Ils échangèrent des regards mauvais.
— Luttons avec lui, suggérèrent-ils. On va bien voir s’il a perdu ses testicules dans l’eau chaude, comme les autres Romains.
Je voyais bien qu’ils me cherchaient délibérément une querelle mais il était difficile pour moi de battre en retraite après qu’ils eurent insulté l’empereur. Quand ils se furent mutuellement échauffé la bile, le plus robuste d’entre eux se jeta sur moi, comme pour m’affronter à la lutte. En fait, il me frappa aussitôt, de toutes ses forces, à coups de poing. La lutte fait partie de l’entraînement des légionnaires. J’eus d’autant moins de mal à faire front qu’il était beaucoup plus ivre que moi. Je le jetai à terre et comme il se débattait sans admettre sa défaite, appuyai le pied sur son cou. Alors tous à la fois se jetèrent sur moi et me plaquèrent au sol en me tenant fermement bras et jambes.
— Qu’allons-nous faire du Romain, se demandaient-ils entre eux. Nous pourrions peut-être lui ouvrir l’estomac pour voir ce qu’annoncent ses entrailles ?
— Châtrons-le, pour qu’il cesse de courir après nos filles comme un vieux lièvre lubrique, proposa une voix.
— Le mieux, suggéra un autre, serait encore de le jeter au feu pour voir quelle chaleur peut supporter un Romain.
Je ne savais s’ils étaient sérieux ou s’il s’agissait seulement de plaisanteries d’ivrognes. En tout cas, quand ils se mirent à me frapper, ce ne fut nullement pour plaisanter. Mais la fierté m’interdit d’appeler au secours. S’excitant mutuellement, ils mirent une telle rage dans leurs coups que je finis par craindre pour ma vie.
Brusquement, ils firent silence et s’écartèrent. Lugunda venait vers moi. Elle pencha la tête sur le côté et, d’une voix moqueuse, s’exclama :
— Quel plaisir de voir un Romain vautré dans cette position humiliante et misérable ! S’il ne m’était pas interdit de me souiller de sang humain, je le chatouillerais volontiers avec la pointe d’un couteau.
Elle me tira la langue puis, se tournant vers les jeunes gens, elle les appela par leurs noms et leur dit :
— Ne le tuez pas, cependant. Ce serait s’exposer à une vengeance. Coupez-moi une poignée de verges de bouleau, mettez le sur le ventre et tenez-le fermement. Je vais vous montrer comment traiter les Romains.
Ravis de ne pas avoir à décider ce qu’ils feraient de moi, les jeunes gens coupèrent des verges et déchirèrent mes vêtements. Lugunda se rapprocha et me cingla le bas du dos, doucement d’abord, comme pour essayer les verges, puis sans plus aucune retenue, elle me flagella de toutes ses forces. Je serrai les dents et ne laissai échapper aucune plainte. Mon silence décupla sa fureur et mon corps se tordit et trembla sous ses coups. Malgré moi, des larmes me montèrent aux yeux.
Quand son bras fut fatigué, elle jeta les verges.
— À présent, cria-t-elle, nous sommes quittes, Minutus le Romain.
Les jeunes gens qui me tenaient me lâchèrent et s’écartèrent, poings brandis pour prévenir une attaque de ma part. Un vrombissement habitait ma tête, mon nez saignait et le dos me brûlait, mais je me levai sans un mot en léchant le sang sur mes lèvres. Quelque chose en moi dut les effrayer, car leurs quolibets s’éteignirent et ils me laissèrent passer. Je ramassai mes vêtements déchirés et m’éloignai, mais non point en direction de la maison. Je m’enfonçai au hasard dans la forêt éclairée par la lune, tandis que dans mon esprit embrumé se formait péniblement l’idée qu’il était heureux que personne n’eût été témoin de cette ignominie. Mes jambes ne me portèrent pas bien loin. Peu après, les jeunes Bretons dispersèrent le feu à coups de pied, sifflèrent leurs attelages et bientôt le sol grondait sous les roues de leurs chars qui s’éloignaient.
La lumière de la lune était d’une blancheur effrayante, les ombres de la forêt me parurent horriblement noires. J’essuyai mon visage ensanglanté avec une poignée de mousse et appelai mon lion.
— Ô lion, es-tu là ? Si oui, rugis et lance-toi à leur poursuite. Sinon, je ne croirai plus jamais en toi.
Mais je ne vis pas même l’ombre de mon lion. J’étais absolument seul.
Et puis Lugunda s’avança en écartant précautionneusement les broussailles, comme si elle me cherchait. Son visage était blanc sous la lune. Elle me vit et se pencha sur moi, les mains dans le dos.
— Comment te sens-tu ? s’enquit-elle. Tu as mal ? Tu l’as bien mérité.
Je fus saisi d’une violente envie d’agripper son cou gracile, de la jeter à terre et de déchirer sa chair comme elle avait déchiré la mienne. Mais je me maîtrisai, car je savais que rien de bon ne sortirait d’une telle vengeance. Je ne pus m’empêcher cependant de lui demander si c’était elle qui avait tout manigancé.
— Naturellement, rétorqua-t-elle. Crois-tu qu’autrement ils auraient osé toucher un Romain ?
Elle s’agenouilla à mes côtés et avant que j’aie eu le temps de réagir, ses mains, sans la moindre gêne, avaient tâté tout mon corps, jusque dans ses parties les plus intimes.
— Ils n’ont pas arraché tes bourses, comme ils t’en menaçaient, n’est-ce pas ? disait-elle, anxieuse. Il ne faudrait pas que tu ne puisses plus faire d’enfants à quelque noble fille romaine.
Alors, je perdis toute maîtrise de moi-même. Je la giflai sur les deux joues, la jetai sous moi et elle eut beau me donner des coups de pied, me bourrer les épaules de coups de poing et me mordre la poitrine, je la maintins couchée sur le sol en pesant sur elle de tout mon poids. Mais elle n’appela pas à l’aide. Avant que j’aie su ce qui m’arrivait, elle s’était détendue et me laissait faire. Ma force vitale fit irruption en elle et j’éprouvai un plaisir si violent que je criai à pleins poumons. Puis je ne sentis plus que ses mains qui me caressaient les joues et ses lèvres qui me baisaient à perdre haleine. Horrifié, je me rejetai en arrière et m’assit. Alors elle aussi se mit sur son séant, et éclata de rire.
— Est-ce que tu te rends compte de ce qui vient de se passer entre nous ? demanda-t-elle d’une voix railleuse.
J’étais si terrifié que je ne sus que répondre.
— Tu saignes ! m’exclamai-je tout à coup.
— Je suis contente que cela, au moins, tu l’aies remarqué, idiot, dit-elle d’une voix timide.
Comme je replongeais dans mon mutisme, elle rit encore.
— C’est Petro qui ma conseillé d’agir ainsi, expliqua-t-elle. Je n’y aurais jamais songé de moi-même. Cela ne me plaisait guère de te battre si cruellement. Mais Petro m’a dit que rien d’autre ne viendrait à bout d’un jeune Romain timide et dur.
Elle se leva et me prit la main.
Nous n’avons plus qu’à aller voir Petro. Il a certainement préparé à notre intention le vin et la coupe de farine.
Que veux-tu dire ? demandai-je, méfiant.
J’ai eu beau me débattre aussi longtemps que ma fierté l’exigeait, tu m’as prise par la force. Tu ne veux tout de même pas que mon père décroche son épée du mur et cherche à retrouver son honneur en fouillant dans tes intestins ? Il en a légalement le droit. Même les Romains respectent ce droit-là. À tous les points de vue, il serait plus raisonnable de laisser Petro frotter nos cheveux d’huile et de farine. Il pourra aussi me mettre un anneau au doigt, à la mode romaine, si tu y tiens.
— Mais Lugunda, me récriai-je, tu ne peux pas venir avec moi à Rome ! Même pas à Londinium ! C’est impossible.
— Je ne m’accrocherai pas aux pans de ta toge, répliqua-t-elle avec brusquerie. Ne crains rien, tu pourras repartir quand tu voudras mais si je suis lasse de t’attendre, je pourrai briser la coupe de mariage et réduire en cendres ton nom. Alors, je serai de nouveau libre. N’as-tu pas assez de bon sens pour comprendre qu’il vaut mieux que tu suives nos coutumes plutôt que d’être cause d’un scandale qui retentirait jusqu’à Rome ? Violer une prêtresse du lièvre, ce n’est certes pas un jeu. À moins que tu ne le nies ? Tu t’es jeté sur moi comme une bête en rut et tu as brisé ma résistance par la force brute.