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Au bout d’un moment, il posa sur nous un regard d’un autre monde.

— Ô Minutus, proféra-t-il, à côté de toi se tiennent un grand animal semblable à un chien et un homme. Lugunda n’a que son lièvre pour la protéger.

— Ce n’est pas un chien, me récriai-je avec indignation. C’est un vrai lion. Mais, bien sûr, tu n’as jamais vu de tes yeux ce noble animal. C’est pourquoi je te pardonne ton erreur.

— Ton chien, reprit Petro sans s’émouvoir, pourchassera à mort le lièvre. Alors le cœur de Lugunda se brisera et elle mourra si tu ne l’as pas quittée à temps.

— Mais je ne veux aucun mal à Lugunda ! m’exclamai-je, surpris. Nous jouons simplement comme un frère et une sœur.

— Comme si ce Romain était capable de me briser le cœur ! grogna Lugunda. Son chien peut bien courir jusqu’à perdre le souffle. Je n’aime pas ces rêves dégoûtants, Petro.

Et Ituna n’est pas mon frère.

Je ferais mieux de discuter de cette question avec chacun de vous en particulier, dit Petro. D’abord avec toi, Minutus et ensuite avec Lugunda. Je suggère qu’elle aille soigner ses lièvres pendant ce temps.

Lugunda nous considéra sans mot dire avec des yeux que la colère rendait jaunes, mais elle n’osait s’opposer à l’ordre du druide. Quand elle fut partie, Petro, toujours assis en tailleur, ramassa une brindille et dessina distraitement sur le sable.

Un jour les Romains seront rejetés à la mer, annonça-t-il. La Bretagne est la terre des dieux souterrains et tant que la terre existera, les divinités d’en haut ne parviendront pas à dominer celles d’en bas. Les Romains peuvent bien abattre nos bosquets sacrés, renverser nos pierres sacrées, construire leurs routes et enseigner aux tribus qu’ils ont subjuguées ces méthodes de culture qui les transforment en esclaves. Ils seront un jour, quand le moment sera venu, rejetés à la mer. Il suffira pour cela d’un homme, un seul homme qui persuadera les tribus d’abdiquer leur farouche indépendance et de s’unir dans le combat, Quelqu’un qui connaîtra l’art de la guerre romain.

— Voilà pourquoi nous avons établi quatre légions dans ce pays. Dans une ou deux générations, la Bretagne aura assimilé la civilisation et connaîtra la paix romaine.

Après pareil échange, il n’y avait plus rien à ajouter sur le sujet.

— Qu’attends-tu de Lugunda, Ituna Minutus ? demanda Petro.

Je baissai les yeux, rempli de honte sous son regard scrutateur.

— As-tu jamais songé à te lier à elle par un mariage breton et à lui donner un enfant ? Ne crains rien. Une telle union ne serait guère légale au regard de la loi romaine et ne t’empêcherait nullement de quitter la Bretagne au moment où tu le désirerais. Lugunda conserverait l’enfant ; elle aurait constamment sous les yeux un souvenir de toi. Mais si tu continues à jouer avec son cœur, il se brisera quand finalement tu la quitteras.

La seule idée d’engendrer me remplit de frayeur, bien que dans le secret de mon cœur, j’eusse reconnu que ce désir m’était déjà venu à propos de Lugunda.

— À Rome, objectai-je, on dit : « Où tu seras, je serai aussi. » Je ne suis ni un aventureux marin ni un marchand itinérant qui se marie ici et là et passe son chemin. Je ne veux pas agir ainsi avec Lugunda.

— Lugunda ne se couvrira pas de honte aux yeux de sa famille ou de sa tribu. Tu n’as qu’un défaut, c’est que tu es Romain. Chez nous, les femmes disposent d’une grande liberté et choisissent elles-mêmes leurs époux. Elles peuvent même le renvoyer s’il ne leur convient pas. La prêtresse du lièvre n’a rien en commun avec ces vestales de Rome qui, à ce qu’on dit, n’ont pas le droit de se marier.

Je me raidis :

— Je vais bientôt retourner parmi mon peuple. Je vais commencer à me sentir à l’étroit en Bretagne.

Mais Petro eut aussi un entretien avec Lugunda et ce soir-là, elle vint à moi, se jeta à mon cou, plongeant son regard d’ambre dans mes yeux et tremblant dans mes bras.

— Minutus Ituna, dit-elle doucement. Tu sais que je suis à toi, à toi seulement. Petro dit que tu vas partir pour ne jamais revenir. Cette seule idée me déchire le cœur. Serait-ce vraiment chose honteuse si tu m’épousais suivant notre rite avant de t’en aller ?

Un grand froid s’abattit sur moi.

— Ce ne serait pas honteux, répondis-je d’une voix tremblante. Ce serait déloyal envers toi.

— Loyal ou pas, quelle importance quand je sens ton cœur qui bat dans ta poitrine, aussi fort que le mien ?

Posant les mains sur ses épaules, je l’éloignai de moi.

— On m’a appris qu’il était plus vertueux de se maîtriser que de s’abandonner à ses désirs et d’en devenir l’esclave, dis-je.

— Je suis ton butin, conformément aux lois de la guerre, s’obstina Lugunda. Tu as le droit de faire ce que tu veux de moi. Tu n’as même pas accepté que mon père, l’été dernier, te verse le prix de mon rachat.

Je secouai la tête, incapable de proférer un son.

— Emmène-moi avec toi quand tu t’en iras, supplia Lugunda. Je te suivrai partout où tu voudras. J’abandonnerai ma tribu et même mes lièvres. Je suis ta servante, ton esclave, que tu le veuilles ou non.

Elle tomba à genoux à mes pieds.

— Si tu savais ce que ces paroles ont coûté à mon orgueil, dit-elle, ô Minutus le Romain, tu serais épouvanté.

Mais j’étais possédé de la virile certitude que, la force étant de mon côté, je devais la protéger contre sa propre faiblesse. Je m’efforçai de le lui expliquer du mieux que je pus, mais mes paroles étaient de bien piètres armes contre sa tête obstinément baissée. Finalement elle se releva et me fixa comme si j’étais devenu à ses yeux totalement étranger.

— Tu m’as profondément offensée, dit-elle, glaciale. Tu ne sauras jamais à quel point. Désormais je te hais et il ne se passera plus un instant que je ne désire ta mort.

Ces mots me firent l’effet d’une pointe s’enfonçant dans mon estomac et je fus incapable de manger. J’aurais voulu partir immédiatement, mais la moisson venait de prendre fin et la maison s’apprêtait à célébrer cet événement. Je voulais prendre note des détails de la fête et voir comment les Icènes engrangeaient leur blé.

Le lendemain soir, la pleine lune éclairait le ciel. La bière icène me faisait déjà tourner la tête, quand de jeunes nobles de la région se rassemblèrent dans les champs encore couverts de chaume pour allumer un énorme feu de camp. Sans demander la permission à personne, ils s’emparèrent d’un veau du troupeau de la ferme et le sacrifièrent au milieu d’une gaieté bruyante. Je me joignis à eux, car j’en connaissais certains. Mais ils se montrèrent beaucoup moins amicaux qu’à l’ordinaire. Ils commencèrent même à m’insulter.

— Va donc te laver le visage, maudit Romain. Efface ces traits bleus. Nous préférerions bien plutôt voir ton bouclier immonde et ton épée souillés du sang breton.

— Est-ce vrai, s’enquit l’un d’eux, que les Romains perdent leur virilité en se baignant dans l’eau brûlante ?

— C’est vrai, répondit un autre. C’est pour cela que les Romaines couchent avec leurs esclaves. Leur empereur a dû tuer sa femme parce qu’elle se prostituait.

Il y avait assez de vérité dans leurs insultes pour éveiller ma fureur.

— J’accepte les plaisanteries de mes amis, dis-je, quand ils sont pleins de bière et de viande volée, mais je ne saurais admettre que vous parliez avec irrespect de l’empereur.