Выбрать главу

La route était encombrée de chariots et de voitures à bras chargés de légumes et de fruits que les paysans portaient au marché. Ceux-ci, auxquels on avait donné l’ordre d’attendre à l’extérieur des murs, se demandaient avec inquiétude ce qui pouvait bien se passer à l’intérieur. Le bruit courait qu’un certain Christ entraînait les Juifs à tuer et à allumer des incendies en ville, et parmi les gens que nous croisions, nul ne semblait enclin à prononcer une parole indulgente en faveur des Juifs.

À mi-chemin, je sentis soudain mes jambes se dérober sous moi et fus pris d’un violent mal de tête. J’étais d’ailleurs surpris de n’avoir pas encore éprouvé l’effet des coups que j’avais reçus. Quand nous atteignîmes la maisonnette de Claudia j’étais si mal en point qu’elle ne voulut pas me laisser repartir et me supplia de passer la nuit sous son toit. Sourde à mes protestations, elle me coucha dans son lit et, à la lueur d’une lampe à huile, se mit à pousser de si profonds soupirs, tout en s’affairant dans la pièce, que je finis par lui demander ce qui n’allait pas.

— Je ne suis pas moi-même parfaite et sans péchés, dit-elle. Mais chacune des paroles que tu as prononcées à propos de la fille que tu as connue en Bretagne m’a percé le cœur comme un tison ardent, bien que je n’aie même pas retenu son nom.

— Tâche de me pardonner de n’avoir pas tenu ma promesse, répondis-je.

— Comme s’il s’agissait de ça, gémit Claudia. Mais non, c’est à moi que j’en veux d’être la fille de ma mère et de Claude le débauché. Ce n’est pas de ma faute si je suis plus troublée que je ne devrais l’être de te voir ainsi couché dans mon lit !

Mais ses doigts étaient froids comme la glace quand elle prit mes mains dans les siennes et ses lèvres étaient froides aussi, quand elle se pencha pour les poser sur les miennes.

— Oh ! Minutus ! murmura-t-elle, jamais je n’ai osé t’avouer que mon cousin Caius m’avait violée alors que je n’étais encore qu’une enfant. Il avait l’habitude de coucher avec ses sœurs de temps en temps, pour se divertir. Mais depuis, j’ai toujours détesté tous les hommes. Tu es le seul que je n’ai pas haï parce que tu as bien voulu devenir mon ami sans même savoir qui j’étais.

Que pouvais-je ajouter à cela ? Je tentai de la consoler et l’attirai à mes côtés dans son lit. Elle tremblait de froid et de honte. Je ne me justifierais pas non plus en arguant qu’elle était mon aînée, car il faut bien que je convienne que mon ardeur ne cessa de croître jusqu’à cet instant où elle vint à moi, riant et pleurant à la fois, et où je me rendis compte que je l’aimais.

En nous réveillant, le lendemain matin, nous étions si heureux qu’il ne fut pas question de nous préoccuper d’autre chose que de nous-mêmes. Radieuse, Claudia était merveilleusement belle à mes yeux malgré ses traits rudes et ses sourcils épais. Le souvenir de Lugunda s’effaçait déjà. Claudia était une femme mûre et adulte comparée à cette péronnelle capricieuse.

Nous échangeâmes des serments enflammés, nous refusant à songer à l’avenir. Si un vague sentiment de culpabilité m’oppressait, je me rassurai bientôt en me persuadant que Claudia savait certainement ce qu’elle faisait. Du moins aurait-elle quelque diversion par rapport à ces superstitions chrétiennes et c’était une bonne chose.

Quand je regagnai ma demeure, tante Laelia m’accueillit avec des reproches amers sur l’inconséquence qu’il y avait à rester dehors toute la nuit sans prendre la peine de la prévenir. Elle n’avait pas fermé l’œil et s’était rongé les sangs ! Elle m’examina de la tête aux pieds en clignant ses yeux rougis et me dit d’un ton acerbe :

— Ton visage est radieux comme si tu cachais quelque honteux secret. Enfin, tant que tu n’es pas allé traîner dans un bordel syrien !

Elle renifla mes vêtements avec suspicion.

— Non, conclut-elle. Tu ne sens pas le bordel. Mais tu as bien passé la nuit quelque part ! J’espère que tu n’es pas allé le fourrer dans une sordide aventure amoureuse. Cela ne l’apporterait rien de bon, ni à vous deux, ni à personne.

Mon ami Lucius Pollio, dont le père était devenu consul cette année-là, vint me rendre visite au cours de l’après-midi.

Les événements de la veille l’avaient beaucoup troublé.

— Les Juifs sont de plus en plus insolents depuis qu’on leur a accordé des privilèges, dit-il. Le préfet de la cité a interrogé toute la matinée ceux qui ont été arrêtés et il a acquis la preuve formelle que c’est un Juif du nom de Christ qui soulève les esclaves et la plèbe. Ce n’est pas un ancien gladiateur comme Spartacus, mais un traître qui a été condamné à mort à Jérusalem et qui, aussi étrange que cela puisse paraître, a survécu à la crucifixion. Le préfet a lancé un ordre d’arrestation et mis sa tête à prix. Mais j’ai bien peur qu’il se soit enfui après l’échec de la rébellion.

J’étais très tenté d’expliquer à Lucius que les Juifs désignaient sous le nom de Christ le messie qui leur apporterait le salut, mais je ne tenais pas à révéler que j’en savais plus que je n’aurais dû sur leurs enseignements clandestins. Nous nous penchâmes une fois encore sur le manuscrit de mon livre afin d’en rendre le style le plus clair possible. Lucius Pollio me promit de trouver un éditeur si je remportais avec succès la difficile épreuve de la lecture publique. Selon lui, mon ouvrage avait des chances de plaire. Claude serait certainement ravi de se remémorer ses victoires sur les Bretons et serait sûrement flatté que quelqu’un se fût intéressé aux affaires bretonnes. De ce point de vue, mon livre était sans nul doute excellent.

Le préfet de la cité trancha la question de la propriété des synagogues en faisant proclamer que tous ceux qui avaient pris part à leur édification avaient le droit d’y célébrer leur culte. Les Juifs les plus attachés à la tradition et les Juifs modérés avaient leurs propres synagogues, mais quand ceux qui croyaient au Christ s’avisaient de les considérer comme leurs, les autres en retiraient aussitôt les manuscrits précieux et préféraient y mettre le feu plutôt que de voir les chrétiens abhorrés s’y réunir. De nouveaux troubles ne tardèrent donc pas à éclater et, pour finir, les Juifs chrétiens firent la terrible erreur politique d’en appeler à l’arbitrage de l’empereur.

Déjà fort contrarié par ces révoltes qui venaient déranger son bonheur si peu de temps après son mariage, Claude entra dans une grande fureur quand les Juifs osèrent lui faire remarquer que sans eux, il ne serait sans doute jamais devenu empereur. Il était absolument vrai qu’Hérode Agrippa, le compagnon de beuveries de Claude, avait emprunté aux grandes familles juives de Rome les sommes nécessaires pour soudoyer les prétoriens après le meurtre de Caligula. Mais Claude avait dû rembourser des intérêts exorbitants et, pour un certain nombre d’autres raisons, d’ailleurs, il ne souhaitait pas qu’on lui rappelât cet incident qui avait mis son orgueil à rude épreuve.

Il secoua rageusement sa tête d’ivrogne et, en bégayant plus encore que de coutume, donna l’ordre aux Juifs de déguerpir et menaça de les bannir de Rome s’il entendait parler de nouveaux désordres.

Les Juifs chrétiens et leurs adeptes parmi la populace avaient eux aussi leurs chefs. Quelle ne fut pas ma surprise le jour où je rencontrai dans la demeure de Tullia et de mon père, le bavard Aquila et son épouse Prisca, entourés d’un certain nombre de citoyens respectables dont l’unique faute était d’éprouver de la sympathie pour les mystères chrétiens, l’étais allé rendre visite à mon père pour lui parler de Claudia. J’allais maintenant la voir deux fois par semaine et passais la nuit avec elle. Et, bien que Claudia n’eût pas directement abordé le sujet, je me rendais compte que les choses ne pouvaient demeurer en l’état.

J’arrivai à l’improviste au beau milieu d’une réunion et mon père, surpris, s’interrompit pour me demander d’attendre la fin de son discours.