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Il se frotta longuement le front.

— Tant que je commanderai en Bretagne, poursuivit-il, il n’y aura plus de pillage et nous poursuivrons une politique de paix. Mais cela signifie nécessairement extorquer des impôts plus élevés à nos alliés et à nos sujets, pour l’entretien des légions. L’esprit de la révolte se rallumera. Il y faudra sans doute un peu de temps, car Aulius Plautus emmènera avec lui des rois, des généraux et d’autres otages d’importance. À Rome, ils prendront l’habitude des commodités de la vie civilisée et leurs enfants seront éduqués dans les écoles du Palatin, mais le seul résultat de tout cela sera que leurs tribus leur feront défection. De notre côté, nous aurons un peu de temps pour nous retourner, parce que les tribus qui luttent pour affirmer leur pouvoir devront d’abord aplanir leurs différends. Mais si les Bretons s’en occupent activement, ils pourront entrer en rébellion vers le solstice d’été. C’est le jour de leur grande fête religieuse, pendant laquelle ils sacrifient leurs prisonniers sur l’autel de pierre commun à tous les Bretons. Coutume étrange. Ils adorent aussi les dieux du monde souterrain et la déesse des ténèbres au visage de chouette. La chouette, l’oiseau de Minerve.

Il médita un moment.

— En fait, reprit-il, nous savons trop peu de choses sur les Bretons, leurs différentes tribus, leurs langues, leurs coutumes et leurs dieux. Nous avons quelques connaissances sur leurs routes, leurs fleuves, leurs gués, leurs montagnes, leurs forêts, leurs pâturages et leurs points d’eau, toutes choses qu’un bon soldat doit repérer au plus vite, par n’importe quel moyen. Des marchands ont eu la chance de voyager librement parmi ces peuplades hostiles, d’autres se sont fait voler dès qu’ils ont mis le pied hors du territoire de la légion. Certains Bretons civilisés ont traversé la Gaule et sont allés jusqu’à Rome. Ils parlaient tant bien que mal le latin, mais nous n’avons pas su les accueillir comme leur rang l’exigeait. En ce moment, si quelqu’un réussissait à rassembler les informations les plus importantes sur les Bretons, leurs coutumes et leurs dieux et écrivait un livre sérieux sur ce sujet, il serait bien plus utile à Rome qu’en subjuguant tout un peuple. Le divin Jules César ne savait rien des Bretons. Il a rapporté tout ce qu’on racontait à leur sujet. Avec la même légèreté, il a exagéré ses victoires et oublié ses erreurs en composant son ouvrage de propagande sur la guerre des Gaules.

Après une nouvelle gorgée, il s’anima encore davantage :

— Certes, les Bretons devront tôt ou tard adopter les coutumes et la civilisation romaines. Mais je commence à me demander si nous ne les civiliserions pas mieux en nous intéressant à leurs coutumes et à leurs préjugés, plutôt qu’en les tuant. Ce serait précisément le moment, quand nos meilleures troupes quittent la Bretagne et quand nous devons attendre un autre général en chef aguerri. Mais comme tu as tué toi-même un Breton, je suppose que tu voudras prendre part au triomphe d’Aulius Plautus comme tes hautes origines t’en donnent le droit. Naturellement, je te donnerai ma recommandation, si tu veux partir. Alors je saurai que j’ai au moins un ami à Rome.

Le vin le poussait à la mélancolie.

— Bien sûr, j’ai mon fils Titus, compagnon d’études et de jeu de Britannicus au Palatin. Je lui ai assuré un avenir meilleur que tout ce que je puis espérer pour moi. Peut-être sera-ce lui qui apportera la paix à la Bretagne.

Je lui appris que j’avais probablement vu son fils aux côtés de Britannicus pendant les jeux séculaires. Il me confia qu’il n’avait plus vu son fils depuis quatre ans et qu’il ne le verrait probablement pas cette fois encore. Et quant à son autre fils, Domitien, il ne l’avait pas même tenu sur ses genoux, car il avait été conçu pendant le triomphe de Claude, et Vespasien avait dû regagner la Bretagne sitôt après les fêtes.

— Beaucoup de bruit pour rien ce triomphe, dit-il amèrement. Rien qu’un immense gaspillage d’argent pour plaire à la populace romaine. Je ne nie pas que, moi aussi, j’aimerais monter les marches du Capitole une couronne de lauriers sur la tête. Il n’y a pas un général qui n’en ait rêvé. Mais pour s’enivrer, cela peut se faire en Bretagne, et à meilleur marché.

Je lui affirmai que si je pouvais lui être de quelque utilité, je serais heureux de demeurer en Bretagne sous ses ordres. Je ne tenais guère à prendre ma part d’un triomphe que je n’avais pas mérité. Vespasien prit cette déclaration comme un signe de grande confiance et s’en montra ému.

— Plus je bois dans ta coupe de bois et plus je t’aime, s’exclama-t-il, les larmes aux yeux. J’espère que mon fils Titus en grandissant te ressemblera. Je vais te confier un secret.

Il m’avoua que, s’étant emparé d’un prêtre sacrificateur prisonnier, il l’avait caché à Aulius Plautus, qui rassemblait des prisonniers pour le défilé du triomphe et les combats de l’amphithéâtre qui suivraient. Aulius désirait offrir au peuple un spectacle très spécial sous la forme d’un sacrifice de prisonniers par un authentique prêtre breton.

— Mais un vrai druide, poursuivit Vespasien, ne consentira jamais à se donner en spectacle aux Romains. Il vaut beaucoup mieux qu’Aulius habille en prêtre quelque Breton à la tournure adéquate. Les Romains n’y verront que du feu. Après le départ de Plautus, je renverrai le prêtre dans sa tribu comme preuve de mes bonnes intentions. Si tu es assez brave pour cela, Minutus, tu pourras l’accompagner pour te familiariser avec les coutumes des Bretons. Par son entremise, tu te lieras d’amitié avec les jeunes nobles de ce peuple. Quoique je n’en aie jamais rien dit, je soupçonne fort nos heureux marchands de se protéger en achetant aux druides des sauf-conduits, même si aucun d’entre eux n’ose le reconnaître.

La proposition de Vespasien me déplaisait fort. Quelle malédiction s’acharnait donc sur moi pour qu’ayant quitté Rome après avoir été mêlé malgré moi aux affaires chrétiennes, on me proposât d’entrer en contact avec une effrayante religion étrangère ? Jugeant que sa confiance devait être payée de retour, je lui contai les circonstances exactes de mon départ pour la Bretagne. Le général s’amusa beaucoup à l’idée que la femme d’un supérieur promis à un triomphe serait jugée par son époux pour avoir sombré dans une superstition honteuse.

Mais pour me montrer qu’il n’ignorait rien des ragots de Rome, il ajouta :

— Je connais personnellement Paulina Plauta. D’après ce que je sais, elle a perdu la tête après un rendez-vous galant qu’elle avait organisé dans sa demeure, entre un jeune philosophe – il s’appelait Sénèque, je crois bien – et Julie, sœur de l’empereur Jules César. Julie et Sénèque furent exilés pour cette faute et la jeune femme finit par perdre la vie. Pauline, incapable de supporter la réputation d’entremetteuse qu’on lui avait faite, sombra un moment dans la folie puis, rongée de chagrin, se retira dans la solitude. Une femme pareille nourrit évidemment d’étranges idées.

Pendant tout ce temps, Lugunda était demeurée accroupie dans un coin de la hutte, nous observant intensément, souriant quand je souriais, s’inquiétant quand j’étais sérieux. À plusieurs reprises, Vespasien avait posé sur elle un regard indifférent et voilà qu’en cet instant, il laissait tomber :

— Les femmes se mettent de drôles d’idées en tête. L’homme ne peut jamais savoir ce qu’elles pensent vraiment. Le divin César nourrissait une piètre opinion des Bretonnes, mais il ne respectait pas particulièrement les femmes. Je crois qu’il existe de bonnes et de mauvaises femmes, chez les Barbares comme chez les civilisés. Il n’est pas de plus grand bonheur pour un homme que l’amitié d’une excellente femme. Ta sauvageonne semble n’être qu’une enfant, mais elle pourrait bien se révéler beaucoup plus utile que tu ne le pensais. Tu ignores sans doute que les tribus icènes se sont adressées à moi à son sujet. Ils m’ont offert de la racheter. D’ordinaire, les Bretons n’agissent pas ainsi. Ils considèrent habituellement que les membres de leurs tribus tombés aux mains des Romains sont perdus à jamais.