C’est ainsi que Lugunda et moi accompagnâmes Vespasien quand il retourna au camp principal de la légion. En partant, je découvris à ma grande surprise que beaucoup de soldats de la garnison s’étaient vraiment attachés à moi durant cet hiver. Ils me firent quelques menus présents d’adieu en m’invitant à ne jamais mordre la main de la légion qui m’avait nourri et en m’assurant que l’authentique sang de la louve coulait dans mes veines, même si je parlais grec. J’étais désolé de les quitter.
En arrivant au camp principal, j’oubliai de saluer l’aigle de la légion. Grondant de fureur, Vespasien ordonna qu’on m’infligeât le déshonneur de me retirer mes armes et qu’on me jetât dans un cul de basse-fosse. Je crus tout à fait à cette sévérité jusqu’à l’instant où je m’aperçus qu’en me mettant au cachot, il me donnait l’occasion de rencontrer le druide captif. Quoiqu’il n’eût pas encore trente ans, c’était un homme remarquable à tous égards. Vêtu à la mode romaine, il parlait un fort bon latin et ne me fit aucun mystère des circonstances de sa capture : il rentrait d’un voyage en Gaule orientale lorsque son bateau avait été échoué par la tempête sur une côte gardée par les Romains.
— Ton général Vespasien est un homme perspicace, observa-t-il avec le sourire. Nul autre sans doute n’aurait deviné que je suis druide, ni même que je suis breton, puisque je ne me peins pas le visage en bleu. Il m’a promis de me sauver d’un trépas douloureux dans l’amphithéâtre de Rome, mais cela seul n’aurait pas suffi à me convaincre d’agir comme il me le demandait. Je ne fais que ce qu’ordonnent mes rêves et mes présages. En me sauvant la vie, Vespasien s’est conformé sans le savoir à un dessein bien plus vaste que le sien. Autrement, je ne crains ni la mort ni la souffrance, car je suis un initié.
Dans la saleté du cachot, une écharde à mon pouce dégénéra en un gonflement menaçant de la main. D’une simple pression au poignet, le druide la fit sortir sans m’occasionner la moindre douleur. Quand il eut achevé de retirer l’épine à l’aide d’une épingle, il tint longtemps dans les siennes ma main brûlante et douloureuse. Le lendemain matin, tout le pus était parti et ma main ne montrait plus trace d’inflammation.
— Ton général, expliqua-t-il, comprend probablement mieux que la plupart des Romains que la guerre est désormais une guerre entre les dieux de Rome et ceux de Bretagne. C’est pourquoi il s’efforce d’instaurer une trêve entre les dieux. En agissant ainsi, il se conduit beaucoup plus sagement que s’il tentait d’unir politiquement toutes nos tribus par un traité avec les Romains. Nos dieux peuvent bien accorder une trêve, car ils ne mourront jamais. Et la Bretagne ne sera jamais vraiment soumise à Rome, aussi avisé que croit être Vespasien. Mais bien sûr chacun croit en ses propres dieux.
Il voulut aussi défendre ces horribles sacrifices humains prescrits par son culte.
— Une vie s’échange contre une vie. Si un homme de haute condition tombe malade, pour se soigner il sacrifiera un criminel ou un esclave. Pour nous, la mort n’a pas la même signification que pour vous Romains, car nous savons que nous renaîtrons sur terre tôt ou tard. Aussi n’est-elle qu’un banal changement de temps et d’espace. Je n’affirmerais pas que chacun renaîtra, mais un initié sait qu’il reviendra certainement sous une forme digne de lui. La mort n’est donc pour lui qu’un profond sommeil dont il sait qu’il s’éveillera.
Quelques jours plus tard, Vespasien affranchit officiellement le druide qu’il avait pris comme esclave, paya la taxe obligatoire au fonds de la légion et donna au Breton l’autorisation d’utiliser son autre nom de famille, Petro, non sans lui avoir solennellement énuméré ses devoirs envers son ancien maître, selon la loi romaine. Puis, nous ayant donné trois mules, il nous envoya au-delà du fleuve en pays icène.
En prison, je m’étais laissé pousser les cheveux et la barbe et quoique Petro raillât ces précautions, en quittant le camp j’étais vêtu de peaux de chèvre.
Dès que nous eûmes atteint le couvert des forêts, il jeta son bâton d’affranchi dans les broussailles et poussa un cri de guerre breton à glacer les sangs. À l’instant, nous fûmes environnés d’Icènes peints en bleu. Mais ils ne nous firent aucun mal, à Lugunda ou à moi.
Des premiers jours du printemps jusqu’au cœur de l’hiver, en compagnie de Lugunda et de Petro, j’ai voyagé à dos de mule parmi les différentes tribus de Bretagne, jusqu’au lointain pays des Brigantes. Pour m’enseigner les coutumes et les croyances des Bretons, je disposais en Petro du plus zélé des professeurs. Mais ce n’est point ici le lieu de décrire ce voyage que j’ai raconté dans mon livre sur la Bretagne.
Je dois admettre que plusieurs années se passèrent avant que je fusse conscient d’avoir vécu tout ce temps-là dans une sorte de brume enchantée. Était-ce le fait de quelque secrète influence que Petro ou Lugunda exerçaient sur moi ou bien simplement l’allégresse de la jeunesse, c’est ce que je ne saurais trancher. Je pense à tout le moins que ce que je vis me parut plus merveilleux que cela ne devait l’être en réalité, et que je découvris le peuple breton et ses mœurs avec un plaisir que je n’aurais certes pas retrouvé par la suite. Quoi qu’il en soit, durant ce voyage, je mûris si vite et j’appris tant de choses que six mois plus tard, j’étais beaucoup plus vieux que mon âge.
Quand la saison des ténèbres fut venue, Lugunda demeura dans sa tribu en pays icène pour élever des lièvres, tandis que je retournais à Londinium, en territoire romain, pour rédiger un compte-rendu de mon voyage. Lugunda aurait voulu m’y suivre mais Petro, qui espérait me revoir en pays icène, parvint à la convaincre que j’y retournerais d’autant plus certainement qu’elle demeurerait dans sa famille – une noble famille, selon les critères bretons.
Quand, vêtu de fourrures précieuses, le visage rayé de bleu et des anneaux d’or aux oreilles, je me présentai devant Vespasien, il ne me reconnut pas. Je m’adressai cérémonieusement à lui en langue icène, tandis que ma main faisait un signe druidique de reconnaissance, l’un des plus simples, que Petro avait consenti à m’apprendre pour assurer la sécurité de mon voyage de retour.
— Je m’appelle Ituna, dis-je. Je viens du pays des Brigantes et je suis frère de sang du Romain Minutus Lausus Manilianus. J’ai un message pour toi, de sa part. Il a consenti a être renvoyé dans la mort pour y trouver un présage qui te soit favorable. Il ne peut plus retourner sur terre sous sa forme première, mais je lui ai promis de faire ériger à mes frais une stèle à sa mémoire. Peux-tu me recommander un bon tailleur de pierre ?
— Par tous les dieux souterrains et par Hécate aussi, jura Vespasien frappé de stupeur. Minutus Manilianus est mort ? Qu’est-ce que je vais pouvoir raconter à son père ?
— Quand mon sage et éminent frère de sang est mort pour toi, poursuivis-je, il a vu un hippopotame au bord d’un fleuve. Cela signifie un royaume éternel qu’aucune puissance terrestre ne pourra subjuguer. Flavius Vespasien, les dieux de la Bretagne attestent qu’avant ta mort, tu guériras par l’apposition des mains et tu seras adoré comme un dieu dans le pays d’Égypte.
À cet instant seulement, Vespasien, se souvenant du livre des rêves égypto-chaldéen, éclata de rire et me reconnut.