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— C’est bien possible, admit Rubrius. Voilà longtemps que je n’ai songé à jeter un coup d’œil sur les dortoirs. La société de Corinthe accapare beaucoup un homme plus très jeune comme moi. Heureusement, j’ai un centurion en chef sur lequel je peux compter. Du strict point de vue des règlements, tu devrais être mon bras droit, mais il serait très offensé si je passais par-dessus sa tête. Vous pourriez peut-être œuvrer ensemble sur un pied d’égalité, pour autant que vous ne m’accablerez pas de récriminations l’un sur l’autre. J’ai eu mon content de chamailleries dans ma vie et je désire terminer mon service en paix. Je n’ai plus beaucoup d’années devant moi.

Posant sur moi un regard d’une surprenante acuité, il ajouta, avec une feinte désinvolture :

— Tu ignores sans doute que Rubria, ma sœur., est doyenne du collège des vestales romaines ?

Puis, poursuivant sur le ton du bon conseil :

— N’oublie jamais que Corinthe est une ville grecque, même si ses habitants sont originaires de beaucoup d’autres contrées. Les honneurs militaires ne sont pas très haut placés dans cette cité. L’art de se conduire en société y est infiniment plus estimé. Pour commencer, regarde autour de toi. Ensuite tu mettras toi-même au point un programme d’exercices, mais n’épuise pas trop mes soldats.

J’avais reçu mes instructions, je n’avais plus qu’à me retirer. Le centurion, qui attendait au-dehors, me jeta un regard glacial.

— As-tu obtenu les informations que tu désirais ? me demanda-t-il.

Je suivis des yeux la sortie fort désinvolte de deux légionnaires, bouclier sur le dos et lance sur l’épaule. Le centurion m’expliqua paisiblement que c’était le changement de la garde.

— Mais, m’étonnai-je, ces hommes n’ont même pas été passés en revue ! On les laisse aller ainsi, les jambes sales, le cheveu long et sans décurion pour les escorter ?

— Il n’y a pas de parade au moment du changement de la garde. C’est ainsi, à Corinthe. Mieux vaudrait que tu ranges ton casque à plumet et que tu te familiarises avec les coutumes du pays.

Le centurion s’abstint d’intervenir quand je donnai mes ordres aux décurions. Les dortoirs devaient être nettoyés et les armes polies, les soldats devaient se faire raser le menton et couper les cheveux, et d’une manière générale, retrouver l’aspect de vrais Romains. Je promis de revenir le lendemain à l’aube pour une inspection, en prévision de laquelle je fis également récurer la prison et couper des verges fraîches. Les vétérans me contemplaient, ébahis. Puis leurs regards glissèrent vers le centurion qui arborait une grimace furieuse, avant de revenir à moi. Ils jugèrent préférable de s’abstenir de tout commentaire. Me remémorant le conseil qu’on venait de me donner, je confiai mon uniforme de parade au magasin, revêtis une simple tunique de cuir et me coiffai d’un casque rond d’exercice, avant de rentrer à l’auberge.

Hierex m’avait préparé une collation de légumes verts et de haricots que j’accompagnai d’eau claire. Je regagnai ma chambre dans un tel état d’abattement que je n’avais nul désir de visiter Corinthe.

Le lendemain, à l’aube, quand je me présentai de nouveau à la porte du camp, je constatai immédiatement qu’un changement s’était produit en mon absence. Les gardes de l’entrée se mirent au garde-à-vous, lance levée et m’adressèrent un salut tonitruant. Le centurion en chef avait revêtu la tenue d’exercice. Il houspillait énergiquement les hommes qui se débarbouillaient à l’abreuvoir ; le barbier maniait activement son rasoir ; sur l’autel fuligineux un grand feu grésillait. La cour sentait le soldat propre et non plus la porcherie.

— Je regrette, dit d’une voix sarcastique le centurion, je n’ai pas pu faire sonner le cor pour saluer ton arrivée, le général Rubrius tient beaucoup à son sommeil du matin. Maintenant, tu devrais peut-être prendre la suite des opérations. Je te seconderai. Les hommes attendent impatiemment un sacrifice. Un ou deux cochons feront l’affaire, si un bœuf est trop cher pour toi.

Mon entraînement et mon éducation m’avaient donné une petite expérience des sacrifices et je n’étais pas le moins du monde disposé à me ridiculiser en égorgeant deux cochons hurlants.

— Nous n’en sommes pas encore à faire des sacrifices, répliquai-je sèchement. Il me faut d’abord décider si je reste ici ou si je renonce à mon affectation.

En me promenant sur le terrain d’exercice, je notai que le petit nombre d’hommes présents connaissait la manœuvre et qu’ils savaient marcher correctement quand ils y consentaient. Ceux qui allaient au pas de course s’essoufflaient vite mais dans le groupe d’entraînement au combat, on jetait les lances point trop loin des sacs de sable qui servaient de cible. Quand on mania le glaive émoussé, je remarquai plusieurs hommes doués. À la fin, quand les soldats furent couverts de sueur et hors d’haleine, le centurion me suggéra :

— Ils pourraient peut-être reprendre leur souffle pendant que nous leur montrons comment nous savons nous défendre ? Certes, je suis gras et vieux, mais j’aimerais te montrer comment nous avons manié l’épée en Pannonie. Ce fut là, à Carnuntum, que j’ai gagné le bâton de centurion.

À ma grande surprise, il me donna du fil à retordre. S’il ne s’était essoufflé si vite, il m’aurait immobilisé contre la muraille avec son bouclier, en dépit de la longueur de mon glaive. La vivacité de nos mouvements et la limpidité du jour corinthien eurent peu à peu raison de ma mauvaise humeur. La honte me gagna quand je songeai que ces hommes bien plus vieux que moi avaient plus de vingt ans de service, comme me le montrait la variété des grades, presque aussi nombreux que les hommes. En effet, dans une légion normale, pour stimuler le zèle des soldats, il peut exister jusqu’à soixante-dix grades différents, correspondant chacun à une solde particulière.

Je décidai de tenter de me réconcilier avec le centurion.

— À présent, je suis disposé à sacrifier un jeune taureau, dis-je. Je paierai aussi un bélier que tu égorgeras. Le doyen des vétérans pourra sacrifier un porc. Ainsi nous aurons quelques excellents morceaux de viande. Il serait inutile de nourrir des griefs contre moi, simplement parce que, pour faire connaissance, je vous ai donné un peu d’exercice, ne penses-tu pas ?

Le centurion me considéra des pieds à la tête et son visage s’éclaira :

— Je vais envoyer des hommes de confiance au marché aux bestiaux où ils sauront choisir les plus beaux animaux. Je suppose que tu fourniras le vin également ?

Je ne pus évidemment refuser de participer au banquet sacrificiel. Les hommes se disputaient pour tirer des marmites les meilleurs morceaux et me les offrir. Il me fallut aussi boire du vin. Après les efforts fournis toute la journée, la viande seule m’étourdissait déjà et, comme je sortais d’une longue période de sobriété, le vin me coupa les jambes. À la brune, des femmes sur la profession desquelles on ne pouvait se méprendre, en dépit de la jeunesse et du joli minois de certaines, commencèrent de se glisser discrètement dans le camp. Je crois me souvenir qu’alors je versai des larmes amères en déclarant au centurion qu’on ne pouvait jamais faire confiance aux femmes parce qu’elles étaient toutes la perfidie incarnée. Je me rappelle aussi que les soldats me transportèrent sur leurs épaules à travers la cour, en braillant en mon honneur les obscènes chansons de la légion pannonienne, et me déposèrent sur la couche du dieu de la Guerre. Je ne me souviens de rien d’autre.

Vers le moment du dernier tour de garde de la nuit, je m’éveillai sur une dure couchette de bois du dortoir. Tout mon corps me faisait mal. J’étais affreusement malade. Les jambes se dérobant sous moi, la tête entre les mains, je sortis en chancelant et découvris les hommes éparpillés dans la cour, couchés là où ils s’étaient effondrés. J’étais si effroyablement malade que les étoiles dansèrent dans le ciel quand j’essayai de les fixer. Je me débarbouillai comme je pus. Ma conduite me rendait si honteux que je me serais jeté sur mon épée si toutes les armes coupantes n’avaient été judicieusement mises sous clé la veille au soir.