Malgré la manière dont elle m’avait traité, j’étais incapable de quitter Rome sans avoir dit adieu à Claudia. Je me rendis donc un jour de l’autre côté du Tibre, mais trouvai sa maisonnette vide et nue. Personne ne répondit à mes appels et je ne vis nulle part son troupeau de moutons. Je me précipitai jusqu’à la ferme de Plauta pour demander de ses nouvelles, mais on m’y reçut froidement et nul ne parut avoir la moindre idée de ce qu’elle était devenue. On eût dit que plus personne n’osait prononcer son nom.
Follement inquiet, je regagnai Rome à la hâte et me rendis tout droit chez Plautus pour aller interroger la tante Paulina. Toujours en deuil, la vieille dame me reçut en larmoyant mais ne fut pas en mesure de me donner le moindre renseignement à propos de Claudia.
— Moins tu en parleras et mieux ce sera pour toi, dit-elle en me regardant avec hostilité, tu n’as réussi qu’à gâcher sa vie et cela serait peut-être arrivé tôt ou tard. Tu es bien jeune encore et j’ai du mal à croire que tu te rends compte de ce que tu as fait. Mais je ne te le pardonnerai jamais. Il ne me reste plus qu’à prier Dieu que lui veuille bien t’absoudre.
Tant de mystères me plongèrent dans le plus grand désarroi et mon cœur s’emplit de sombres pressentiments. Je ne savais plus que croire. Je ne me sentais pas très coupable, car Claudia avait agi librement mais le temps me manquait pour continuer mes recherches.
Je passai chez moi pour me changer à la hâte avant d’aller au Palatin faire mes adieux à Néron, qui m’assura m’envier la chance qui m’était donnée de me baigner de culture grecque.
Il me prit par la main en signe d’amitié pour m’emmener voir sa mère occupée à étudier les comptes du Trésor en compagnie de Pallas. Cet affranchi était considéré comme l’homme le plus riche de Rome. Il était si hautain qu’il n’adressait jamais la parole à ses esclaves, leur manifestant ses désirs et leur donnant ses ordres par des gestes qu’ils devaient comprendre instantanément.
Manifestement contrariée d’être dérangée, Agrippine retrouva son sourire en apercevant Néron. Elle me souhaita bonne chance et me mit en garde contre la frivolité des Corinthiens, en espérant que je puiserais chez eux tout ce que la culture grecque pouvait m’apporter d’enrichissant.
Je bredouillai quelques mots incompréhensibles en la regardant droit dans les yeux et lui adressai un geste implorant. Elle comprit ce que je voulais sans qu’il fût besoin de mots. Pallas ne daigna pas poser les yeux sur moi ; il consultait fébrilement ses rouleaux et inscrivait des chiffres sur ses tablettes. Agrippine conseilla à Néron d’observer comment Pallas additionnait d’énormes sommes et m’entraîna dans une pièce voisine.
— Je préfère que notre conversation se déroule hors de portée des oreilles de Néron, dit-elle. Ce n’est encore qu’un enfant innocent, bien qu’il porte la toge virile.
Je n’en étais pas si sûr. Néron s’était vanté d’avoir couché avec une jeune esclave et voulu goûter, par jeu, des relations charnelles avec un garçon, ce que je ne pouvais certes pas révéler à sa mère.
Agrippine posa sur moi son regard clair de déesse et poussa un soupir.
— Je sais que tu veux des nouvelles de Claudia, dit-elle. Et je ne peux pas te décevoir. La jeunesse est vulnérable à ce genre de choses. Mais mieux vaut pour toi que tu regardes la vérité en face, dût-elle te faire souffrir. J’ai dû mettre Claudia dans un établissement où l’on refera son éducation. Pour toi, j’ai cherché à en savoir plus long sur sa vie et sur ses habitudes. Peu m’importe qu’elle me désobéisse et se montre à l’intérieur des murailles de la ville malgré mes ordres. Je ne me formaliserais pas non plus de savoir qu’elle participe au repas secret de certains esclaves, au cours desquels il ne se passe certainement pas que des choses avouables. Mais ce qui est impardonnable c’est qu’en dehors de l’enceinte de la ville et en l’absence de la surveillance médicale nécessaire, elle se livre à la prostitution avec des hommes de peine, des bergers et quiconque veut d’elle.
Cette accusation, aussi épouvantable qu’incroyable, me laissa sans voix. Agrippine me regarda avec pitié.
— L’affaire a été jugée le plus discrètement possible, expliqua-t-elle, mais les témoins étaient nombreux. Je ne te dirai pas leur nom pour ne pas te faire rougir. Par pure indulgence, Claudia n’a pas été punie conformément aux lois, elle n’a pas été flagellée et n’a pas eu la tête rasée. Elle a seulement été enfermée pour une durée indéterminée dans une maison où l’on refera son éducation. Je ne te dirai pas où, car tu serais capable d’y aller et de faire quelque bêtise. Si tu souhaites toujours la voir quand tu rentreras de Grèce, je tâcherai de faire quelque chose pour toi, si elle s’est tant soit peu amendée. Mais il faut que tu me promettes de ne pas tenter d’entrer en contact avec elle d’ici là. Tu me le dois bien.
Tout ce qu’elle m’avait dit était si inconcevable que je sentis mes genoux se dérober sous moi et faillis m’évanouir. Je pouvais seulement me souvenir de ce qui m’avait intrigué chez Claudia : son savoir-faire et son tempérament extraordinairement ardent. Agrippine posa sa main charmante sur mon bras et secoua lentement la tête.
— Plonge profondément en toi, ô Minutus. Seul ton orgueil juvénile te retient de voir que tu t’es fait cruellement berner. Que ceci te serve de leçon et te persuade de ne plus faire confiance aux femmes dépravées, quoi qu’elles puissent te raconter. Estime-toi heureux de t’être tiré de ce mauvais pas à temps, en t’en remettant à moi, ce qui fut fort sage.
Je l’observais dans l’espoir de découvrir le plus petit signe d’incertitude dans son visage plein et dans ses yeux clairs. Elle m’effleura la joue du bout des doigts.
— Regarde-moi dans les yeux, Minutus Lausus, dit-elle. En qui places-tu ta confiance ? En moi ou en cette fille simple qui t’a si cruellement trahi ?
Un reste de bon sens, malgré la confusion de mes sentiments, me poussa à me fier plutôt à la première dame de l’empire qu’à Claudia. Je baissai la tête, car des larmes de dépit me brûlaient les yeux. Agrippine attira mon visage contre son giron moelleux. Un trouble soudain monta en moi, qui ne fit qu’ajouter à ma honte.
— Ne me remercie pas tout de suite, je t’en prie, malgré la violence que j’ai dû me faire pour arranger ta situation, me chuchota-t-elle à l’oreille, et mes tremblements redoublèrent sous son souffle tiède. Mais je sais que tu viendras me remercier un jour, quand tu auras pris le temps de réfléchir. Je t’ai sauvé du pire danger qui menace un jeune homme au seuil de l’âge adulte.
Elle me repoussa prudemment, comme par crainte des regards indiscrets et me gratifia d’un sourire adorable. Les joues cramoisies et humides de larmes, je ne voulais pas prendre le risque de rencontrer qui que ce fût. Agrippine me fit sortir par une porte dérobée. Tête basse, je descendis la ruelle pentue de la déesse de la Victoire, en trébuchant sur les pierres blanches.
Livre V
CORINTHE
Corinthe est une métropole, la plus vivante et la plus gaie des métropoles du monde, à en croire ses habitants. Quoique Mummius, il y a de cela deux cents ans, n’en ait pas laissé pierre sur pierre, la cité renaissant de ses cendres a grandi, en grande partie grâce à la clairvoyance de Jules César, jusqu’à rassembler aujourd’hui un million d’habitants venus de tous les pays du monde. De l’Acropole, on découvre toutes les rues de la cité, qui s’illuminent joyeusement dans la nuit. Pour un jeune homme qui remâche amèrement les conséquences de sa crédulité, Corinthe et sa vie colorée offrent véritablement l’occasion d’une guérison.