— Sans conteste, tu disposes d’une fortune suffisante pour vivre comme tu l’entends. Mais loger une année entière à l’auberge est proprement ruineux. Corinthe est une cité prospère. Il serait plus sage que tu investisses de l’argent dans une demeure que tu me laisserais t’aménager au mieux. Si tu ne disposes pas ici de fonds suffisants, ta position de magistrat romain te permettra d’obtenir tout le crédit que tu oseras demander.
— Une maison, il faut l’entretenir. Et puis il y a les querelles des serviteurs, les impôts à payer à la cité… Pourquoi me donnerais-je tant de tracas ? Si je m’aperçois qu’ici on me vole, le plus simple sera de trouver une auberge meilleur marché.
— Mais c’est justement pour t’éviter tout tracas que tu m’as acheté. Donne-moi simplement ton autorisation et j’arrangerai tout au mieux. Il suffira pour cela que tu mettes ton nom sur un papyrus du temple de Mercure. Tôt ou tard, il faudra bien que tu rendes leurs invitations à ceux qui t’ont accueilli à leur table. Songe, par exemple, à ce que tu devras débourser si tu reçois à l’auberge six personnes pour un festin avec du vin. Quand tu seras chez toi, je ferai le marché moi-même, je trouverai du vin aux meilleurs prix et surveillerai ton cuisinier. Et c’en sera fini de cette vie où tes voisins peuvent savoir si tu soulages ta vessie ou si tu te mouches.
Il y avait beaucoup de bon sens dans cette suggestion et quelques jours plus tard, je me trouvai propriétaire d’une fort vaste demeure à deux étages, entourée d’un jardin. Le sol du triclinium était orné d’une délicieuse mosaïque et la maison comptait bien plus de pièces qu’il ne m’en fallait. Je découvris aussi que je possédais un cuisinier et un portier grec. Avec son mobilier grec ancien, mon intérieur avait acquis une patine douillette et de bon goût. On y voyait même, dans les niches, de part et d’autre de l’autel, des dieux domestiques grecs polis par l’âge. Hierex m’avait aussi acheté dans une vente aux enchères quelques masques d’ancêtres en cire, mais je refusai de m’attribuer des aïeux qui ne m’appartenaient pas.
Rubrius, le centurion en chef et le greffier grec de Gallio jouirent les premiers de mon hospitalité. Hierex avait engagé un sage grec pour s’entretenir avec les invités ainsi qu’une excellente danseuse et un joueur de flûte pour fournir un divertissement plus léger. La chère fut parfaite. Mes hôtes me quittèrent à minuit dans un état d’ébriété civilisée. Au sortir de chez moi, ils se rendirent au bordel le plus proche, ce que je découvris dans un mot qu’ils m’envoyèrent ensuite pour m’expliquer les coutumes corinthiennes : un célibataire comme moi aurait dû embaucher au temple de Vénus une femme pour chacun de ses hôtes. Mais je ne consentis pas à me conformer à cette tradition.
Cependant, je ne sais ce qui serait advenu, si les choses avaient continué dans cette voie, car Hierex s’employait de son mieux, avec tact et sans précipitation, à m’enseigner quelle sorte de maître je devais être pour le satisfaire. Mais le jour de l’audience revint. Gallio, souffrant encore des excès de boisson de la nuit précédente, venait à peine de prendre place et d’ajuster convenablement les plis de sa toge, qu’une foule de Juifs se rua vers lui, en traînant avec eux deux autres hommes de même origine et en criant tous à la fois, suivant l’habitude juive. Gallio se contenta d’abord d’en sourire puis, après un moment, il déclara sèchement que l’un d’eux devait parler pour tous. Ils se consultèrent sur les termes de l’accusation, puis le plus éminent fit un pas en avant.
— Cet homme, dit-il, abuse de la crédulité du peuple en lui enseignant à adorer Dieu d’une manière non conforme à la loi.
Avec un mélange d’abattement et de frayeur je découvrais que même à Corinthe, en siégeant dans un tribunal, j’étais encore mêlé aux querelles des Juifs. Je scrutai le visage de l’accusé. Presque chauve, le regard brûlant, de grandes oreilles, vêtu d’un manteau de peau de chèvre, il se tenait très droit, dans une posture pleine de fierté.
Comme dans un rêve, je me souvins de l’avoir vu de-nombreuses années auparavant, dans la demeure de mon père à Antioche. J’étais alors beaucoup plus effrayé, car il avait causé tant de trouble dans la cité syrienne que les Juifs qui adorent le Christ l’avaient envoyé semer ailleurs la discorde parmi les Juifs.
L’homme ouvrit la bouche pour se défendre mais Gallio, pressentant le danger, lui fit signe de se taire et se tourna vers les accusateurs :
— S’il s’agit d’une affaire criminelle ou délictueuse, je vous écouterai avec patience. Mais s’il s’agit d’un différend sur votre doctrine et sur vos lois, cela ne concerne que vous. Je ne désire pas rendre un jugement sur ces questions.
Puis, leur ayant ordonné de se retirer, il se tourna vers nous :
— Si j’avais consenti a m’aventurer sur ce terrain avec ces gens-là, je m’y serais embourbé à ne plus pouvoir jamais en ressortir.
Cependant, il n’en fut pas quitte pour si peu. Après l’audience, il nous invita de nouveau à sa table, mais il était distrait et perdu dans ses pensées. Quand le banquet s’acheva, il me prit à part.
— Je connais cet homme que les Juifs veulent accuser, me confia-t-il. Il vit à Corinthe depuis un an et gagne honnêtement sa vie en fabriquant des tentes. Il s’appelle Paul. On dit que pour échapper à son passé, il a changé de nom en empruntant celui de l’ancien gouverneur de Chypre, Sergius Paulus. Le prêche du Juif a fait une profonde impression sur Paulus qui n’avait rien d’un esprit simple, quoiqu’il se mêlât de prédictions astrales et entretînt un magicien chez lui. Ainsi donc, Paul n’est pas un homme insignifiant. Quand il s’est campé face à moi, dans cette attitude si intrépide, j’ai cru que son regard aigu me transperçait de part en part.
— C’est le plus dangereux des agitateurs juifs, rétorquai-je sans trop réfléchir. À Antioche, au temps de mon enfance, il a essayé d’entraîner mon père dans les intrigues des Juifs.
— Tu étais sans doute bien trop jeune à l’époque pour comprendre son enseignement, répondit Gallio sur un ton qui laissait transparaître le respect. On dit qu’il a prêché sur le marché d’Athènes avant de venir à Corinthe. Les Athéniens ont pris la peine de l’écouter et même de l’inviter à revenir. Tu ne peux prétendre à plus de sagesse que les Athéniens.
« En fait, poursuivit-il, je suis très tenté de lui demander de venir ici secrètement pour avoir une connaissance directe de son enseignement. Mais cela donnerait prise aux ragots et indisposerait fort les riches Juifs de la ville. Je dois garder la plus stricte impartialité. D’après ce que j’ai compris, il a fondé une espèce de synagogue selon son goût tout à côté de celle des autres Juifs. Sa doctrine présente sur celle de ces derniers une sympathique différence : il enseigne quiconque le désire et préfère même les Grecs aux Juifs.
Manifestement, Gallio avait beaucoup réfléchi à cette affaire. Il poursuivit :
— À Rome, je n’accordais nul crédit aux histoires courant sur cet esclave fugitif qui porte le nom de Christ. Nous vivons en un temps où le sol se dérobe sous nos idées. Je ne dirai rien des dieux. Sous leur forme traditionnelle, ce ne sont que des images pour amuser les esprits simples. Mais même les sages ne peuvent rendre l’homme bon ou lui donner la paix de l’âme. Nous l’avons vérifié, aussi bien avec les stoïciens qu’avec les épicuriens. Peut-être ce Juif misérable a-t-il découvert quelque secret divin. Pourquoi donc, si ce n’était le cas, son prêche susciterait-il tant de querelles, de haine et d’envie parmi les Juifs ?
Il n’est pas utile que je m’étende davantage sur les ratiocinations de Gallio. Il suffira qu’on sache qu’à la fin, il m’a donné un ordre :