Un instant, j’inclinai à la lui laisser pour rien. Puis de nouveau, je m’efforçai de la rassurer sur la pureté de mes intentions en lui assurant que je la considérais comme une de ces pouliches que les vétérans pour lutter contre l’ennui, traitaient comme des animaux d’ornement, peignant leur crinière et leur mettant la nuit des couvertures sur le dos. Elle pourrait m’être une compagnie encore plus enrichissante que celle d’un chien, puisqu’elle pourrait m’apprendre la langue des Bretons.
Je ne sais comment mon interprète comprit mes paroles, ou si en fait il ne maîtrisait pas assez la langue des Icènes pour transmettre ce que je venais de dire. Je le soupçonne de lui avoir dit que je n’ambitionnais pas plus de la toucher que je ne désirais m’accoupler à un chien ou à un cheval. Toujours est-il qu’elle s’écarta brusquement de moi et se précipita pour se débarbouiller dans ma cuvette de bois comme pour me montrer qu’elle n’était ni une chienne ni une jument.
Ayant prié le chef du génie de se retirer, je donnai à la jeune fille un morceau de savon. Elle n’avait jamais vu pareil objet et à la vérité, moi non plus, jusqu’à cette nuit où, en route pour la Bretagne, je fis halte à Lutèce et entrai dans des thermes décrépis. C’était l’anniversaire de la mort de ma mère et par conséquent le mien aussi. J’avais dix-sept ans à Lutèce et personne ne m’en félicitait.
Le frêle esclave des thermes me surprit en utilisant cette substance qui récurait avec tant de douceur. C’était une sensation bien différente que celle procurée par la râpeuse pierre ponce. Je me souvins de l’argent que Tullia m’avait donné et achetai à l’esclave pour trois pièces d’or sa liberté et son savon. En quittant Lutèce le lendemain matin, je lui donnai la permission de s’appeler Minutus. Quant aux quelques morceaux de savon que j’emportais, je me suis bien gardé par la suite de les exhiber, car je m’étais rendu compte qu’ils ne m’attireraient que le mépris des légionnaires.
Quand j’eus montré à la jeune fille comment on se servait du savon, elle oublia ses craintes, se lava et entreprit de dénouer ses cheveux. Je frictionnai avec de bons onguents ses poignets enflés et, découvrant que ses vêtements avaient été gravement mis à mal par les épines, je m’en fus acheter au marchand du camp des sous-vêtements et un manteau de laine pour elle. Après cela, elle me suivit partout comme un chien fidèle.
Je compris bientôt qu’il me serait plus aisé de lui enseigner le latin que d’apprendre son langage barbare. Durant les longues et noires soirées au coin du feu, je m’employai aussi à lui inculquer les premiers rudiments de la lecture. Mais c’était seulement pour me distraire, en traçant des lettres sur le sable et en les lui faisant copier. Les seuls livres qu’on trouvait dans la garnison étaient l’almanach du centurion et le livre des rêves égypto-chaldéen du marchand. Aussi regrettais-je beaucoup de n’avoir rien emporté à lire. Enseigner Lugunda compensait quelque peu cette privation.
Je supportais en riant le déluge d’obscénités dont les vétérans m’accablaient au sujet de cette jeune fille qui partageait ma hutte. Leurs propos étaient sans malice et à la vérité, ils se demandaient avec admiration par quel artifice magique j’avais pu si rapidement mater la Barbare. Ils étaient évidemment persuadés que je couchais avec elle mais je ne la touchai pas, quoiqu’elle eût plus de treize ans.
Tandis que la pluie glacée s’abattait sur le pays, que les chemins déjà défoncés à l’ordinaire se transformaient en bourbiers sans fond et qu’une couche craquante de glace recouvrait chaque matin les mares, la vie de la garnison se figeait dans un cercle de plus en plus étroit et monotone. Deux jeunes Gaulois, attirés dans la légion par l’octroi du droit de cité au bout de trente ans de service, prirent l’habitude de venir dormir dans ma hutte de bois quand j’enseignais Lugunda. Ils me regardaient faire, la bouche ouverte, répétant à haute voix les mots latins. Insensiblement, j’en vins à leur apprendre le latin parlé et écrit. Il faut savoir déchiffrer et gribouiller pour monter en grade dans la légion, car la conduite des guerres requiert toujours un échange de tablettes de cire.
J’étais donc en train de jouer les précepteurs dans ma hutte au toit de chaume lorsque Vespasien, en tournée d’inspection, surgit sur le seuil. Suivant son habitude, il était venu à l’improviste et avait interdit aux gardes d’appeler au rassemblement, car il préférait se promener dans le camp et l’observer dans sa vie quotidienne, estimant qu’ainsi, beaucoup mieux que dans une visite préparée, un général se faisait une idée du moral de ses hommes.
Lisant à haute voix, sur le papyrus égypto-chaldéen en lambeaux, l’explication d’un rêve comportant des hippopotames j’épelais chaque mot et Lugunda et les deux Gaulois, rapprochant leurs têtes, les yeux fixés sur le livre des rêves, répétaient après moi. À cette vue, Vespasien eut un accès d’hilarité qui le plia en deux, riant aux larmes et se tapant sur les cuisses. En l’entendant s’esclaffer derrière nous, nous faillîmes tous quatre défaillir de frayeur. Les deux Gaulois et moi bondîmes au garde-à-vous et Lugunda se cacha derrière mon dos. Mais je compris que Vespasien n’était nullement courroucé.
Quand il eut enfin recouvré son sérieux, il nous examina d’un regard perçant, avec un froncement prodigieux du sourcil. La position impeccable et le visage net des jeunes soldats lui prouva qu’ils n’avaient rien à se reprocher. Vespasien se déclara satisfait de voir qu’ils employaient leurs loisirs à apprendre le latin plutôt qu’à s’enivrer. Il poussa même la bienveillance jusqu’à leur raconter qu’il avait vu de ses propres yeux un hippopotame dans les jeux du cirque au temps de l’empereur Caius. Quand il décrivit les énormes dimensions de l’animal, les Gaulois crurent qu’il plaisantait et rirent timidement, mais il n’en fut pas offensé et leur ordonna simplement d’aller préparer leur équipement pour une inspection.
Je l’invitai respectueusement à franchir le seuil de ma hutte en sollicitant la permission de lui offrir un peu de vin. Il m’assura qu’il avait fort envie de prendre un peu de repos, car il avait fait le tour du camp et mis tout le monde au travail. Je lui tendis la coupe de bois que je considérais comme ma plus belle pièce de vaisselle et Vespasien la tourna et retourna entre ses mains avec curiosité.
— Tu as pourtant le droit de porter l’anneau d’or, observa-t-il.
J’expliquai que je possédais en fait un gobelet d’argent mais que cette coupe de bois avait ma préférence parce que je l’avais héritée de ma mère. Vespasien hocha du chef avec approbation.
— Tu as raison d’honorer la mémoire de ta mère. J’ai moi-même hérité de ma grand-mère un vieux gobelet d’argent cabossé et je l’utilise à tous les banquets en me moquant du qu’en dira-t-on.
Il but avidement et je le resservis volontiers, quoique je fusse accoutumé à l’indigente vie de la légion au point de calculer spontanément ce qu’il économisait en buvant mon vin. Ce n’était pas mesquinerie de ma part, mais j’avais appris que le légionnaire, avec dix pièces de cuivre ou deux sesterces et demi par jour, devait payer sa nourriture, son entretien et alimenter le fonds de secours des malades et blessés de la légion.
Vespasien secoua pensivement sa tête massive.
— Bientôt le soleil printanier sera de retour et dissoudra les brumes de Bretagne. Alors, nous pourrions bien connaître un moment difficile. Aulius Plautus s’apprête à partir célébrer son triomphe à Rome en emmenant avec lui ses soldats les plus expérimentés et qui ont servi le plus longtemps sous ses ordres. Les sages vétérans préféreraient recevoir quelques gratifications, plutôt que de devoir effectuer le long voyage jusqu’à Rome pour quelques jours seulement de fêtes et de beuveries. De tous les généraux de la légion, par la durée de mon service et aussi parce que j’ai conquis l’île de Wight, j’ai le plus de titres à l’accompagner. Mais il faut bien que quelqu’un soit responsable de la Bretagne jusqu’à ce que l’empereur ait nommé le remplaçant d’Aulius Plautus. Aulius m’a promis un insigne de triomphe, si j’accepte de rester ici.