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— Ainsi donc, je suis censé convoquer toute ma famille pour juger ma chère épouse ? Je me tiendrai déjà pour fort heureux si Pauline ne m’arrache pas les quelques cheveux qui me restent lorsqu’elle m’interrogera sur le genre de vie que j’ai menée ici. Pour ce qui est des affaires religieuses, j’en ai eu mon content, avec ces histoires de bosquets sacrés abattus, et ces cargaisons d’idoles qu’il fallait importer pour tenter de mettre fin à leurs dégoûtants sacrifices humains. J’en ai assez de les voir abattre les statues d’argile à peine dressées et recommencer à se révolter.

« Non, non, poursuivit-il, la superstition chez nous est infiniment plus inoffensive qu’ici. Cette accusation contre mon épouse n’est qu’une intrigue de mes chers collègues du sénat qui craignent que je ne me sois trop enrichi en commandant quatre légions pendant quatre ans. Comme si quiconque pouvait s’enrichir dans ce pays ! En réalité, l’argent de Rome y disparaît comme dans un trou sans fond, et c’est seulement pour qu’on croie chez nous que la paix règne ici que Claude s’est vu forcé de m’accorder un triomphe. Personne ne pacifiera ce pays, car il est dans un perpétuel état d’agitation. Si l’on vainc l’un de leurs rois au cours d’un combat honorable, il en apparaît bientôt un nouveau qui ne se soucie ni des otages ni des traités. À moins qu’une tribu voisine ne s’empare de la région que nous venons de conquérir en massacrant toutes nos garnisons. On ne peut les désarmer tout à fait, parce qu’ils ont besoin de leurs armes pour se défendre les uns contre les autres. Même sans triomphe, je serais encore heureux de quitter ces contrées maudites.

Reprenant son sérieux, il posa sur moi un regard perçant :

— La rumeur de mon triomphe s’est-elle déjà répandue à Rome, qu’un jeune chevalier comme toi se porte volontaire pour venir ici ? Sans doute espères-tu partager les honneurs du triomphe à peu de frais.

J’expliquai avec indignation que je n’avais entendu nul bruit semblable mais que, bien au contraire, on disait à Rome que Claude, par pure jalousie, ne permettrait jamais que quiconque reçut un tel honneur pour son rôle en Bretagne, lui-même en ayant déjà bénéficié pour semblable raison.

— Je suis venu ici pour étudier l’art de la guerre sous les ordres d’un commandant réputé, assurai-je. Je suis las des exercices d’équitation à Rome.

— Tu ne trouveras ici, répliqua abruptement Aulius, ni coursier superbe, ni bouclier d’argent, ni bains chauds, ni masseurs émérites. Il n’y a en ces contrées que les cris de guerre des Barbares des forêts peints en bleu, la peur quotidienne de l’embuscade, le froid éternel, la toux incurable, et le lancinant mal du pays.

Et comme deux années passées en Bretagne devaient me l’apprendre, il n’exagérait nullement. Il me garda quelques jours dans son quartier général, le temps nécessaire pour vérifier la noblesse de mon lignage, me faire raconter les derniers ragots de Rome et m’enseigner à l’aide d’une carte en relief, la forme du pays et l’emplacement des camps de la légion. Il me donna également des vêtements de cuir, un cheval, des armes et quelques conseils amicaux.

— Surveille bien ta monture si tu ne veux pas que les bretons te la volent. Ils combattent dans des chars et leurs chevaux sont trop petits pour être montés. Comme nos entreprises politiques et militaires s’appuient sur nos traités avec les tribus, nous avons plusieurs unités de chars bretons. Mais ne fais jamais confiance à un homme du pays et ne lui tourne jamais le dos. Les Bretons aimeraient s’emparer de nos grands chevaux de combat pour créer leur propre cavalerie. Claude a remporté la victoire ici grâce aux éléphants dont les Bretons n’avaient jamais vu un seul représentant jusqu’alors. Les pachydermes ont démoli leurs murailles de bois et effrayé leurs chevaux. Mais les Bretons ont promptement appris à viser les yeux des éléphants avec leurs lances et à les blesser avec des torches enflammées. Et puis ces bêtes n’ont pas supporté le climat. La dernière est morte de pneumonie il y a un an.

« Je vais t’envoyer dans la légion de Flavius Vespasien.

C’est le plus expérimenté de mes soldats et le plus digne de confiance de mes lieutenants. Il est stupide, mais ne perd jamais son sang-froid. Ses origines sont humbles et ses manières grossières, mais c’est un honnête homme qui ne dépassera sans doute jamais le grade de général de légion. Mais auprès de lui tu apprendras l’art de la guerre, si tel est vraiment ton désir.

Je trouvai Flavius Vespasien sur les bords d’un fleuve en crue, l’Anton. Il avait dispersé sa légion sur une vaste zone et y avait fait bâtir des fortifications de bois indépendantes les unes des autres. Âgé d’une quarantaine d’années, puissamment bâti, le front large, des rides bienveillantes aux coins de sa bouche ferme, il n’avait nullement l’air aussi insignifiant que le donnait à penser la description méprisante d’Aulius Plautus. Il aimait rire bruyamment et aussi plaisanter sur ses propres revers, qui auraient désespéré un homme plus faible. Sa seule présence me donnait un sentiment de sécurité. Il me jeta un regard rusé.

— La fortune nous sourirait-elle enfin, qu’un jeune chevalier quitte volontairement Rome pour nous rejoindre dans les forêts sombres et humides de Bretagne ? Non, non, ce n’est pas possible. Avoue ce que tu as fait et quelles frasques de jeunesse tu as fuies pour te placer sous la protection de l’aigle de ma légion. Confesse-toi et nous nous sentirons mieux ensemble.

Quand il m’eut minutieusement questionné sur ma famille et mes amis à Rome, il déclara qu’il n’avait rien à gagner et pas davantage à perdre à ce que je serve sous ses ordres. Sa bienveillance lui dictant de m’habituer progressivement à la saleté, à la grossièreté et aux épreuves de la vie militaire, il m’emmena d’abord dans ses tournées d’inspection pour me faire connaître la région et me dicta des rapports à Aulius Plautus qu’il était lui-même trop paresseux pour écrire. Puis il me confia au chef du génie pour que j’apprenne à construire les fortifications.

Notre garnison isolée ne comptait pas même assez d’hommes pour former un manipule complet. Une partie d’entre eux chassait pour les cuisines, une autre abattait dans les forêts les arbres qu’un troisième groupe utilisait pour bâtir des fortifications. Avant de repartir, Vespasien me recommanda de veiller à ce que les hommes maintinssent toujours leurs armes propres et que les gardes fussent toujours éveillés et en alerte, car l’insouciance sur ces deux chapitres était mère de tous les vices et affaiblissait la discipline.

Après quelques jours, quand je fus las d’arpenter le camp, exposé aux railleries effrontées des vieux légionnaires, je pris une hache et m’en fus abattre des arbres dans la forêt. Tandis que nous empilions les troncs, moi aussi, les yeux souillés de terre, j’ai posé la main sur la corde et j’ai chanté. Le soir, j’offrais au centurion et au chef du génie de ce vin qu’on pouvait acheter un prix exorbitant au marchand du camp, mais souvent aussi j’allais rejoindre auprès de leurs feux de camp les vieux décurions couturés de cicatrices et je partageais leur brouet et leur viande salée. Mes muscles s’endurcirent et s’épaissirent, mon langage aussi se culotta, j’appris à jurer sans plus me soucier des questions impertinentes sur la date de mon sevrage.

Une vingtaine de cavaliers gaulois étaient attachés à notre garnison. Quand leur chef se fut assuré que je n’ambitionnais pas de le remplacer, il décida que le moment était venu pour moi de tuer mon premier Breton et m’emmena dans un raid de ravitaillement. Après avoir traversé le fleuve, nous chevauchâmes longtemps jusqu’à un village dont les habitants réclamaient notre protection contre une tribu voisine qui les menaçait. Ils avaient dissimulé leurs armes, mais les vétérans qui nous avaient suivis à pied savaient dénicher les épées enterrées dans le sol de terre battue des huttes rondes ou dans les tas de fumier près du seuil. Quand ils eurent trouvé ce qu’ils cherchaient, ils pillèrent le village, s’emparant de tout le blé et d’une partie du bétail et massacrant sans pitié ceux qui tentaient de défendre leur bien, sous prétexte que les Bretons n’étaient pas même bons à faire des esclaves. Quant aux femmes qui n’avaient pas eu le temps de s’enfuir dans la forêt, ils les violèrent comme si la chose allait de soi, avec de grands rires amicaux.