— Apparemment, tel est mon destin, conclus-je. Je suis prêt à partir dès demain à condition que dans ta lettre tu ne me mêles en rien à tes superstitions.
Elle m’en fit le serment et bientôt se mit en devoir de rédiger la lettre. Puis je songeai que si je prenais la route sur ma propre monture, Arminia, le voyage serait fort long, car il me faudrait bien la laisser se reposer de temps en temps. Pauline me promit d’obtenir pour moi une plaque de courrier de première classe qui me donnerait le droit d’utiliser les chevaux de poste et les chars de l’empereur au même titre qu’un sénateur. Pauline n’était-elle pas l’épouse du général en chef de l’armée de Bretagne ? Mais en échange de cette facilité, elle me demanda encore autre chose :
— Sur une des pentes de l’Aventin vit un fabriquant de tentes du nom d’Aquila. À la nuit tombée, va le voir et dis-lui, ou dis à sa femme Prisca que j’ai été dénoncée. Ils sauront alors qu’ils doivent se tenir sur leurs gardes. Mais si quelqu’un d’autre te questionne, tu lui diras que je t’ai envoyé là pour commander des tentes pour mon mari en Bretagne, je n’ose y envoyer mes propres serviteurs, car après cette dénonciation, ma maison est sous surveillance.
Je maugréai mentalement contre l’idée d’être ainsi entraîné dans les dégoûtantes machinations des chrétiens, mais Pauline me bénit au nom de Jésus de Nazareth en me touchant doucement du bout des doigts le front et la poitrine, de sorte que je ne pus rien dire. Je lui promis de faire ce qu’elle me demandait et de revenir le lendemain, prêt à partir.
Quand nous quittâmes sa tante, Claudia soupirait à fendre l’âme mais moi, j’étais surexcité par la soudaineté des événements et la perspective du long voyage qui comblerait mes attentes et mettrait fin à mes incertitudes. En dépit de la résistance de Claudia, je tins à la faire entrer chez nous pour la présenter à tante Laelia.
— Maintenant que mon père s’est couvert de honte en devenant chrétien, tu n’as plus à avoir honte de quoi que ce soit dans notre demeure. De jure, tu es une patricienne fille d’empereur.
Tante Laelia fit bonne figure. Quand elle fut remise de sa surprise, elle embrassa Claudia et l’examina attentivement.
— Tu es maintenant une jeune femme pleine de vie et de santé. Je voyais pour toi un grand avenir quand tu étais enfant et je me souviens bien que le cher empereur Caius t’appelait toujours cousine. Ton père s’est conduit d’une manière honteuse envers toi, mais comment va Pauline ? Est-il vrai que, comme on me l’a rapporté, tu tonds les moutons de tes propres mains dans la ferme qu’elle possède hors les murs ?
— Je vous laisse bavarder un moment, dis-je. Je sais que les femmes ne sont jamais en peine de sujets de bavardages. Je dois aller voir mon avocat et mon père, car demain à l’aube je pars pour la Bretagne.
Tante Laelia éclata en sanglots et gémit que la Bretagne était une île humide et brumeuse. Son climat effrayant avait raison de la santé des soldats survivant aux coups de ces Bretons qui se peignaient en bleu. À l’époque de l’empereur Caius, elle avait assisté à l’amphithéâtre aux combats dans lesquels on opposait les cruels Barbares entre eux. Sur le Champ de Mars, on avait construit, pillé et détruit une ville bretonne tout entière, mais en Bretagne même il y avait sans doute peu d’occasions de pillage, si la ville présentée aux spectacles de la victoire ressemblait bien au modèle original.
Laissant Claudia consoler ma tante, j’allai chercher de l’argent auprès de mon avocat et pris ensuite le chemin de la demeure de Tullia. Celle-ci me reçut à contrecœur.
— Ton père s’est enfermé dans sa chambre, dans son habituel état de déchéance et ne veut voir personne. Il ne me parle plus depuis plusieurs jours. Il donne ses ordres aux serviteurs par gestes. Vois si tu peux lui arracher quelques mots avant qu’il devienne tout à fait muet.
Je consolai Tullia, lui assurant que mon père avait des accès semblables à Antioche. En apprenant que j’allais combattre en Bretagne, elle hocha approbativement la tête.
— C’est une bonne idée. J’espère que tu honoreras ton père là-bas. J’ai vainement tenté de l’intéresser aux affaires de la cité. Dans sa jeunesse, il a étudié la loi. Bien sûr, il a tout oublié à présent. Ton père est trop indolent pour accéder à une position digne de lui.
Dans sa chambre, mon père, assis la tête entre les mains, buvait du vin dans sa chère coupe de bois. Il leva sur moi des yeux injectés de sang. Je refermai soigneusement la porte avant de parler :
— Ton amie Pauline Plauta te salue. Elle a des ennuis à cause de ton baiser sacré et a été dénoncée pour superstitions. Je dois gagner au plus vite la Bretagne pour porter à son époux un message sur cette affaire. Je suis venu te demander ta bénédiction pour le cas où je ne reviendrais pas de ce voyage. En Bretagne, j’entrerai sans doute dans l’armée pour achever d’y remplir mes devoirs militaires.
— Je n’ai jamais voulu que tu sois soldat, balbutia mon père. Mais peut-être cela même est-il préférable à vivre dans cette Babylone, dans cette cité putain. Je sais que mon épouse Tullia, par jalousie a apporté le malheur à Pauline, mais c’est moi qui aurais dû être dénoncé. J’ai reçu le baptême dans leur bassin baptismal et ils ont posé leurs mains sur ma tête, mais l’Esprit n’est pas entré en moi. Je n’adresserai plus jamais la parole à Tullia.
— Père, qu’est-ce que Tullia attend exactement de toi ?
— Que je devienne sénateur. Voilà ce que cette femme monstrueuse s’est mis en tête. Je possède assez de terre en Italie et mes origines sont suffisamment nobles pour me permettre d’entrer au sénat. Et Tullia, par dispense spéciale, a obtenu les droits d’une mère de trois enfants, quoiqu’elle ne se soit jamais donné la peine de procréer. Je l’ai aimée, dans ma jeunesse. Elle est venue me chercher à Alexandrie et ne m’a jamais pardonné de lui avoir préféré ta mère, Myrina. Maintenant elle s’adresse à moi comme à un bœuf qu’on houspille, me reproche de façon injurieuse mon manque d’ambition et elle ne va pas tarder à me transformer en ivrogne invétéré si je ne me plie pas à ses désirs en devenant sénateur. Mais, ô Minutus, mon fils, il n’y a pas de sang de loup dans mes veines, même si, à la vérité, bien des hommes pires que moi ont chaussé les bottines rouges et pris place sur le siège d’ivoire. Pardonne-moi, ô mon fils. Tu comprends maintenant que dans de telles circonstances, il ne me restait plus qu’à me déclarer chrétien.
En observant le visage bouffi de mon père et les regards inquiets qu’il jetait de tous côtés, je fus saisi d’une grande compassion. Je compris qu’il lui fallait trouver quelque but de valeur à sa vie qui lui permît de contrebalancer la tristesse de son existence en la demeure de Tullia. Cependant, un siège au sénat serait meilleur pour sa santé mentale qu’une place aux banquets secrets des chrétiens.
Comme s’il avait lu mes pensées, mon père leva les yeux sur moi, tandis que ses doigts continuaient à jouer avec la coupe de bois :
— Il me faut cesser de prendre part aux réunions des chrétiens car ma présence ne leur apportera que des tracas, comme elle en a valu à Pauline. Tullia était si mortifiée en apprenant que je participais aux rites, qu’elle a juré de faire chasser tous les chrétiens de Rome si je continuais à les fréquenter. Tout cela à cause d’un chaste baiser qui est de tradition après le repas sacré.
« Va en Bretagne, poursuivit-il en me tendant sa chère coupe de bois. Le moment est venu pour toi de prendre le seul bien que ta mère te laisse en héritage, avant que Tullia dans sa colère ne le brûle. Jésus de Nazareth, roi des Juifs, a bu dans ce récipient, il y a près de dix-huit ans, après avoir quitté son tombeau et avoir gagné la Galilée. Il gardait aux pieds et aux mains les marques des clous qui les avaient transpercés et sur le dos les traces du fouet qui l’avait flagellé. Ne le perds pas. Ta mère sera peut-être plus près de toi quand tu boiras dans cette coupe. Je n’ai jamais été le père que j’aurais voulu être pour toi.