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Depuis que je connaissais Sénèque, j’avais peu à peu conçu pour lui une immense estime, car il était capable d’exprimer à propos de tout et dans une diction parfaite des opinions avisées et pleines de sagesse. Mais je désirais voir si sa sérénité résisterait aux assauts de la vanité qui gît en tout homme. Sénèque n’était pas assez sot pour ne pas deviner le piège, mais il fut sûrement ravi d’entendre ses propres réflexions citées parmi celles des grands auteurs du passé, j’étais assez rusé pour ne pas citer son nom, ce qui aurait relevé de la flagornerie, mais me contentais de dire : « J’ai lu récemment… » ou bien « J’ai été très frappé par telle réflexion… »

À quatorze ans, Néron reçut la toge virile. Au cours de la cérémonie, le foie de la victime ne montra que de bons augures. À l’unanimité, sans la moindre contestation, le sénat décida qu’il accéderait à vingt ans au rang de consul et aurait le droit de siéger dans la curie qui y est associé. Il me revient qu’à cette époque de la vie de Néron – je n’étais pas à Rome alors – un émissaire arriva de Rhodes, île que ses philosophes ont rendue célèbre, pour demander le rétablissement de la liberté et d’un gouvernement particulier. J’ignore quelles étaient les dispositions de Claude envers les Rhodiens, mais Sénèque jugea le moment venu pour Néron de faire son premier discours à la curie, et le précepteur et l’élève s’y préparèrent donc en grand secret.

Mon père m’a fait part de l’étonnement qu’il éprouva lorsque, l’intervention de l’émissaire rhodien n’ayant soulevé parmi les sénateurs que deux ou trois remarques sarcastiques, Néron se leva timidement pour demander la parole par la formule consacrée : « Mes honorés pères. » Claude la lui accorda d’un signe de tête. Néron gagna l’estrade des orateurs où il entama le récit enthousiaste de l’histoire de Rhodes, évoqua les célèbres philosophes qui y vécurent, et les grands Romains qui ont achevé leur éducation sur son sol.

— L’île au teint de rose, l’île des sages, des savants, des poètes et des rhétoriciens n’a-t-elle pas déjà suffisamment payé pour ses erreurs ? N’a-t-elle pas regagné le droit aux louanges ?

Quand il se tut, tous les sénateurs tournèrent vers Claude des regards réprobateurs, car c’était lui qui avait arraché à cette île noble sa liberté. Claude se sentait coupable. L’éloquence de Néron l’avait touché.

— Cessez de me regarder comme des vaches à leurs barrières, ô pères ! dit-il d’un ton aigre. Prenez plutôt une décision. Vous êtes bien le sénat romain, il me semble ?

On vota et la proposition de Néron remporta près de cinq cents voix. Ce que mon père avait préféré dans le panégyrique de Rhodes par Néron, c’était la modestie de l’orateur. Aux compliments qu’on lui adressa, il répondit simplement :

— C’est mon précepteur qu’il faut louer, et se dirigeant vers Sénèque, il l’embrassa aux yeux de toute l’assemblée.

Sénèque sourit et dit suffisamment haut pour que tout le monde l’entendît :

— Même le meilleur précepteur ne ferait un bon orateur d’un mauvais élève.

Néanmoins, les doyens des sénateurs n’appréciaient pas en Sénèque son goût des mondanités. Selon eux, il avait affaibli le strict stoïcisme antique dans ses écrits. Ils ajoutaient qu’il avait un certain penchant à choisir de jeunes et jolis garçons pour élèves. Mais ce n’était pas entièrement la faute de Sénèque. Néron haïssait la laideur au point qu’un visage difforme ou une tache de naissance lui coupait l’appétit. Quoi qu’il en fût, Sénèque ne me fit jamais d’avances et interdisait au trop tendre Néron d’embrasser ses professeurs.

Quand il occupa la charge de préteur, Sénèque se consacra surtout aux affaires civiles, beaucoup plus ardues que les affaires criminelles, puisqu’elles concernaient le droit de propriété, les affaires immobilières, les divorces et les successions. Il se disait incapable de condamner quelqu’un à la flagellation ou à la peine de mort. Remarquant que je l’écoutais passionnément, il me suggéra un jour :

— Tu es un jeune homme de talent, Minutus Lausus. Tu parles couramment le grec et le latin et tu sembles éprouver un intérêt sincère pour les affaires juridiques, ainsi qu’il sied à un jeune citoyen romain. Envisagerais-tu de devenir l’assistant d’un préteur ? Tu pourrais par exemple faire des recherches de jurisprudence dans les archives du tabularium, sous ma direction ?

Rougissant de plaisir, je lui assurai que cette tâche serait pour moi un grand honneur.

Le visage de Sénèque se rembrunit.

— Tu te rends bien compte que la plupart des jeunes gens de ton âge vont t’envier de passer ainsi devant tes rivaux dans la carrière des honneurs ?

J’en étais parfaitement conscient et l’assurai encore de mon éternelle reconnaissance pour m’avoir accordé une telle faveur.

Sénèque secoua la tête.

— Tu sais, dit-il, selon les critères romains, je ne suis pas un homme riche. Pour le moment, je fais construire ma propre maison. Dès qu’elle sera terminée, j’espère pouvoir me marier et mettre un terme à tous ces bavardages. Tu administres tes biens toi-même, et peut-être pourrais-tu me payer une rétribution en échange de mes conseils juridiques.

Je pris ma respiration, et le priai de bien vouloir pardonner ma légèreté, quand je lui demandai quelle somme lui conviendrait : il sourit et me donna une tape amicale sur l’épaule.

— Peut-être pourrais-tu consulter ton riche père Marcus Mezentius sur la question.

Je m’en fus aussitôt consulter mon père et lui demandai si par hasard dix pièces d’or représentaient une somme trop importante pour un philosophe aux goûts modestes et à la vie simple.

— Je les connais, les goûts modestes de Sénèque ! dit-il. Remets-t-en à moi et ne t’occupe de rien.

Par la suite, j’entendis dire qu’il avait adressé à Sénèque un millier de pièces d’or, soit cent mille sesterces, ce qui pour moi représentait une somme proprement gigantesque. Mais, loin d’en être offensé, Sénèque me traita, si tant est que ce fût possible, plus aimablement encore qu’auparavant, montrant par là qu’il avait pardonné à mon père les extravagances de sa jeunesse.

Ainsi travaillai-je plusieurs mois durant au prétoire sous la direction de Sénèque. Ses décisions étaient toujours parfaitement équitables et nul homme de loi ne pouvait lui en remontrer sur le chapitre de la rhétorique, car il était bien le plus grand orateur de son temps.

Cependant, ceux qui avaient perdu leurs procès faisaient courir le bruit qu’il acceptait les pots-de-vin. Ce genre de rumeurs ne lui était nullement réservé et tous les préteurs en étaient victimes. Mais Sénèque affirma toujours qu’il n’avait jamais reçu de cadeau avant que les jugements n’eussent été rendus.

— D’ailleurs, ajoutait-il, si l’affaire porte sur la propriété d’un terrain immobilier d’une valeur d’un million de sesterces, il est parfaitement naturel que celui qui gagne son procès manifeste sa reconnaissance au juge par quelque présent. La préture ne fait pas vivre son homme. Notre rémunération est insuffisante, et nous devons donner à nos frais des représentations théâtrales pendant la durée de notre charge.

Le printemps était revenu. Avec l’explosion des jeunes pousses, la tiédeur du soleil et les notes de la cithare, les vers légers d’Ovide et de Properce remplaçaient dans nos pensées les formules juridiques ampoulées. J’attendais toujours l’occasion de résoudre le problème que me posait Claudia et je m’avisai qu’Agrippine était la seule personne susceptible de trouver une solution magnanime et équitable à notre situation. Il n’était pas question de parler de Claudia à tante Laelia ou à Tullia – à cette dernière moins qu’à toute autre. Par un charmant après-midi, alors que les nuages qui couraient dans le ciel de Rome resplendissaient d’éclats dorés, Néron m’emmena dans les jardins du Pincius. Nous trouvâmes sa mère occupée à donner des instructions aux jardiniers. Le soleil lui rosissait les joues et son visage s’éclaira comme toujours lorsqu’elle voyait arriver son fils.