Je ne retrouvai mes esprits que lorsque Claudia me poussa dans la maison et me débarrassai promptement du bâton rougi qui se trouvait je ne sais comment entre mes mains, me rendant soudain compte de ce qui m’arriverait si on m’arrêtait au cours des affrontements entre les Juifs. Je ne risquais pas seulement mon rang de tribun, mais encore l’étroite bande pourpre de ma tunique.
Claudia m’entraîna jusqu’à une vaste cave où des Juifs chrétiens hurlaient tous à la fois, se rejetant les uns sur les autres la responsabilité des émeutes, tandis que des femmes éplorées pansaient les plaies et frottaient d’onguent les ecchymoses. Tremblant de terreur, plusieurs vieillards apparurent dans l’escalier. Parmi eux deux hommes, dont la mise indiquait qu’ils n’étaient pas Juifs, semblaient dans la même situation que moi et se demandaient comment faire pour se tirer de ce mauvais pas.
Derrière eux, venait un homme que je ne reconnus que lorsqu’il eut nettoyé le sang et la poussière qui maculaient son visage : c’était Aquila, le fabricant de tentes. En piteux état, car les Juifs l’avaient roué de coups et traîné dans la fange et lui avaient cassé le nez, il se mit à réclamer l’ordre avec une énergie surprenante :
— Traîtres ! Tous, tant que vous êtes ! hurla-t-il. Plus jamais je ne pourrai vous appeler mes frères ! La liberté du Christ vous sert-elle donc seulement à donner libre cours à votre colère ? Vous payez le prix de vos péchés ! Qu’avez-vous fait de l’esprit de tolérance ? Soumettons-nous. Et que nos bonnes actions confondent ceux qui nous crachent au visage !
Des protestations s’élevèrent.
— Ce ne sont pas des païens qu’on pourrait convertir par l’exemple ! Mais des Juifs qui s’en sont pris à nous et ont insulté Notre Seigneur Jésus ! C’est en son nom et pour sa gloire que nous résistons à l’infamie. Pas seulement pour défendre nos misérables existences.
Me frayant un chemin jusqu’à Aquila, je lui secouai le bras pour attirer son attention et lui glissai à l’oreille qu’il me fallait à tout prix m’en aller au plus vite. Mais, quand il me reconnut, son visage s’éclaira :
— Minutus ! Fils de Marcus Manilianus ! s’écria-t-il. As tu donc toi aussi choisi la seule voie ?
Il me prit dans ses bras, me baisa les lèvres et, d’un ton plein de ferveur, poursuivit son prêche :
Le Christ a souffert pour vous, lança-t-il. Pourquoi ne suivez-vous pas son exemple aujourd’hui ? Il ne rendait pas leurs insultes à ceux qui l’insultaient. Jamais il ne proférait de menaces à l’égard de quiconque. Ne cherchez pas à vous venger en rendant le mal par le mal. Si vous souffrez pour le Christ, songez seulement à louer Dieu de vous l’avoir permis !
Je ne saurais répéter fidèlement toutes les paroles qui s’échappaient en un flot continu des lèvres d’Aquila indifférent à mes protestations. Mais sa ferveur produisait manifestement de l’effet sur l’assistance. Presque tous ceux qui, quelques instants auparavant, ne songeaient qu’à manifester leur fureur, priaient à présent pour la rémission de leurs péchés, les plus vindicatifs murmurant encore entre leurs dents que l’avènement du royaume du Christ n’était pas pour demain si on laissait les Juifs calomnier, opprimer et maltraiter ses sujets en toute impunité.
Et pendant ce temps-là, les soldats de la garde arrêtaient à qui mieux mieux les agitateurs, qu’ils fussent juifs, juifs chrétiens ou quoi que ce fût d’autre. Comme les prétoriens gardaient l’accès des ponts, les fuyards prenaient d’assaut les barques à l’amarre, coupant celle des autres pour éviter qu’on se lançât à leur poursuite. Toutes les troupes ayant été concentrées dans le quartier, le reste de la ville se trouva soudain sans protection et la populace commença à déferler dans les rues, proclamant le nom du Christ comme signe de reconnaissance, ainsi qu’on lui avait appris à le faire sur l’autre rive du fleuve.
Les émeutiers pillèrent des échoppes et mirent le feu à plusieurs maisons, si bien qu’une fois le calme rétabli dans le quartier juif, le préfet de la cité dut envoyer ses hommes vers le centre de Rome, où l’ordre était sérieusement menacé. Ce fut à cette décision que je dus mon salut, car au moment où le préfet fit transmettre sa décision, les soldats avaient commencé une recherche systématique en fouillant une par une chaque maison du quartier de fond en comble.
Le soir venu, assis par terre, la tête entre les mains, je m’aperçus brusquement que j’avais très faim. Les chrétiens rassemblèrent les provisions qui avaient été épargnées pour les répartir entre les différents membres de l’assemblée. Il y avait du pain, de l’huile, des oignons, des fèves et du vin. Aquila bénit le pain et le vin à la manière des chrétiens, comme s’il se fût agi de la chair et du sang du Christ. J’acceptai la nourriture que l’on me remit et rompis mon pain avec Claudia. On me donna aussi un petit morceau de fromage et une tranche de viande séchée. Je bus du vin au même gobelet que les autres quand vint mon tour. Quand chacun eut mangé sa part, ils se donnèrent le baiser d’amour.
— Oh ! Minutus, dit Claudia après avoir baisé mes lèvres. Quel bonheur d’avoir mangé sa chair et bu son sang, d’être purifié de ses péchés et d’avoir accès à la vie éternelle ! Ne sens-tu pas l’Esprit qui brille en toi, au fond de ton cœur, comme si tu t’étais dépouillé des vêtements usés de ta vie passée pour en revêtir de neufs ?
Je répondis avec amertume que le goût aigre du vin médiocre était la seule chose que je sentais en moi. Je venais seulement de me rendre compte qu’elle avait tout fait pour que je prenne part au repas secret des chrétiens. J’étais si horrifié que j’aurais voulu vomir sur-le-champ, bien que sachant parfaitement que le gobelet dans lequel j’avais bu ne contenait que du vin.
— Ce sont des balivernes ! lançai-je avec fureur. Quand on a faim, le pain est du pain et le vin du vin. Si c’est tout ce qui se passe entre vous, je ne vois pas pourquoi on fait tant d’histoires à propos de vos superstitions ! Et je comprends encore moins comment des activités aussi innocentes peuvent être la cause de tant de violence !
Mais j’étais trop fatigué pour me quereller avec elle bien longtemps, eu égard à l’état de surexcitation dans lequel elle se trouvait et, pour finir, elle m’arracha la promesse que j’étudierais de plus près leur enseignement. Je ne voyais pas quel mal il y avait à ce qu’ils se défendissent de leur mieux contre les attaques des Juifs, mais j’étais certain qu’ils seraient châtiés si les désordres continuaient, quels que soient les responsables des troubles.
Aquila convint que les affrontements ne dataient pas de ce jour mais que jamais ils n’avaient atteint une telle ampleur. Il m’assura que les chrétiens se rencontraient d’ordinaire discrètement et répondaient aux provocations par la douceur et la bonhomie, au mal par le bien. Mais les Juifs chrétiens avaient légalement le droit d’entrer dans les synagogues, d’y écouter la lecture des Saintes Écritures et d’y prendre la parole. Nombre d’entre eux avaient d’ailleurs participé à la construction des nouvelles synagogues.
Je raccompagnai Claudia dans la tiédeur du soir d’été, au-delà du Vatican, jusqu’à l’extérieur de la ville. De l’autre côté du fleuve, on apercevait la lueur vacillante des incendies et la rumeur de la foule parvenait jusqu’à nous.