Ces destructions aveugles me révoltèrent, mais le chef des cavaliers se contenta d’en rire et me dit de me calmer et d’être prêt. Cette demande de protection était simplement un des pièges habituels des Bretons, comme le prouvaient les armes découvertes. Il ne mentait pas, car à la nuit tombée une meute hurlante d’hommes peints en bleu attaquèrent le village de tous les côtés à la fois, espérant nous surprendre.
Mais nous étions sur nos gardes et contînmes sans peine l’assaut de ces Barbares légèrement armés et démunis de ces boucliers qui permettent aux légionnaires de se protéger. Les vétérans qui venaient de détruire le village et auxquels je croyais ne jamais pouvoir pardonner les méfaits sanglants dont j’avais été témoin, m’entourèrent et me protégèrent dans la lutte au corps à corps. Les Bretons battirent en retraite, abandonnant derrière eux un de leurs guerriers blessé au genou. Il mugissait farouchement, appuyé contre son bouclier de cuir et brandissant son épée. Ouvrant leurs rangs, les vétérans me poussèrent en avant, hurlant avec de grands rires :
— Celui-là est pour toi. Tue ton Breton, petit frère.
Je n’eus aucun mal à me protéger des coups de cet homme blessé et, en dépit de sa force et de son épée, le tuai facilement. Mais quand je lui ouvris la gorge et qu’il fut à mes pieds, le sang jaillissant de son corps, je dus me détourner pour vomir. Honteux de ma faiblesse, je sautai en selle pour me joindre aux Gaulois qui pourchassèrent les Bretons dans le sous-bois jusqu’à ce que la trompette rappelât les cavaliers. Nous quittâmes le village sans cesser de nous tenir sur nos gardes, car notre centurion était persuadé que le combat n’était nullement terminé. Nous avions un difficile voyage de retour en perspective, car nous devions pousser devant nous le bétail et convoyer les paniers de froment tout en nous protégeant des incessantes attaques des Bretons. En défendant ma vie et en portant secours aux autres, je retrouvai la tranquillité de mon âme. Mais cette manière de guerroyer ne me parut pas particulièrement honorable.
Quand nous eûmes repassé le fleuve et placé notre butin sous la protection du fort, nous avions perdu deux hommes et un cheval et récolté bon nombre de blessures. Épuisé, je regagnai ma hutte de bois au sol de terre battue et m’étendis. Mais je restai éveillé, immobile, écoutant les stridents cris de guerre des Bretons, qui peuplaient la nuit au-delà du fleuve.
Le lendemain, je n’éprouvai pas le moindre désir de participer au partage du butin mais le chef de la cavalerie, par plaisanterie, proclama haut et fort que je m’étais bellement distingué en faisant tournoyer mon épée et en criant de terreur presque aussi fort que les Bretons. Aussi avais-je un droit égal au partage. Sans doute pour se moquer, les vétérans poussèrent vers moi une adolescente bretonne aux mains entravées.
— Voilà ta part du butin, elle te permettra de trouver la vie moins ennuyeuse et de ne pas nous quitter, ô Minutus, brave petit chevalier.
Je me récriai avec fureur que je ne voulais pas nourrir une esclave, mais les vétérans protestèrent de leur bonne foi.
— Si l’un d’entre nous la prenait, assuraient-ils, elle lui ouvrirait certainement la gorge dès l’instant où ses mains seraient libres. Mais tu es un jeune noble qui connais le grec et les bonnes manières. Peut-être lui plairas-tu mieux que nous.
Ils me promirent de bon cœur de me conseiller sur la manière de dresser une telle esclave. D’abord, je devais la battre matin et soir, par principe, simplement pour l’adoucir. Ils me donnèrent également quelques conseils dictés par l’expérience mais ceux-là, je ne saurais les coucher sur le papier. Comme je persistais à refuser grossièrement, ils secouèrent la tête en affectant la tristesse.
— Alors, il ne reste plus qu’à la vendre au marchand du camp. Tu imagines sans peine ce qui l’attend.
Je compris que je ne me pardonnerais jamais si par ma faute cette enfant terrorisée était, à coups de garcette, transformée en putain à soldats. À contrecœur, j’acceptai de prendre la jeune fille comme ma part du butin. Je chassai les vétérans de ma hutte et m’accroupis devant elle, les mains posées sur les genoux. Je l’examinai. Son visage enfantin était sale et marqué de coups. Ses cheveux roux pendaient, dénoués, sur son front. Elle me regardait, à travers sa frange de cheveux roux, comme une farouche pouliche bretonne.
Je ris, coupai la corde qui entravait ses poignets et l’invitai à se laver le visage et à refaire ses tresses. Elle se contenta, en frottant ses poignets enflés, de me dévisager avec méfiance. Je finis par aller chercher le chef du génie qui parlait quelques mots de la langue icène. Il rit de mon embarras, mais observa que la jeune fille du moins paraissait en bonne santé et point contrefaite. Quand elle entendit parler sa langue, elle sembla reprendre courage et parla un moment avec animation.
— Elle ne veut pas se laver ni se peigner, m’expliqua mon interprète. Elle redoute tes desseins. Si tu la touches, elle te tuera. Elle le jure par le nom de la déesse Hase.
Je lui assurai que je n’avais pas la moindre intention de toucher la jeune fille. Le chef du génie répondit que le moyen le plus raisonnable de m’y prendre serait de lui donner à boire. Ces Bretons ignorants de la civilisation n’ayant pas l’habitude du vin, elle serait promptement ivre. Je pourrais alors faire ce que je voudrais d’elle à condition de ne pas trop m’enivrer moi-même. Sinon, elle risquait de m’égorger dès qu’elle aurait repris ses esprits. C’était ce qu’il était advenu à l’un des tanneurs de la légion qui avait commis l’erreur de boire avec une Bretonne non dressée.
Je répétai impatiemment que je ne voulais pas la toucher. Mais le chef du génie insista : il valait mieux la garder attachée. Sinon, elle s’enfuirait à la première occasion.
— Rien ne pourrait me plaire davantage, répliquai-je. Dis-lui que ce soir, je l’emmènerai hors de l’enceinte et la libérerai.
Mon interlocuteur secoua la tête et déclara qu’il avait déjà pensé que pour travailler volontairement avec les hommes, il fallait que je sois fou, mais qu’il n’aurait jamais imaginé que je le fusse à ce point. Il échangea quelques mots avec la jeune fille puis se tourna vers moi.
— Elle n’a pas confiance en toi. Elle pense que tu veux l’emmener dans la forêt pour parvenir à tes fins. Même si elle t’échappait, comme elle n’appartient pas aux tribus de la région, elle serait capturée par l’une ou l’autre et gardée en otage. Elle s’appelle Lugunda.
Puis une lueur s’alluma dans les yeux du chef du génie et il considéra la jeune fille en se passant la langue sur les lèvres.
— Écoute, dit-il. Je te donne deux pièces d’argent pour t’en débarrasser.
En voyant le regard qu’il posait sur elle, Lugunda se précipita sur moi, s’agrippant à mes bras comme si j’étais sa seule protection au monde. Mais ce faisant, un flot de paroles dans son langage sifflant s’échappait de ses lèvres.
— Elle dit que si tu la touches sans sa permission, tu renaîtras sous la forme d’une grenouille. Avant cela, les gens de sa tribu viendront t’ouvrir le ventre pour en extirper les intestins et t’enfonceront un javelot rougi au feu dans le fondement. Il me semble qu’il serait plus sage que tu la vendes un prix raisonnable à un homme plus expérimenté.