Je pris la coupe qui, selon les affranchis de mon père à Antioche, était vouée à la déesse de la Fortune. Je songeai qu’elle n’avait pas protégé mon père de Tullia, même si on pouvait considérer que cette somptueuse demeure, toutes les commodités de la vie et peut-être l’honneur d’accéder au rang de sénateur constituaient le sommet de la fortune terrestre. Mais en serrant l’objet dans mes mains, j’éprouvai un secret sentiment de respect.
— Rends-moi encore un service, dit doucement mon père. Sur les pentes de l’Aventin vit un fabriquant de tente…
— … qui s’appelle Aquila, complétai-je, sarcastique. J’ai compris. Pauline m’a chargé de lui transmettre un message. Je lui dirai par la même occasion que toi aussi tu les quittes.
Mais en considérant le gobelet que mon père me laissait en souvenir, mon amertume s’évanouit. Nous nous étreignîmes et je pressai mon visage contre sa tunique pour dissimuler mes larmes. Il me serra très fort contre lui, et puis nous nous séparâmes sans nous quitter du regard.
Tullia m’attendait, trônant sur le siège à haut dossier de la maîtresse de maison.
— Prends bien garde à toi en Bretagne, ô Minutus. Cela comptera beaucoup pour ton père, d’avoir un fils qui sert l’État et le bien public. Je ne sais pas grand-chose de la vie militaire, mais on m’a donné à entendre qu’un jeune officier monte bien plus vite en grade en abreuvant généreusement ses hommes et en jouant aux dés avec eux, qu’en se lançant dans des expéditions inutiles et dangereuses. Ne regarde pas à la dépense et ne crains pas de te couvrir de dettes : ton père peut t’offrir ce luxe. Alors, tu seras considéré comme parfaitement conforme.
Sur le chemin du retour, je fis une halte au temple de Castor et Pollux pour aviser le curateur de la cavalerie de mon voyage en Bretagne. À la maison, tante Laelia et Claudia, devenues les meilleures amies du monde, avaient choisi pour moi des sous-vêtements de laine pour me protéger des rigueurs du climat breton. Elles avaient aussi préparé une telle quantité d’affaires qu’il m’eût fallu au moins un chariot pour les emporter toutes. Mis à part mon glaive, je n’avais pas même l’intention d’emporter mon équipement militaire, car je comptais bien me procurer le nécessaire sur place, en accord avec les circonstances et les conditions du pays. Barbus m’avait dit quel objet de risée étaient les fils de famille romains qui débarquaient dans les camps de la légion avec tout un attirail inutile.
Dans la touffeur du soir d’automne, sous un ciel inquiet et rougeoyant, je m’en fus rendre visite à Aquila, le fabriquant de tentes. C’est manifestement un homme tout à fait prospère, car il possède de vastes ateliers de tissage. Il me reçut sur le seuil de sa demeure, d’un air méfiant et en jetant des coups d’œil de tous côtés, comme s’il craignait les espions. Il devait marcher sur la quarantaine et ne ressemblait pas du tout à un Juif. Comme il ne portait ni barbe, ni franges à son manteau, je le pris d’abord pour un des affranchis d’Aquila. Claudia qui m’avait accompagné le salua comme un vieil ami. En entendant mon nom et le salut que lui transmettait mon père, sa peur s’évanouit, quoique l’inquiétude dans ses yeux demeurât identique à celle que j’avais vue dans ceux de mon père. Des rides verticales barraient son front, comme chez un devin.
Il nous invita fort aimablement à entrer chez lui et Prisca, son épouse, une femme aux manières et à la tenue trop apprêtées, s’empressa de nous offrir du vin dilué et des fruits. À en juger par son nez, Prisca était d’origine juive. Énergique et bavarde, elle avait dû dans sa jeunesse jouir d’une grande beauté. Les deux époux manifestèrent la plus grande émotion en apprenant que Pauline avait été dénoncée et que mon père estimait qu’il valait mieux qu’il se retirât de leur société secrète pour ne pas leur attirer de malheurs.
— Nous sommes en butte aux envieux, nous avons beaucoup d’ennemis, se plaignirent-ils. Les Juifs nous persécutent, nous chassent de leurs synagogues et nous molestent en pleine rue. Un magicien influent, Simon de Samarie, nous poursuit d’une haine particulièrement féroce. Mais nous sommes protégés par l’Esprit qui met les mots dans nos bouches et ne devons craindre nulle puissance terrestre.
— Mais tu n’es pas juif, fis-je à Aquila.
Il rit.
— Je suis juif et circoncis, né à Trapèze du Pont, sur la côte sud-est de la mer Noire, mais ma mère était grecque et mon père a été baptisé le jour de la Pentecôte à Jérusalem. Quand des dissensions innombrables ont éclaté parce que des gens voulaient faire des sacrifices à l’empereur hors des synagogues, j’ai gagné Rome pour y vivre dans la partie pauvre de l’Aventin, comme beaucoup de Juifs qui ne croient pas qu’il suffit de suivre la loi de Moïse pour être absous de tous ses péchés.
— Les Juifs de l’autre côté du fleuve nous haïssent par-dessus tout, m’expliqua Prisca, parce que les païens préfèrent notre voie à la leur, elle leur paraît plus aisée. Je ne sais pas si elle l’est. Mais nous avons la charité et le savoir secret.
Ces gens n’étaient pas déplaisants et montraient plus de profondeur que les Juifs ordinaires. Claudia reconnut qu’elle et sa tante Pauline avaient suivi leurs enseignements. Selon elle, ils n’avaient rien à cacher. Quiconque pouvait venir les écouter et parmi leurs auditeurs, certains étaient plongés dans un état extatique. Seuls les banquets d’amour étaient interdits aux étrangers, mais il en était de même pour les mystères égyptiens et syriens qu’on célébrait à Rome.
Ils ne cessaient de répéter que tous les humains, esclaves ou hommes libres, riches ou pauvres, sages ou stupides étaient égaux devant leur dieu, et qu’ils regardaient chacun comme leurs frères et leurs sœurs. Sur ce point, je ne les crus pas tout à fait : ils étaient particulièrement chagrinés en apprenant que Pauline et mon père les quittaient. Claudia leur avait naturellement assuré que Pauline ne se séparait pas d’eux dans son cœur mais seulement pour le public, afin de protéger la réputation de son époux.
Le lendemain matin, on me confia un cheval et une plaque de courrier que j’accrochai sur ma poitrine. Pauline me remit la lettre pour Aulius Plautus et Claudia pleura. Je suivis les routes militaires qui filaient vers le nord-ouest à travers l’Italie et la Gaule.
Livre III
DE LA BRETAGNE
À mon arrivée, l’hiver, ses tempêtes et ses brouillards s’installaient sur la Bretagne. Tous les visiteurs de ce pays savent combien il opprime le cœur. On n’y trouve pas même de ville comparable à celles de la Gaule du Nord. Quand on n’y meurt pas de pneumonie, on y contracte des rhumatismes pour le restant de ses jours, à moins que, capturé par les Bretons, on ne finisse la gorge tranchée dans leurs bois de frênes, ou entre les mains de leurs druides qui lisent l’avenir de leur tribu dans les intestins des Romains.
Au relais de Londinium, au bord d’un fleuve au cours rapide, avaient été bâties quelques maisons romaines. Aulius Plautus y avait établi son quartier général et ce fut là que je le rencontrai pour la première fois.
Quand il eut fini de lire la missive de son épouse, au lieu d’exhaler sa fureur, comme je l’avais craint, il éclata de rire en se tapant sur les cuisses. Une ou deux semaines plus tôt, il avait reçu une lettre secrète de l’empereur confirmant son droit au triomphe. Il s’employait à régler ses affaires de façon à pouvoir abandonner le commandement de son armée et prendre la route au printemps.