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— Tu aurais pu appeler au secours, rétorquai-je, amer. Et tu aurais pu t’abstenir de me caresser ainsi sans vergogne quand j’étais déjà fort affaibli.

— Je m’inquiétais seulement de tes capacités de reproduction, mentit-elle paisiblement. Je ne pouvais certes pas deviner que le léger attouchement prescrit par l’art médical t’aveuglerait de fureur animale.

Mes regrets n’y pouvaient rien changer. Nous descendîmes au bord d’un torrent pour nous laver méticuleusement. Puis, main dans la main, nous retournâmes à la grande maison de bois. Là, dans une vaste salle, les parents de Lugunda nous attendaient impatiemment. Petro mêla de la farine et de l’huile, en frotta nos têtes et nous fit boire du vin dans le même vaisseau d’argile. Le père de Lugunda rangea ensuite soigneusement l’objet dans un coffre, puis nous conduisit jusqu’au lit d’épousailles qui avait été préparé. D’une poussée, il me coucha sur Lugunda et nous couvrit de son grand bouclier de cuivre.

Quand la famille se fut discrètement retirée de la hutte des épousailles, Lugunda jeta le bouclier sur le sol et m’implora humblement de lui faire, avec amitié et douceur, ce que je lui avais fait avec fureur dans la forêt. Désormais, le sceau était brisé et aucun obstacle ne s’opposait à mes désirs.

Alors je lui donnai un baiser à la mode romaine et nous nous étreignîmes tendrement. Après quoi seulement, Lugunda se releva et s’en fut chercher des onguents médicaux dont elle me frotta doucement le dos. Mon cœur se serre à ce souvenir.

À l’instant où je sombrais dans le plus profond sommeil de ma vie, je me souvins de la promesse faite à Claudia. Je l’avais rompue. Mais j’en attribuai la faute à la pleine lune et aux tours de magie des druides. Apparemment, nul ne pouvait échapper au destin qui lui était tracé. C’est ce que je pensai, pour autant que j’avais encore assez de force pour penser.

Le lendemain, je voulus commencer immédiatement mes préparatifs de départ, mais le père de Lugunda tint absolument à me montrer les champs, les troupeaux, les pâturages et les forêts qu’il réservait à Lugunda et à ses descendants. Nous voyageâmes ainsi trois jours et quand je revins, pour ne pas être en reste, je donnai à Lugunda ma chaîne d’or de tribun.

Le père de Lugunda trouva manifestement mesquin ce présent de mariage car Lugunda ayant disposé sa chevelure en dégageant la nuque, il lui mit autour du cou un collier d’or épais comme un poignet d’enfant. De tels colliers étaient réservés au reines et aux plus nobles des femmes de Bretagne. Si peu clairvoyant que je fusse, je compris que Lugunda était d’un lignage bien plus noble que je ne l’avais imaginé, si noble que même à son père il était interdit de se vanter à ce sujet. Petro m’avoua que si je n’avais pas été un chevalier romain et un fils de sénateur, je me serais exposé à recevoir un coup d’épée à travers le corps plutôt que le bouclier de bataille de la famille sur mon dos endolori.

Grâce au poids de mon beau-père et à celui de Petro qui était tout à la fois prêtre, médecin et juge, j’échappai à une accusation de sorcellerie. En effet, le jeune noble breton qui, poussé par la jalousie m’avait attaqué à coups de poing, s’était brisé le cou durant cette nuit de pleine lune où j’avais été maltraité. Son cheval lancé au grand galop avait fait un écart en voyant se dresser tout à coup sur son chemin un animal inconnu. Le jeune homme avait été projeté la tête la première sur un rocher.

Certes, de temps à autre, j’étais tourmenté par le souvenir de la promesse donnée à Claudia et que j’avais brisée avec tant de répugnance, et aussi par le douloureux sentiment que je n’étais pas légalement uni à Lugunda car dans mon esprit le mariage breton n’avait aucune valeur au regard de la loi. Mais j’étais jeune et mon corps, si longtemps brimé par la discipline, s’affolait sous les tendres caresses de Lugunda. Jour après jour, je repoussais l’inévitable instant de mon retour à Colchester.

Mais on se lasse plus vite de l’excès de satisfaction physique que de la maîtrise de soi. Bientôt la discorde se mit entre Lugunda et moi et nous échangions d’aigres propos, ne nous réconciliant que sur la couche. Quand enfin, je pris le chemin du retour, ce fut comme si des fers se détachaient de mes pieds, comme si un sort qui m’emprisonnait se dissipait. Oui, j’étais comme un oiseau échappé à sa cage et pas un instant je ne me reprochai d’avoir abandonné Lugunda. Elle avait eu ce qu’elle avait recherché. Elle n’aurait qu’à s’en satisfaire, décidai-je.

Vespasien me dispensa des exercices militaires et des réunions d’état-major et j’eus tout loisir de récrire de bout en bout mon ouvrage sur la Bretagne. Je m’étais libéré de l’enchantement du premier été et décrivais à présent toute chose avec la lucidité et le détachement nécessaires. Je ne voyais plus les Bretons avec la même bienveillance et tournai même en dérision certaines de leurs coutumes. Je reconnus la contribution de Jules César à l’œuvre de civilisation de ce pays mais assurai, par exemple, avoir vérifié que le traité d’Auguste avec les Brigantes n’était, aux yeux de ces derniers, qu’un échange courtois de cadeaux.

Par ailleurs, je rendis grâce à l’empereur Claude d’avoir placé le sud de la Bretagne sous la domination de Rome et à Aulius Plautus d’avoir fait régner la paix. Vespasien lui-même me demanda de ne pas trop insister sur ses mérites.

Il attendait encore une nouvelle procurature de général en chef et ne désirait pas susciter de mécontentement à Rome avec un éloge de sa personne.

— Je ne suis ni assez rusé ni assez menteur pour m’adapter aux changements survenus là-bas. C’est pourquoi je préfère demeurer en Bretagne, sans trop insister sur mes mérites, plutôt que de retrouver la pauvreté à Rome, expliqua-t-il.

Je savais déjà que Claude n’avait pas respecté la promesse faite à la déesse Fides, la main droite recouverte d’un linge blanc, sous les yeux de la garde prétorienne. Quelques mois après la mort de Messaline, il avait expliqué qu’il ne pouvait vivre sans femme et avait choisi pour épouse la plus noble des femmes de Rome, cette Agrippine dont le fils Lucius Domitius avait cherché mon amitié.

Une nouvelle loi autorisant l’inceste devait être édictée pour permettre ce mariage, mais le sénat s’empressa de la voter. Les plus perspicaces des sénateurs avaient supplié Claude de renoncer à sa promesse sacrée et de jouir de nouveau des joies du mariage. À Rome tout avait été bouleversé en un court laps de temps. Vespasien était peu soucieux de s’engager dans les sables mouvants des intrigues qui s’y nouaient.

— Agrippine est une femme sage et belle, observa-t-il. Les dures épreuves de sa jeunesse et de ses deux premiers mariages lui ont certainement beaucoup appris. J’espère seulement qu’elle sera une bonne belle-mère pour Britannicus. Alors, elle n’abandonnera pas mon fils Titus, quoique j’aie commis l’erreur de le confier à Messaline avant mon départ pour la guerre.

Vespasien suggéra que, ayant achevé mon ouvrage, je devais être las de la Bretagne et rêver de retourner à Rome. Il fallait faire copier le livre. En vérité, j’étais incertain et inquiet. Tandis que le printemps s’épanouissait, des souvenirs de Lugunda, chaque jour plus nombreux, me revenaient.

Après les fêtes de Flora, je reçus à Londinium un message écrit en mauvais latin sur une écorce. Il exprimait l’espoir que je retournerais bientôt en pays icène pour prendre dans mes bras mon fils nouveau-né. Cette nouvelle m’abasourdit, supprima radicalement en moi toute nostalgie de Lugunda, et alluma dans mon cœur l’ardent désir de revoir Rome. J’étais encore assez jeune pour croire qu’on laisse son sentiment de culpabilité sur le sol que l’on quitte.