Mais Hierex, mon esclave, regretta bien des fois d’avoir tant versé de larmes en me suppliant de l’enlever à la plate-forme d’un marchand d’esclaves de Rome. Il savait lire, écrire, masser, cuisiner, marchander avec les boutiquiers et parlait le grec et un mauvais latin. Il m’assura encore qu’il avait voyagé dans de nombreux pays avec ses maîtres précédents et avait appris à leur rendre la vie plus douce.
Le prix auquel il était vendu était si élevé, qu’il fallait bien qu’il fût un esclave de grande qualité, même s’il me semblait apercevoir des raisons d’obtenir une réduction. Hierex me demanda de ne pas trop marchander, car son maître ne s’en séparait qu’à contrecœur, à la suite de déboires financiers, conséquences d’un procès qui avait mal tourné. Je soupçonnai Hierex d’avoir reçu la promesse d’un pourcentage sur son propre prix s’il parvenait, à force de bagou, à se vendre cher. Mais dans l’état d’esprit qui était alors le mien, je n’avais pas la force de marchander.
Hierex espérait évidemment être tombé au pouvoir d’un jeune maître amical. Quand il vit qu’il avait échoué dans une demeure soigneusement tenue par de vieilles personnes bilieuses, il fut effrayé. Mon silence et mon humeur mélancolique l’incitèrent à tenir sa langue, si difficile que ce fût pour ce Grec authentique, né avec le bavardage dans le sang. Même le voyage ne m’arracha pas à ma morosité et je m’abstins de parler à quiconque. J’adressais mes ordres à la manière de Pallas, par gestes. Hierex me servait de son mieux, craignant probablement que sous mes mines lugubres se dissimulât un maître cruel qui trouverait du plaisir à châtier son esclave.
Hierex était né et avait été élevé dans la servitude. Il n’était pas très vigoureux mais, comme il n’avait aucun défaut visible et qu’en dépit de ses trente ans, il avait encore toutes ses dents, je l’avais acheté sans vouloir chercher plus loin. Pour qu’il fût à vendre, il fallait bien qu’il eût quelque secret défaut mais dans ma position, j’avais besoin d’un esclave pour voyager. D’abord il ne fut pour moi qu’une source d’embarras, mais lorsque je lui eus appris à se taire et à arborer une expression aussi morne que la mienne, il sut prendre soin de mes bagages, de mes vêtements et de ma nourriture fort correctement. Il parvenait même à raser ma barbe toujours juvénile sans m’entailler trop profondément la peau.
Ayant déjà séjourné à Corinthe, il choisit d’établir nos quartiers dans l’hôtellerie du Navire et de la Lanterne, près du temple de Neptune. Il fut étonné en constatant que je ne me précipitais pas pour faire des offrandes en remerciement d’un voyage sans histoire mais qu’au lieu de quoi, je me lavai et me changeai pour aller sans tarder au forum me présenter au proconsul.
Le palais du gouverneur de la province d’Achaïe était une élégante demeure précédée d’un propylée, avec une cour extérieure flanquée d’une muraille et d’un poste de garde. Les deux légionnaires de l’entrée se curaient les dents en bavardant avec les passants, leurs lances et leurs boucliers posés contre le mur. Il jetèrent des regards ironiques à ma toge à large bande pourpre mais me laissèrent entrer sans mot dire.
Le proconsul Junius Annaeus Gallio me reçut vêtu à la mode grecque, embaumant de parfums, et la tête couronnée de fleurs, comme s’il se rendait à un banquet. C’était un homme affable qui m’offrit du vin de Samos pendant qu’il lisait la lettre de son jeune frère Sénèque et les autres missives que j’avais apportées de la part du sénat. Je laissai mon vaisseau à moitié plein et ne pris pas la peine de boire davantage de vin, car ce monde où, par un si malheureux hasard, j’étais né, je le méprisais profondément, dans sa totalité. Et surtout, je n’attendais plus le moindre bien de mes semblables.
En terminant la lecture de mes lettres, Gallio avait pris une mine sérieuse. Il posa sur moi un regard attentif.
— Je crois qu’il vaudrait mieux que tu ne portes la toge qu’aux séances du tribunal, suggéra-t-il. Il ne faut pas oublier que nous sommes en Achaïe. La civilisation de ce pays est plus ancienne et bien plus raffinée que celle de Rome. Les Grecs obéissent à leurs propres lois et se gouvernent eux-mêmes. La politique de Rome en Achaïe consiste à interférer le moins possible dans les affaires du pays et, à moins qu’on ne nous demande expressément d’intervenir, à laisser les choses suivre leur cours. Ici, les combats violents sont rares. Dans ce port, la principale source de trouble vient des voleurs et des escrocs. Nous n’avons pas encore d’amphithéâtre à Corinthe, mais il existe un excellent cirque pour les courses de chevaux. Les théâtres jouent tous les soirs. Un jeune et honnête chevalier a le choix entre une grande variété de divertissements.
— Je ne suis pas venu à Corinthe pour me divertir, rétorquai-je, irrité, mais pour me préparer aux devoirs de ma charge.
— Certes, certes. C’est ce que m’apprend la lettre de mon frère. Tu ferais peut-être mieux d’aller te présenter dans les meilleurs délais à ton général de cohorte. C’est un Rubrius, alors tu devrais essayer d’être courtois. Cela dit, il ne serait pas mauvais que tu fasses faire l’exercice aux soldats, car ils se sont quelque peu amollis sous son commandement. Ensuite, tu pourrais aller visiter les autres garnisons de la province. Il n’en existe pas en grand nombre. À Athènes et dans d’autres villes sacrées, il n’est pas très avisé de se montrer en tenue de soldat. Mieux vaut revêtir les guenilles du philosophe. Une fois par semaine, mon tribunal siège devant le palais. Tu devras évidemment assister aux audiences. Il faut se conformer aux coutumes existantes. Mais à présent, nous allons visiter le palais. Je vais te présenter à mes subordonnés.
En bavardant, toujours aimablement, de chose et d’autre, il me présenta son trésorier, son avocat, le républicain qui avait à ferme les impôts de l’Achaïe et le légat chargé des questions commerciales.
— Je t’inviterais volontiers à habiter chez moi, dit Gallio, mais les intérêts de Rome commandent que tu demeures en ville, dans une bonne auberge ou dans ta propre maison. Tu seras plus proche du peuple, tu connaîtras mieux ses mœurs, ses désirs et ses doléances. N’oublie jamais que l’Achaïe doit être manipulée avec doigté et délicatesse, comme une boule de plumes.
« À cette heure, poursuivit-il, j’attends à dîner quelques hommes de grand savoir et quelques philosophes. J’aurais aimé que tu prennes place à notre banquet, mais je vois que tu es épuisé par ton voyage et que tu ne trouveras pas plus la nourriture à ton goût que mon vin n’a été agréable à ton palais. Va donc te remettre des épreuves du voyage, visiter la ville et présente-toi à Rubrius au moment qui te semblera convenable. Rien ne presse.
Il prit tout de même le temps de me faire connaître sa femme. Elle portait un manteau grec brodé d’or, des sandales de cuir décorées d’or et un bandeau d’or dans sa chevelure soigneusement apprêtée. Elle nous jeta d’abord à l’un et à l’autre un regard malicieux puis, redevenant brusquement sérieuse, me salua d’une voix chagrine, comme si tous les soucis du monde pesaient sur ses épaules. Puis tout à coup, elle porta la main à sa bouche, gloussa, fit volte-face et s’enfuit.
Je me dis que cette Helvia née en Espagne était une fort belle femme mais dépourvue de maturité. Réprimant un sourire, Gallio observa d’un air solennel le départ de sa femme et confirma mes pensées :