Se tournant vers la jeune fille, Vespasien prononça, non sans mal, quelques mots en langue icène dont le sens pour l’essentiel m’échappa. Une expression d’étonnement inquiet se peignit sur le visage de Lugunda qui rampa plus près de moi pour rechercher ma protection. Elle répondit timidement d’abord, puis son débit s’accéléra jusqu’au moment où le général secoua la tête :
— Voilà, dit-il à mon intention, encore un aspect désespérant de la question bretonne. Les habitants de la côte sud parlent une langue différente de ceux de l’intérieur et les tribus du nord ne comprennent pas le dialecte de celles du sud… Ta Lugunda a été choisie par les prêtres depuis l’enfance pour devenir prêtresse du lièvre. D’après ce que j’ai compris, les druides croient pouvoir élire, dès le plus jeune âge, ceux qui conviendront à leurs desseins et seront élevés pour la prêtrise. Il faut bien commencer tôt, puisqu’il existe différents degrés dans la carrière d’un druide et que, pour les gravir jusqu’en haut, il faut étudier toute sa vie. Chez nous, la fonction sacerdotale est purement honorifique, mais chez eux, les prêtres sont médecins, juges et même poètes, pour autant qu’on croit les Barbares capables de poésie.
Il m’apparut que Vespasien n’était nullement aussi grossier et ignorant que lui-même se plaisait à le faire croire. Selon toute évidence, il avait adopté ce rôle pour inciter ses interlocuteurs à s’exprimer sans méfiance.
J’ignorais que Lugunda eût été désignée par les druides pour la prêtrise. J’avais remarqué qu’elle ne pouvait manger du lièvre sans être prise de nausées et qu’elle détestait me voir prendre ces animaux au collet ; mais j’y avais vu quelque lubie barbare, chaque tribu et chaque famille bretonne possédant un animal sacré particulier. Lugunda était donc comme ces prêtres de la Diane de Nemi qui ne supportaient pas le contact ni même la vue d’un cheval.
Vespasien échangea quelques paroles avec la jeune fille puis soudain, éclata bruyamment de rire.
— Elle ne veut pas retourner dans sa tribu, s’esclaffa-t-il.
Elle veut rester avec toi. Elle dit que tu lui enseignes une magie que même les prêtres bretons ignorent. Par Hercule, elle croit, parce que tu ne l’as pas touchée, que tu es un saint homme… !
Je répliquai d’un ton bougon que je n’étais certes pas un saint, mais que j’étais tout simplement lié par une certaine promesse et que, de toute façon, Lugunda n’était qu’une enfant. Vespasien me jeta un regard par en dessous et en frottant ses joues aux larges pommettes, remarqua qu’aucune femme n’était tout à fait une enfant.
Je ne puis l’obliger à retourner dans sa tribu, décida-t-il après un instant de réflexion. Je pense que nous devons la laisser interroger ses lièvres pour savoir ce qu’ils en pensent.
Le lendemain, Vespasien passa officiellement ses hommes en revue et, s’adressant à eux avec sa coutumière brutalité, leur expliqua que désormais, il devrait leur suffire de se fracasser le crâne entre eux et qu’il n’était plus question de s’en prendre aux Bretons.
Me comprenez-vous bien, butors ? Chaque Breton est pour vous un père et un frère, chacune de ces harpies bretonnes est une mère et la plus appétissante de leurs fillettes est votre sœur. Mêlez-vous à eux. Allez à leur rencontre en brandissant des branchages verdoyants. Offrez-leur des présents et qu’ils s’empiffrent et s’enivrent à votre santé ! Pas besoin de vous rappeler que les lois de la guerre punissent de mort les pillages individuels ! Alors, tâchez de ne pas m’obliger à vous écorcher vifs !
« Mais, ajouta-t-il avec un sourire menaçant, je vous écorcherai encore plus volontiers si vous laissez les Bretons vous voler ne serait-ce qu’un seul cheval ou même une seule épée ! N’oubliez jamais que ce sont des Barbares. Vous devez leur apprendre par la douceur l’excellence de nos coutumes. Enseignez-leur à jouer aux dés et à jurer par les dieux romains. C’est le premier pas vers un art et un savoir plus élevés. Si un Breton vous frappe sur la joue, tendez l’autre joue. Que vous me croyiez ou non, sachez qu’on m’a parlé récemment d’une nouvelle superstition qui demande qu’on se conduise ainsi. Cependant, ne tendez pas trop souvent l’autre joue, réglez plutôt vos différends à la mode bretonne, dans les combats de lutte, les courses de chevaux ou les jeux de balle.
J’ai rarement entendu des légionnaires rire d’aussi bon cœur que durant le discours de Vespasien. Les rangs étaient parcourus d’une houle d’allégresse. Un homme en laissa tomber son bouclier dans la boue et Vespasien le punit en le frappant lui-même avec le bâton de commandement qu’il avait arraché au centurion, ce qui porta l’hilarité à son comble. Pour conclure, Vespasien fit sur l’autel de la légion les offrandes rituelles. Son attitude était si pénétrée de dignité et de piété que plus personne ne songeait à rire. Il égorgea tant de veaux, de moutons et de porcs que chacun comprit qu’il aurait pour une fois son content de viande grillée gratuite, et tous nous nous émerveillâmes de l’excellence des augures.
Après la revue, Vespasien m’envoya acheter un lièvre à un vétéran qui en faisait l’élevage, suivant la coutume bretonne. Le général mit le lièvre sous son bras et tous trois, lui, Lugunda et moi sortîmes du camp pour entrer dans la forêt. Il n’avait pas emmené de gardes avec lui, car il était sans peur et comme nous venions directement de la revue, nous étions toujours en armes. Dans la forêt, il saisit le lièvre par les oreilles et le tendit à Lugunda qui, d’une main experte le glissa sous son manteau avant de se mettre en quête d’un endroit propice. Sans raison apparente, elle nous conduisit si loin dans la forêt que je commençai à soupçonner un guet-apens. Une bande d’oiseaux s’essora devant nous mais par bonheur, vira à droite.
Enfin, elle fit halte devant un gigantesque chêne, considéra les alentours, tendit successivement le bras vers chacun des points cardinaux, jeta en l’air une poignée de glands pourris, examina de quelle manière ils étaient retombés et puis entonna un chant incantatoire qui dura si longtemps que je sentis l’assoupissement me gagner. Soudain, elle tira le lièvre de sous son manteau, le lança au-dessus de sa tête et se pencha en avant, les yeux brillants d’excitation, pour observer sa course. L’animal s’éloigna avec de grands bonds vers le nord-ouest et disparut dans la forêt. Lugunda fondit en pleurs, se suspendit à mon cou et se pressa contre moi, secouée de sanglots.
— Tu l’as choisi toi-même, ce lièvre, ô Minutus, dit Vespasien sur un ton d’excuse. Je n’y suis strictement pour rien. Si j’ai bien compris, le lièvre lui a dit qu’elle doit immédiatement regagner sa tribu. S’il s’était contenté de se cacher dans un buisson, le présage aurait été mauvais et lui aurait interdit de s’en aller. C’est ce que je crois comprendre au moins de l’art breton de la divination d’après la course des lièvres.
Il dit à Lugunda quelques mots d’icène en lui tapotant paternellement l’épaule. Elle, séchant ses larmes, lui sourit puis s’empara de ma main pour la couvrir de baisers.
— Je lui ai simplement promis que tu veillerais sur elle dans le pays icène, m’expliqua froidement Vespasien. Nous consulterons encore quelques autres augures. Tu n’as nul besoin de partir immédiatement, avant d’avoir eu le temps de faire la connaissance de mon druide prisonnier. J’ai le sentiment que tu es un garçon assez fou pour passer pour un sophiste errant en quête de la sagesse des nations lointaines. Je suggère que tu t’habilles de peaux de chèvre. La fille attestera que tu es un saint homme et le druide te protégera. Ils tiennent leurs promesses, pourvu qu’ils les aient formulées d’une certaine manière et en invoquant leurs dieux souterrains. Au cas où ils ne les tiendraient pas, nous devrons trouver un autre moyen d’affermir nos liens pacifiques.