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En titubant à travers les rues de Corinthe jonchées de torches fumantes et de chaudrons noircis, je finis par retrouver mon auberge. Hierex m’attendait dans l’anxiété. Voyant le piètre état dans lequel je me trouvais, il me déshabilla, me frictionna les membres avec un linge humide, me fit ingurgiter une boisson amère et me mit au lit, sous une couverture de laine. Quand je m’éveillai de nouveau, en maudissant le jour de ma naissance, il me fit précautionneusement avaler quelques cuillerées de jaune d’œuf fouetté additionné de vin. Avant même que j’eusse le temps de me remémorer ma promesse, j’avais englouti une large portion d’un ragoût de viande épicé.

Hierex poussa un soupir de soulagement et retrouva sa volubilité :

— Bénis soient tous les dieux connus et inconnus, et par-dessus tout la déesse de la Fortune. Je me tracassais beaucoup à ton sujet, car je craignais que tu ne sois en train de perdre la raison. Il n’est ni naturel ni normal qu’un jeune homme de ton âge et de ton rang considère si tristement le monde et ne mange que du chou et ne boive que de l’eau. Alors, quand tu es revenu, l’haleine empuantie de vin, que tu as vomi et que j’ai compris que tu avais consenti à partager le sort des hommes ordinaires, j’ai eu l’impression qu’un poids tombait de mes épaules.

— Je crains fort, dis-je d’une voix morose, de m’être couvert de honte aux yeux de tout Corinthe. Je me souviens vaguement d’avoir dansé la danse grecque de la chèvre avec les légionnaires. Quand cela viendra aux oreilles du proconsul, il me renverra certainement à Rome pour y faire une carrière d’écrivain ou d’avocat.

Sur l’insistance de Hierex, qui m’affirma que l’exercice aurait sur moi un effet bénéfique, nous sortîmes dans les vastes avenues de Corinthe et visitâmes de conserve la cité. Nous vîmes dans le temple de Neptune, l’étambot de la nef des argonautes et près de la fontaine de Pégase, la marque qu’a laissée dans le roc le sabot du cheval ailé. Hierex tenta de m’entraîner au temple de Vénus sur la colline, mais j’avais encore assez de bon sens pour refuser.

Nous nous contentâmes donc d’admirer la merveille de Corinthe, un chemin de bois ciré sur lequel les plus grands bateaux pouvaient être halés par les esclaves de Cenchreae à Lycaea ou vice-versa. On pourrait croire qu’il faut pour cela mettre en mouvement des hordes d’esclaves sous une pluie ininterrompue de coups de fouet, mais les ingénieurs grecs ont si bien conçu le dispositif que, grâce à un système de treuil et de roues dentées, les bateaux avancent presque seuls. Un marin qui avait remarqué notre intérêt pour la chose nous jura sur les Néréides qu’avec un vent favorable, il suffisait de hisser les voiles pour faire mouvoir les navires. Après cette promenade, mon malaise se dissipant, je me sentis de meilleure humeur et Hierex parvint même à me faire rire à plusieurs reprises en me contant sa vie.

Mais l’inquiétude me revint le jour suivant, au fur et à mesure que je me rapprochais du camp. Heureusement, toute trace de l’orgie avait disparu, les hommes de garde se tenaient dans une posture correcte et la vie de la garnison suivait son cours ordinaire. Rubrius me manda auprès de lui et m’adressa des reproches pleins de tact.

— Tu es encore jeune et dépourvu d’expérience. Rien ne t’autorisait à inciter de vieux guerriers à se battre entre eux et à pousser des braillements d’ivrogne toute la nuit. J’espère que cela ne se renouvellera pas. Efforce-toi de mater la brutalité romaine qui est en toi et adapte-toi du mieux que tu peux aux coutumes plus raffinées des Corinthiens.

Comme promis, le centurion en chef m’emmena inspecter les hommes inscrits sur les rôles de la légion qui exerçaient un commerce dans la cité. Certains étaient forgerons, tanneurs, tisserands ou potiers mais beaucoup d’entre eux avaient tout simplement utilisé la citoyenneté romaine pour s’introduire par le mariage dans quelque famille de riches marchands qui leur assurait une vie d’aisance. Les tuniques de leurs uniformes étaient mises à mal par les rats, les pointes de leurs lances émoussées de rouille et nul n’aurait pu se souvenir du jour où il avait pour la dernière fois poli son bouclier. Certains d’entre eux furent même incapables de retrouver leur équipement.

Partout on nous offrait des victuailles et du vin, et parfois même on nous proposait des pièces d’argent. Un légionnaire transformé en marchand de parfums, ne pouvant remettre la main sur son bouclier, voulut me pousser dans une chambre où m’attendait une jeune femme. À mon admonestation, il répondit avec fureur :

— Très bien, alors, punis-moi. Mais je te préviens que nous achetons déjà assez cher à Rubrius le droit de pratiquer un commerce. Il ne me reste plus beaucoup de drachmes à mettre dans ta bourse.

Quand j’eus saisi toutes les implications de ces paroles, je me hâtai de lui assurer que l’objet de mes visites n’était assurément pas d’extorquer des pots-de-vin mais simplement de vérifier, comme c’était mon devoir, que tous les hommes inscrits au rôle de la légion étaient équipés et entretenaient leurs armes. Retrouvant aussitôt son calme, le parfumeur me promit d’acheter un bouclier d’occasion dès qu’il en aurait le temps. Il alla même jusqu’à m’assurer que, si je le désirais, il viendrait s’entraîner. Par la faute d’un métier qui le contraignait à demeurer assis toute la journée, il grossissait trop. Un peu d’exercice lui ferait le plus grand bien.

Je compris qu’il serait beaucoup plus sage de ne pas me mêler davantage des affaires du général Rubrius, dont la sœur était la plus éminente prêtresse de Rome. Le centurion en chef et moi mîmes au point un programme d’entraînement qui avait au moins le mérite de donner de l’occupation aux hommes. Après avoir inspecté les postes de garde traditionnels, nous tombâmes d’accord sur la nécessité de relever la garde suivant les indications du soleil et de la clepsydre. On ne permettrait plus aux soldats de faction de se coucher ou de s’asseoir et on les obligerait à rester armés de pied en cap. Ce que les deux soldats placés à chaque porte de la cité pouvaient bien garder, je n’aurais su le dire mais le centurion m’expliqua qu’il en était ainsi depuis des centaines d’années, que la garde avait toujours été placée là et ne pouvait donc être supprimée sans offenser les Corinthiens, dont les impôts pavaient l’entretien de la garnison.

Au bout de quelques jours, j’eus le sentiment d’avoir rempli mes devoirs de tribun du mieux possible. Les légionnaires avaient surmonté leur antipathie première et me saluaient maintenant avec amitié. Revêtu de la toge, j’assistai au jour dit à la séance du tribunal du proconsul. Avant l’audience, un greffier grec vint exposer à Gallio les affaires inscrites, puis le proconsul ordonna en bâillant de faire transporter son trône devant le palais.

Gallio se montra un juge clément et juste. Il prenait notre avis, plaisantait à l’occasion, questionnait lui-même avec soin les témoins et remettait à plus tard le jugement des affaires qui n’avaient pas été à son goût assez éclairées par les discours des avocats et les dépositions des témoins. Il refusa de se prononcer dans ce qui lui parut des questions trop triviales, en invitant les deux parties à s’entendre directement sous peine de se voir infliger une amende pour offense à magistrat. Après la séance, il m’invita à partager un excellent repas et me donna quelques bons conseils pour l’achat de bronzes qu’il était alors de bon ton à Rome de collectionner.

Je rentrai à l’auberge, déprimé malgré tout par la sagesse bien tempérée de Gallio et par la médiocrité des affaires traitées. Hierex m’attendait, il avait une suggestion à me faire :