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— J’ai failli tomber à la renverse, s’exclama-t-il. Mais qu’est-ce que ces billevesées que tu me débitais ?

Je lui expliquai que c’était un rêve que j’avais fait à son sujet, après avoir été plongé dans une transe semblable à la mort par un grand prêtre du pays des Brigantes. Mais quant à la signification de ce songe, je n’aurais su la deviner.

— Peut-être, supputai-je, m’as-tu tant effrayé le jour où tu m’as surpris en train de lire le livre des rêves que l’hippopotame dont je parlais alors est revenu dans mes songes au moment où ils portaient sur l’Égypte. C’était une vision si claire que je pourrais décrire le temple devant lequel tout cela se passait. Tu siégeais, gras et chauve, sur un trône de juge. Il y avait beaucoup de monde autour de toi. Un aveugle et un boiteux te supplièrent de les guérir. Tu refusas d’abord mais comme ils insistaient, tu finis par cracher dans les yeux de l’aveugle et par toucher du talon la jambe de l’infirme. L’aveugle recouvra bientôt la vue et le boiteux l’usage complet de sa jambe. Quand la foule vit cela, elle t’apporta des gâteaux sacrificiels et te déifia.

Le rire de Vespasien fut tout aussi bruyant quoiqu’un peu forcé.

— Quoi qu’il arrive, ne raconte à personne d’autre cette sorte de rêve, même pour plaisanter, m’avertit-il. Je te promets de me souvenir des remèdes que tu viens de me décrire, si un jour je me trouve placé dans une telle situation. Mais il me paraît bien plus vraisemblable que, même lorsque je serai devenu un vieillard édenté, je ne serai encore qu’un modeste général de légion servant les intérêts de Rome en Bretagne.

Il n’était pas tout à fait sérieux en disant ces derniers mots, car je voyais sur sa tunique un ornement de triomphe. Je le félicitai, mais il me répondit sombrement en me rapportant les dernières nouvelles de Rome : Claude avait fait assassiner sa jeune épouse Messaline et, en versant des pleurs amers, il avait juré devant la garde prétorienne qu’il ne se remarierait plus.

— Je tiens de source sûre que Messaline s’était séparée de Claude pour épouser le consul Silius, avec lequel elle vivait depuis déjà longtemps, poursuivit Vespasien. Ils se seraient mariés sitôt Claude sorti de la cité. Ils comptaient soit rétablir la république, soit faire monter Silius sur le trône de l’empire avec le soutien du sénat. Il est difficile de savoir ce qui s’est réellement passé. On sait seulement que les affranchis de Claude, Narcisse, Pallas et d’autres parasites, ont trahi Messaline et persuadé Claude que sa vie était en danger. Les conspirateurs ont commis l’erreur de s’enivrer pendant le banquet de mariage. Claude est revenu à Rome et a ramené à lui la garde prétorienne. Alors un grand nombre de sénateurs et de chevaliers ont été exécutés, et seul un petit nombre d’entre eux a été autorisé à se suicider. La conspiration était manifestement fort étendue et soigneusement préparée.

— Quelle épouvantable affaire ! m’exclamai-je. Avant mon départ de Rome j’avais déjà entendu dire que les affranchis de l’empereur avaient été terrifiés par l’exécution de leur collègue Polybius à l’instigation de Messaline. Mais je ne parviendrai jamais à croire tout à fait les rumeurs effrayantes qui couraient sur le compte de Messaline. J’avais même l’impression que les ragots étaient volontairement répandus pour ternir sa réputation.

Vespasien gratta son crâne massif en me lançant un regard rusé.

— Je ne suis vraiment pas compétent pour en parler. Je ne suis qu’un simple général de légion et je vis ici comme enfermé dans un sac de cuir, sans savoir ce qui se passe réellement. On dit que cinquante sénateurs et près de deux cents chevaliers ont été exécutés pour conspiration. Mais si je m’inquiète, c’est pour mon fils Titus, que j’avais confié à Messaline pour qu’elle l’élève avec Britannicus. Si Claude a fait de si sombres conjonctures à propos des enfants de sa mère, un vieillard aussi capricieux pourrait aussi bien se retourner contre d’autres enfants.

Après cela, nous ne parlâmes plus que des tribus et des rois bretons et de ce que j’en avais appris grâce à Petro. Vespasien m’ordonna d’écrire un compte-rendu détaillé de mes pérégrinations, mais ne me donna pas un sou pour les papyrus égyptiens, l’encre et les plumes, sans parler de mon entretien à Londinium. En fait, je ne reçus aucune espèce de solde car je n’étais plus inscrit sur les rôles de ma légion, C’est ainsi qu’en cet hiver brumeux et glacial, j’éprouvai la solitude de l’exil.

J’avais loué une chambre chez un marchand de blé gaulois. Je me mis à écrire mais ce fut pour presque aussitôt découvrir que ce n’était pas aussi aisé que je l’avais imaginé.

Il ne s’agissait plus de commenter ou de récrire des œuvres anciennes, mais bien de décrire mes propres expériences. Je gaspillai de grandes quantités de papyrus et arpentai anxieusement les berges de la puissante Tamise, protégé par des fourrures et des vêtements de laine contre la morsure du vent. De retour d’une tournée d’inspection, Vespasien me convoqua et se plongea dans la lecture de ce que j’avais écrit. Quand il eut terminé, il arborait une mine ennuyée.

Je ne suis pas capable de juger de la chose littéraire, déclara-t-il et en fait, je respecte trop les gens instruits pour seulement tenter d’avancer un jugement. Mais cet ouvrage me donne l’impression que tu as visé trop haut. Ton style est plein de beauté, mais je crois que tu aurais dû d’abord décider si tu voulais écrire un poème ou bien un rapport précis sur la configuration de la Bretagne, les religions et les tribus. Je ne nie pas qu’il soit agréable de te lire et d’apprendre combien étaient verdoyantes les prairies que tu as vues en Bretagne, combien étaient beaux les bois de frênes bourgeonnants et les chants des petits oiseaux dans les premiers jours de l’été ; mais ce sont là des renseignements fort peu utiles au soldat et au marchand. En outre, tu fais trop confiance aux récits des druides et des nobles pour ce qui est de l’origine de leurs tribus et de la prétendue divinité des ancêtres de leurs rois. Tu décris si bien leurs mérites et leurs nobles vertus que l’on pourrait croire que tu as oublié que tu es romain. Si j’étais toi, je m’abstiendrais de critiquer le divin César et de dire qu’il n’avait pas réussi à conquérir la Bretagne et fut contraint d’en fuir les côtes sans avoir accompli sa tâche. Certes, ce que tu dis là, qui n’est pas sans fondement, rehausse le mérite de Claude puisque lui, grâce aux guerres tribales des Bretons, a réussi à pacifier une grande partie du pays. Mais il n’est pas bon d’insulter publiquement le divin César. Tu devrais le savoir.

Tandis qu’il m’adressait cette admonestation paternelle, mon cœur battit plus fort et je m’aperçus qu’en écrivant ce compte-rendu, je m’étais échappé de ma solitude et de l’hiver ténébreux pour me réfugier dans un été de rêve en oubliant les épreuves subies et en ne retenant que les moments de bonheur. Pendant que je rédigeais mon ouvrage, Lugunda m’avait manqué et à cause de la fraternité qui m’avait uni aux Brigantes, je m’étais senti plus proche des Bretons que des Romains. Et comme tous les auteurs, je n’aimais guère ouïr de critiques sur mon œuvre. Pour tout dire, j’étais vexé.

— Je regrette de ne pas avoir rempli tes espoirs, dis-je. Je crois qu’il vaudrait mieux que je rassemble mes affaires pour retourner à Rome, si les tempêtes de l’hiver me permettent de passer en Gaule.

Posant son énorme poing sur mon épaule, Vespasien me dit doucement :

— Tu es encore jeune. C’est pourquoi je te pardonne ta susceptibilité. Il vaudrait mieux, peut-être, que tu m’accompagnes dans ma tournée d’inspection à Colchester, la ville des vétérans. Ensuite, je te donnerai une cohorte pour quelques mois, et avec le grade de préfet, tu acquerras cette connaissance du formalisme militaire qui te fait défaut. Tes frères de sang breton t’en respecteront d’autant plus quand tu les retrouveras au printemps. Puis, quand l’automne reviendra, tu pourras récrire ton livre.