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— Qu’est-ce qui ne va pas, Minutus Manilianus ? s’enquit-elle. Ne couverais-tu pas une peine secrète ? Tu sembles fébrile et tu évites mon regard.

Je m’obligeai à planter mon regard dans le sien. Ses yeux étaient clairs et sereins comme ceux d’une déesse.

— Me permets-tu vraiment de te confier ce qui me tracasse ? balbutiai-je.

Elle m’entraîna à l’écart, loin des oreilles des jardiniers et des esclaves occupés à retourner la terre, et m’autorisa à lui ouvrir mon cœur sans crainte. Je commençai à lui raconter mon aventure avec Claudia mais à peine eus-je prononcé sou nom qu’elle sursauta, bien que son visage demeurât impassible.

— Plauta Urgulanilla a toujours eu une réputation douteuse, dit-elle pensivement. Je l’ai connue dans ma jeunesse, ce que je regrette d’ailleurs aujourd’hui. Comment as-tu pu rencontrer une fille pareille ? Je croyais qu’elle n’avait pas le droit de pénétrer à l’intérieur des murs de la ville ? N’est-elle pas bergère quelque part sur les terres d’Aulius Plautus ?

Je lui narrai donc notre rencontre et elle ne cessait de m’interrompre pour me poser des questions afin, disait-elle, de comprendre mieux le fond de toute l’affaire.

— Nous nous aimons, parvins-je à articuler, et j’aimerais l’épouser, s’il existe un moyen…

— Minutus ! coupa sèchement Agrippine, on n’épouse pas des filles de cette espèce.

Je défendis de mon mieux les qualités de Claudia, mais Agrippine ne m’écoutait plus. Les larmes aux yeux, elle contemplait le coucher du soleil qui rougissait le ciel de Rome, comme si mes paroles l’avaient bouleversée. Puis m’interrompant, elle dit :

— Réponds-moi franchement. Tu as couché avec elle ?

Incapable de lui mentir, je commis l’erreur de lui dire que nous étions heureux ensemble, bien que ce ne fût plus vrai en raison de nos perpétuelles querelles. Je lui demandai si une famille de bonne réputation ne pourrait pas adopter Claudia.

— Ô mon pauvre Minutus, dit-elle d’un ton rempli de pitié, qu’est-ce qui t’a donc pris ? Je ne connais pas dans Rome tout entière une seule famille respectable qui s’y résoudrait pour tout l’or du monde. Et si l’une d’entre elles acceptait de la voir porter son nom, ce serait seulement la preuve de son manque de respectabilité.

J’insistai pourtant, en choisissant prudemment mes mots mais Agrippine se montra inflexible.

— Dans cette affaire, il est de mon devoir de protectrice du noble ordre Équestre de faire passer ton sort personnel avant celui d’une pauvre dévergondée. Tu ne te rends sans doute pas compte de la réputation qu’elle s’est forgée. Je ne tiens pas à t’en dire davantage, car dans ton aveuglement tu refuserais de me croire. Mais je te promets que je vais méditer tout à loisir sur la question.

Je balbutiai qu’il devait y avoir un malentendu, Claudia n’était ni une dévergondée ni une dépravée. Sinon, je n’aurais jamais songé à l’épouser. Et je dois convenir qu’Agrippine se montra d’une grande patience à mon égard. En me questionnant sur ce que nous avions fait ensemble, Claudia et moi, elle m’enseigna la différence entre un comportement vertueux et un comportement dépravé et je me rendis compte que Claudia avait beaucoup plus d’expérience que moi dans les pratiques de la chambre à coucher.

— Le divin Auguste lui-même a exilé Ovide pour son ouvrage immoral qui tentait de démontrer que l’amour est un art, expliqua Agrippine, et tu ne mets pas son jugement en doute, n’est-ce pas ? Les bordels sont faits pour ce genre de divertissements. Et d’ailleurs comment expliques-tu que tu es incapable de me regarder en face sans rougir ?

D’avoir tout raconté à Agrippine m’avait néanmoins soulagé d’un grand poids. Je courais presque en franchissant les murailles de la cité ce jour-là pour aller annoncer à Claudia que nos affaires étaient en de bonnes mains. Je ne lui avais rien dit à l’avance de mes intentions, afin de ne pas lui donner de fausses espérances.

En apprenant la conversation que j’avais eue avec Agrippine, Claudia pâlit, horrifiée, et sur les ailes de son nez, les taches de rousseur semblèrent foncer sur sa peau livide.

— Minutus, ô Minutus, qu’as-tu fait ? As-tu complètement perdu la raison ?

Je fus blessé de voir qu’elle manifestait si peu de compréhension alors que j’avais cru agir dans son intérêt. Il m’avait fallu du courage pour aborder un sujet aussi délicat avec la première dame de l’empire. Je voulus demander à Claudia ce qu’elle reprochait à la noble Agrippine, mais elle ne me donna aucune explication. Les mains posées sur les genoux, elle demeurait prostrée, sans même lever les yeux sur moi.

Même mes caresses ne parvinrent pas à l’arracher à sa stupeur. Claudia me repoussa brusquement et je la soupçonnai de me cacher quelque chose. Tout ce que je réussis à lui arracher fut qu’il fallait que je fusse bien naïf pour faire confiance à une femme comme Agrippine. Je la quittai en proie à la fureur. C’était elle qui avait tout gâché en évoquant le mariage et l’avenir. J’étais déjà loin quand elle apparut sur le seuil de la porte et lança à mon adresse :

— Tu vas partir ainsi Minutus ? Sans un seul mot tendre ? Nous ne nous reverrons peut-être jamais.

Dépité qu’elle ne se fût pas soumise à mes caresses comme lors de nos précédentes réconciliations, je me contentai de lui lancer :

— Par Hercule, j’y compte bien !

Je n’étais pas encore arrivé au pont qui franchit le Tibre que je regrettais déjà mes paroles. Et si mon amour-propre masculin ne m’avait pas retenu, je serais revenu sur mes pas.

Un mois s’écoula sans nouvelle d’elle. Puis un jour Sénèque me prit à part :

— Minutus Lausus, dit-il, tu as vingt ans et il est temps que tu apprennes l’administration des provinces pour songer à ta carrière. Comme tu dois le savoir, mon frère est depuis plusieurs années gouverneur de la province d’Achaïe. Dans sa dernière lettre, il m’écrivait qu’il avait besoin d’un assistant ayant une certaine connaissance des lois et possédant une expérience militaire. Tu es bien jeune, il est vrai, mais je crois te connaître assez bien et ton père s’est montré si généreux à mon endroit que j’estime de mon devoir de t’offrir cette occasion de progresser dans la carrière. Le mieux serait que tu partes aussitôt que possible. Tu peux te rendre d’abord à Brindisi et de là, gagner Corinthe par le premier navire en partance.

Je compris que ce n’était pas seulement une faveur mais un ordre. Un jeune homme dans ma situation n’aurait pu souhaiter une meilleure affectation. Corinthe est une ville animée et joyeuse et l’antique Athènes n’en est pas éloignée. Je pourrais profiter de mes tournées d’inspection pour visiter tous les hauts lieux de la culture hellénique. Et lorsque je regagnerais Rome, mes propres mérites et mes relations me permettraient de demander une dérogation pour obtenir une charge malgré ma jeunesse. Je remerciai respectueusement Sénèque et me préparai sans plus tarder à ce long voyage.

À vrai dire, le moment n’aurait pu être mieux choisi. Le bruit courait à Rome que les tribus bretonnes s’étaient soulevées afin de mettre Ostorius à l’épreuve, car si elles connaissaient bien Vespasien, le nouveau venu n’était pas au fait des us et coutumes du pays. Je craignais bien d’être renvoyé là-bas et je n’en avais nul désir. Même les Icènes, qui jusque-là avaient été les plus pacifiques des alliés et sur lesquels les Romains pouvaient compter, avaient commencé à faire des incursions sur l’autre rive de leur fleuve frontière et j’aurais eu la plus grande répugnance à me battre contre eux, à cause de Lugunda.