— J’ai fait de mauvais rêves à ton propos, dit-elle. Et je vois qu’ils ne m’ont pas trompée. Tu n’es plus le même, Minutus.
— Et comment serais-je resté le même ? me récriai-je. J’ai passé deux années en Bretagne, j’ai écrit un livre, tué des Barbares et reçu le plumet rouge et tu voudrais que je sois resté le même ? Toi, bien sûr, dans ce petit coin de campagne avec tes moutons, tu ne risques pas d’avoir changé !
Mais Claudia me regarda dans les yeux et, levant la main vers mon visage, elle m’effleura la joue du bout des doigts.
— Tu sais parfaitement ce que je veux dire, Minutus, dit-elle, mais fallait-il que je sois sotte pour espérer que tu tiendrais une promesse que nul homme au monde n’a jamais tenue.
L’attitude la plus sensée, à ce moment-là, aurait été de la quitter sur-le-champ, en manifestant un juste courroux. Mais il est plus facile de se mettre en colère lorsqu’on n’est pas dans son tort. Aussi, la voyant si dépitée, je la pris dans mes bras et la couvris de caresses et de baisers. Alors, j’éprouvai soudain le besoin d’ouvrir mon cœur et de raconter mes aventures à une personne au moins au monde.
Nous allâmes nous asseoir à l’ombre sur un banc de pierre, au bord du ruisseau et je lui racontai comment Lugunda avait surgi dans ma vie, évoquant les leçons de lecture sous la tente et tous les services qu’elle m’avait rendus au cours de mes pérégrinations en pays breton. Puis je commençai à bredouiller et baissai les yeux. Claudia me saisit le bras à deux mains et le secoua en m’exhortant à poursuivre. Aussi lui contai-je tout ce qui conservait intacte ma dignité. Je n’eus pas le courage de lui avouer que Lugunda m’avait donné un fils. En revanche, avec la fatuité propre à la jeunesse, je me glorifiai sans vergogne de ma virilité et de la virginité de Lugunda.
À ma grande surprise, ce qui blessa le plus Claudia fut que Lugunda était une prêtresse du lièvre.
— J’en ai assez de tous ces oiseaux qui s’envolent du Vatican. Je ne crois plus aux augures et les dieux de Rome ne sont plus à mes yeux que des statues de pierre. Mais je ne suis pas tellement étonnée qu’avec ta naïveté et ton manque d’expérience, tu te sois laissé ensorceler dans ces contrées lointaines. Si tu regrettes sincèrement tes péchés, pourtant, je te montrerai une nouvelle voie. Les gens ne se contentent plus de s’en remettre à la magie, aux augures et aux images. En ton absence, j’ai vu des choses que je n’aurais jamais crues possibles.
Je lui demandai candidement de m’en dire plus mais je crus bien défaillir en apprenant que Paulina, l’épouse de son oncle, lui faisait jouer le rôle d’intermédiaire entre ses amis et elle, impliquant dangereusement Claudia dans les sombres machinations des chrétiens.
— Ils ont le pouvoir de guérir les malades et d’absoudre nos péchés, expliqua Claudia avec ferveur. L’esclave, le plus pauvre des marchands et le personnage le plus riche et le plus haut placé sont égaux autour de la sainte table. Un baiser scelle notre union dans l’amour de notre prochain. Quand l’Esprit-Saint descend sur l’assemblée, tous sont saisis d’extase. Les gens les plus simples se mettent soudain à parler une langue étrangère. Une lueur sacrée illumine leurs visages dans la pénombre.
Je la regardai, horrifié, comme si elle avait l’esprit dérangé, mais elle prit mes deux mains dans les siennes.
— Ne les condamne pas avant de les connaître, m’implora-t-elle. Hier, c’était le jour des saturnales et le sabbat des juifs. Aujourd’hui, c’est un jour sacré pour les chrétiens, car c’est le lendemain du sabbat que leur roi a ressuscité d’entre les morts pour monter aux cieux. Mais à tout moment, les cieux peuvent s’ouvrir et il redescendra sur terre pour fonder le royaume de mille ans où les derniers seront les premiers et les premiers les derniers.
Claudia était d’une beauté effrayante, telle une prophétesse. Je ne puis m’empêcher de penser qu’une force irrésistible parlait à travers elle, paralysant ma volonté et m’engourdissant l’esprit, car lorsqu’elle annonça : « Viens, allons les voir immédiatement. », je me levai sans protester pour l’accompagner. Pour me rassurer, me croyant effrayé, elle m’assura que personne ne m’obligerait à agir contre mon gré. Je n’aurais qu’à regarder et écouter. Je me justifiai donc vis-à-vis de moi-même en me persuadant que la même curiosité qui m’avait fait chercher à connaître les druides bretons me poussait vers les chrétiens. Quand nous atteignîmes le quartier juif, ayant franchi le Tibre, nous nous retrouvâmes au milieu d’une extraordinaire agitation. Des femmes couraient vers nous en hurlant et, à tous les coins de rue, des hommes se battaient à coups de poing, de bâtons ou de pierres. Des Juifs chenus, fort respectables dans leur manteaux à franges, participaient aux bagarres et la garde était manifestement impuissante. À peine les soldats dispersaient-ils un petit groupe de combattants qu’une nouvelle rixe éclatait un peu plus loin.
— Par tous les dieux de Rome, qu’est-ce qui se passe ici ? demandai-je à un soldat hors d’haleine, qui épongeait le sang de son front.
— Un dénommé Christ a soulevé les Juifs les uns contre les autres, m’expliqua-t-il. Comme tu vois, ils arrivent de tous les coins de la ville. Tu ferais mieux d’emmener ton amie loin d’ici. On a envoyé chercher les prétoriens. Je ne serai pas seul à saigner du nez, tout à l’heure, tu peux être sûr !
Claudia regardait autour d’elle avec animation.
— Hier, s’écria-t-elle joyeusement, les Juifs chassaient des synagogues à coups de bâton tous ceux qui rendaient hommage au Christ. Mais aujourd’hui les chrétiens prennent leur revanche. Et les chrétiens non juifs arrivent à la rescousse !
Dans les ruelles étroites, on croisait en fait des groupes à la mine patibulaire, esclaves, forgerons et portefaix des rives du Tibre qui pénétraient à l’intérieur des boutiques en forçant les volets clos. Des cris suppliants s’en échappaient, mais les Juifs sont courageux quand ils se battent pour leur dieu invisible. Rassemblés en petits groupes devant les synagogues, ils repoussaient tous les assauts. Je ne vis pas d’armes entre les mains des combattants, mais il est vrai que ni les Juifs ni ceux qui s’étaient précipités des autres quartiers romains jusqu’ici n’avaient le droit d’en posséder.
Ici et là, des hommes d’un certain âge, les bras levés, exhortaient la foule :
— Paix ! Paix ! Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, faisons la paix !
Ils parvenaient effectivement à calmer quelques personnes, qui abaissaient leurs bâtons ou laissaient tomber la pierre qu’elles s’apprêtaient à lancer, mais pour aller se jeter aussitôt dans une autre bagarre.
Devant la splendide synagogue de Jules César, en revanche, des vieillards vénérables s’arrachaient la barbe et lacéraient leurs vêtements en hurlant et en criant au blasphème.
Avec une détermination têtue, Claudia jouait des coudes en direction de la maison où ses amis devaient célébrer leurs mystères le soir même, et je pouvais que faire de mon mieux pour la protéger et l’empêcher de se jeter dans la bagarre. Quand nous parvînmes enfin au but, des Juifs déchaînés sortaient de la maison en traînant derrière eux et en frappant sauvagement ceux qui s’y étaient réfugiés. Ils éventraient les balluchons, vidaient les paniers de vivres et piétinaient leur contenu dans la poussière et chassaient leurs victimes à coups de bâtons comme du bétail. Tous ceux qui tentaient de fuir étaient jetés à terre et criblés de coups de pieds.
J’ignore si le goût de tout bon Romain pour la loi et l’ordre s’éveilla soudain en moi, si je ne pus m’empêcher de prendre la défense des plus faibles contre la violence brutale de leurs assaillants ou si ce fut Claudia qui me poussa à intervenir. Mais je tirai sur la longue barbe d’un Juif et, le ceinturant, lui arrachai son bâton des mains alors qu’il s’apprêtait à frapper la jeune fille qu’il avait jetée à terre. Puis je poursuivis sur ma lancée et me déchaînai, obéissant à Claudia qui me pressait, au nom de Jésus de Nazareth, d’attraper tous les Juifs qui ne reconnaissaient pas en lui le Sauveur.