C’est ainsi que cette année-là, j’accédai au rang de tribun quoique j’eusse à peine dix-huit ans. Flatté dans ma vanité, je fis de mon mieux pour me montrer à la hauteur de mes responsabilités, bien que mes activités fussent cantonnées à l’inspection de la garnison, à la construction d’ouvrages et à des marches d’entraînement. Un peu plus tard, je reçus de mon père une importante somme d’argent et la lettre suivante :
Marcus Mezentius Manilianus te salue, ô Minutus Lausus, mon fils !
Tu n’ignores plus sans doute les changements survenus à Rome. Pour récompenser avec tout l’éclat possible le service qu’a rendu mon épouse Tullia en dénonçant la conspiration, plus que pour mes propres services, l’empereur Claude m’a accordé le privilège de la toge prétexte. J’ai désormais le droit de siéger à la curie. Conduis-toi en conséquence. Je t’envoie une lettre de change sur Londinium. On dit ici que les Bretons ont déifié Claude et lui ont élevé un temple au toit de chaume. Tu serais avisé en portant une offrande votive à ce sanctuaire. D’après ce que je sais, tante Laelia se porte bien. Ton affranchi, Minutus, vit chez elle pour l’instant. Il fabrique et vend un savon gaulois. Tullia mon épouse t’envoie son salut. Bois en souvenir de moi dans le gobelet de ta mère.
Ainsi donc mon père était devenu sénateur. Jamais je n’aurais imaginé pareil événement. Je ne m’étonnais plus de la hâte avec laquelle Vespasien m’avait nommé tribun. Ce qui s’était passé à Rome lui était parvenu plus vite qu’à moi. J’éprouvai une grande amertume et mon respect pour le sénat s’amoindrit considérablement.
Suivant le conseil de mon père, je me rendis au temple bâti par les Bretons à Colchester en l’honneur de Claude et y déposai en offrande votive une sculpture de bois aux vives couleurs. Je n’osais offrir un objet plus précieux car les offrandes des Bretons – boucliers, armes, vêtements et pots d’argile – étaient dépourvues de valeur. Vespasien n’avait offert qu’une épée brisée, afin de ne pas offenser les rois bretons par des dons trop fastueux. Du moins était-ce ce qu’il me déclara.
Quand l’été fut là, j’ôtai avec plaisir l’insigne de mon rang, me débarrassai de mon équipement de soldat romain, me peignit des bandes bleues sur les joues et jetai sur mes épaules le manteau d’honneur bariolé des Brigantes. Vespasien protesta qu’il lui serait impossible de laisser le fils d’un sénateur romain s’exposer à être assassiné par les sauvages des forêts mais il savait parfaitement que, sous la protection des druides, j’étais plus en sûreté dans le pays des Bretons que dans les rues de Rome.
J’acceptai avec insouciance d’assumer toute la responsabilité de ce voyage et de ne compter que sur mes propres ressources pour mon entretien. Par pure vanité, j’aurais bien voulu emmener mon cheval pour me pavaner devant les jeunes nobles bretons, mais Vespasien refusa absolument et me fit, comme d’habitude, l’éloge de la mule dont le pied sûr était parfaitement adapté au terrain. Il avait fait crucifier un maquignon qui avait tenté de faire débarquer en fraude des chevaux gaulois pour les vendre à prix fort aux Bretons. Mon étalon, affirma-t-il, serait une trop grande tentation pour eux. Ils avaient vainement tenté d’élever pour la monte leurs propres petits chevaux, après avoir éprouvé la supériorité de la cavalerie romaine contre leurs chars de guerre.
Il me fallut donc me contenter d’acheter des cadeaux appropriés à mes hôtes. Je chargeai surtout mes mules d’amphores de vin, car les nobles bretons, si c’était possible, aimeraient encore plus que les légionnaires la boisson de Bacchus. Je passai la plus longue journée de l’année dans le sanctuaire rond de roches géantes où l’on célébra le culte du dieu Soleil, découvris dans un ancien tombeau des ornements d’ambre et d’or, visitai les mines d’étain et le port où, il y a cent ans, les Carthaginois venaient acheter ce métal. Mais la plus grande surprise de mon voyage, ce fut Lugunda qui durant l’hiver avait cessé d’être une enfant pour devenir une jeune femme. Je la retrouvai devant sa ferme d’élevage. Elle portait son manteau blanc de prêtresse du lièvre et un bandeau d’argent dans les cheveux. Ses yeux brillaient comme ceux d’une déesse. Tout à la joie de nous revoir, nous nous étreignîmes puis nous nous écartâmes l’un de l’autre, étonnés. Après cela nous n’osâmes plus nous toucher. Cet été-là, sa tribu ne l’autorisa pas à m’accompagner dans mes voyages. En fait, ce fut pour la fuir que je quittai le pays icène. Mais son image vivace me suivait partout dans mes pérégrinations. Que je le voulusse ou non, le soir, ma dernière pensée était pour elle et le matin, c’était sur elle que se portait mon esprit à peine éveillé.
Je revins la voir plus rapidement que je n’avais prévu, mais n’en éprouvai nul bonheur. Tout au contraire, passées les joies des retrouvailles, nous recommençâmes à nous chamailler, souvent sans raison, et nous nous blessions si cruellement qu’il ne se passait pas un soir sans qu’au moment de me coucher, je fusse rempli de haine à son endroit. Dans ces instants, j’étais fermement décidé à ne plus jamais la revoir. Mais quand elle me souriait le lendemain, qu’elle m’apportait son lièvre favori et me laissait le prendre dans mes bras, j’oubliais tous mes griefs et je me sentais plus faible qu’un petit enfant. Qui aurait cru alors que j’étais un chevalier romain, fils de sénateur, et que j’avais le droit de porter le manteau rouge des préteurs ? J’étais assis dans l’herbe, en ce tiède été breton, un lièvre gigotant dans mes bras, et Rome semblait s’éloigner dans les brumes du rêve.
Mais soudain, elle pressait sa joue contre la mienne, m’arrachait le lièvre et, les yeux brillants, m’accusait de la tourmenter délibérément. Le lièvre dans les bras, rougissante, elle me lançait des regards si provocants que je regrettais de ne pas lui avoir administré une bonne fessée quand elle était encore en mon pouvoir au camp.
Dans ses bons jours, elle me faisait visiter les vastes domaines de ses parents, les pâtures, les troupeaux, les champs et les villages. Elle m’entraîna aussi dans la réserve de la demeure familiale où elle me montra les vêtements, les ornements et les objets sacrés qu’on se passait de mère en fille.
— On dirait que tu aimes le pays icène, me plaisantait-elle. Est-ce qu’on ne respire pas amplement ici ? Notre pain de froment et notre bière épaisse ne te déplaisent point, il me semble ? Mon père pourrait t’offrir plusieurs équipages de petits chevaux et des chariots ornés d’argent. Tu pourrais avoir autant de terre que tu parcourrais en un jour.
Mais d’autres jours, elle disait :
— Parle-moi de Rome. J’aimerais marcher sur le pavé des rues, voir les grands temples à colonnades et les trophées de guerre de toutes les contrées, et connaître des femmes différentes de moi, pour apprendre leurs coutumes, car à leurs yeux je ne serais évidemment qu’une rustique fille icène.
Dans ses moments d’abandon, elle parlait ainsi :
— Te souviens-tu de cette nuit d’hiver glaciale dans ta hutte de bois, où j’avais le mal du pays et où tu m’as prise dans tes bras pour me réchauffer avec ton corps ? Et voilà, je suis rentrée chez moi et les druides ont fait de moi une prêtresse du lièvre. Tu n’imagines pas quel extraordinaire honneur cela représente, mais en cet instant je préférerais être revenue dans ta hutte, à l’époque où tu m’apprenais à lire et à écrire en guidant ma main.
J’avais beau porter la toge virile, j’étais encore si naïf que je ne comprenais même pas mes propres sentiments ou ce qui se passait entre nous. Le druide Petro me dessilla les yeux. À l’automne, il revint d’une île secrète où il avait été initié à un nouveau degré de sacerdoce. À mon insu, il avait observé nos jeux puis s’était assis à même le sol, avait caché son visage dans ses mains et s’était plongé dans une transe sacrée. Nous n’osâmes pas l’en tirer, car nous savions qu’ainsi il voyageait dans le monde souterrain. Oubliant nos chamailleries, nous nous installâmes sur un talus devant lui, en attendant qu’il reprît conscience.