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Vespasien me fournit aimablement une plaque de courrier et me donna plusieurs lettres à porter à Rome. Sans prendre garde aux vents violents, je m’embarquai et, durant la traversée, vomit toute la Bretagne dans l’écume salée de la mer. Je débarquai en Gaule plus mort que vif et pour tout ce qui touche à la Bretagne, mon récit s’arrêtera là. Je me suis juré de n’y pas retourner avant qu’on puisse le faire à pied. Parmi les résolutions que j’ai prises dans ma vie, c’est l’une de celles que j’ai réussi à tenir.

Livre IV

CLAUDIA

Tribun à l’âge de dix-huit ans, j’avais l’impression que le monde était à mes pieds. Mais quand j’eus la chance de pouvoir donner lecture de mon premier ouvrage dans une diction irréprochable et devant un public avisé, mon bonheur fut à son comble. C’était comme si Rome, pareille à moi-même, n’avait jamais connu plus merveilleux printemps ; comme si, en succédant à la jeune Messaline aux côtés de Claude, Agrippine avait purifié l’air empoisonné qui corrompait la ville.

Les mœurs n’étaient plus aux plaisirs ni aux débordements. La moralité reprenait ses droits. Le bruit ne courait-il pas qu’Agrippine, dans les moments où Claude était en état de s’en occuper, lui demandait de se faire apporter les listes des chevaliers et des sénateurs et rayait impitoyablement les noms de ceux qui se livraient à la débauche ou dont les méfaits lui étaient revenus aux oreilles. S’il renâclait, comme toujours, pour s’acquitter de ses devoirs, Claude n’en exerçait donc pas moins sa fonction de censeur et il accueillait avec gratitude les suggestions d’une femme avisée et d’excellent conseil.

Sous son influence, Claude s’efforçait d’ailleurs de se ressaisir. Ses affranchis, et en particulier son secrétaire, Narcisse, et son trésorier, le procurateur Pallas, étaient rentrés dans ses bonnes grâces. Pallas, déjà épuisé par la lourdeur de ses tâches, se voyait contraint de passer des nuits entières à débattre des problèmes de l’État avec l’infatigable Agrippine.

Quand j’eus l’occasion de revoir Agrippine, elle avait encore gagné à mes yeux en douceur et en beauté. Elle me fit l’honneur de m’offrir de l’accompagner à l’école du Palatin où elle conduisait Titus, le fils de Vespasien, qu’elle avait fait mander auprès d’elle, et Britannicus, son beau-fils, dont elle caressait parfois la tête d’un geste affectueux. Britannicus était un jeune garçon maussade et excessivement renfermé pour ses neuf ans. Mais comment aurait-il pu en aller autrement ? Sa ravissante mère lui manquait énormément et toute la tendresse dont l’entourait sa marâtre n’y changeait rien. Comme nous quittions l’école, Agrippine me confia que Britannicus, au grand désespoir de son père, souffrait d’épilepsie, ce qui lui interdisait tout exercice physique. Les crises étaient particulièrement fréquentes à la pleine lune et son état nécessitait une attention de tous les instants.

Puis, avec un enthousiasme non dissimulé, elle m’entraîna vers les allées ensoleillées des jardins du Palatin où elle tenait à ce que je revoie son fils, le beau et pétulant Lucius Domitius, et à me présenter à son précepteur. L’une des premières décisions d’Agrippine, après son mariage, avait été de faire revenir d’exil Annaeus Sénèque, afin de lui confier l’éducation de son fils. En dépit de ce qu’il en avait relaté dans ses lettres, son séjour en Corse lui avait fait du bien et avait guéri sa consomption. C’était un homme plutôt replet de quarante-cinq ans environ, qui se montra fort amène à mon endroit. En remarquant ses brodequins rouges, je compris qu’il avait été promu sénateur. Domitius me surprit en s’élançant à ma rencontre pour m’embrasser comme s’il retrouvait un ami très cher après une longue séparation. Il me prit la main et s’assit à mes côtés pour me presser de questions sur la Bretagne, s’émerveillant d’apprendre que le noble ordre Équestre du temple de Castor et Pollux avait si rapidement confirmé mon appartenance.

Conquis par tant de gentillesse, je pris la liberté d’évoquer mon petit ouvrage et sollicitai humblement Sénèque d’avoir l’obligeance de le lire, afin d’y apporter des corrections et des améliorations avant la séance de lecture publique. Sénèque accepta de bonne grâce et, dès lors, je me rendis fréquemment au palais pour le rencontrer. Mon style, me signala-t-il en toute franchise, manquait un peu d’aisance et de souplesse. Mais il ajouta que la sévérité du ton ne convenait pas si mal aux descriptions géographiques et historiques de la Bretagne qui constituaient l’essentiel de l’ouvrage, où je rapportais en détail les us et coutumes des tribus bretonnes, leurs croyances religieuses et leurs mœurs guerrières.

Lucius se plaisait à lire à voix haute des passages de mon livre pour m’enseigner la diction. Il avait une voix exceptionnellement bien timbrée et s’absorbait tant dans sa lecture que j’écoutais, captivé, ma propre prose, comme s’il s’agissait d’un texte remarquable.

— Si c’était toi qui en faisais la lecture, constatai-je, mon avenir serait assuré !

Dans l’atmosphère raffinée du palais du Palatin, je me rendis compte que j’en avais assez de la vie monotone des camps militaires et des habitations grossières de la légion. Et je me fis un plaisir de devenir l’élève de Lucius quand ce dernier décida de m’apprendre les poses et les attitudes qu’un auteur se doit d’adopter lors de la lecture publique de ses ouvrages s’il désire séduire son assistance. Je me rendis donc au théâtre à plusieurs reprises sur son conseil et l’accompagnai fréquemment dans les jardins de Lucullus, sur la colline du Pincius, que sa mère avait hérités de Messaline.

Lucius allait et venait en courant, sans interrompre ses bavardages. Toujours attentif à ses attitudes, il s’arrêtait parfois brusquement, comme plongé dans ses pensées, et énonçait des réflexions si profondes qu’on avait du mal à croire que c’était un enfant dont la voix n’avait pas encore mué. S’il avait décidé de se faire aimer, nul ne savait résister à son charme. Et, après une enfance sans joie, il semblait désirer se faire aimer de tous ceux qu’il rencontrait, y compris de ses esclaves. Tout comme mon père me l’avait inculqué à Antioche, Sénèque lui avait enseigné que les esclaves sont avant tout des êtres humains.

L’atmosphère du Palatin semblait s’être propagée à travers la cité tout entière. Jusqu’à Tullia qui m’accueillit aimablement et ne fit rien pour m’empêcher de voir mon père chaque fois que je le souhaitais. Elle portait moins de bijoux, affectant une sobriété plus conforme à sa position d’épouse de sénateur jouissant des prérogatives des mères de trois enfants.

Mon père aussi me surprit. Il était beaucoup plus mince et moins essoufflé qu’avant mon départ pour la Bretagne. Tullia lui avait fait cadeau d’un médecin grec qu’il s’était naturellement empressé d’affranchir. Ce dernier, qui avait longtemps exercé à Alexandrie, lui avait prescrit des bains et des massages et l’avait persuadé de boire plus raisonnablement et de consacrer un petit moment chaque jour à des jeux de balle, si bien qu’il arborait désormais la toge bordée de pourpre avec une dignité nouvelle. Sa réputation d’opulence et de générosité n’était plus à faire et chaque matin, clients et solliciteurs se pressaient dans l’atrium. Il leur accordait son aide sans compter mais refusait de recommander au sénat, comme il aurait pu le faire, tous ceux qui souhaitaient obtenir le droit de cité.

Mais il faut que je me décide à aborder le sujet qui me tient tant à cœur. Car, malgré mes réticences et la culpabilité que j’éprouvais à son égard, je retournai néanmoins voir Claudia. Elle n’avait pas du tout changé, et pourtant, j’eus d’abord l’impression de me trouver en face d’une inconnue. La joie se peignit sur son visage quand elle m’aperçut, puis sa bouche se rétrécit et son regard s’assombrit.