— Essaie d’en savoir davantage sur la doctrine de cet homme. Tu es le mieux qualifié pour cela, puisque tu le connais depuis ton enfance à Antioche. D’une manière générale, le Jehovah des Juifs, leurs lois et leurs coutumes te sont familiers. On dit que ton père à Antioche s’est heureusement entremis entre les Juifs et le municipe de la cité.
Apparemment, j’étais pris au piège. Gallio fit la sourde oreille à toutes mes protestations.
— Il faut que tu surmontes tes préjugés, insista-t-il. Tu chercheras la vérité aussi loin que ton devoir te le permettra. Sois honnête dans cette recherche. Tu as beaucoup de loisirs, étudier la sagesse de ce Juif n’est pas la plus mauvaise façon d’employer ton temps.
— Mais si cet homme me jette un sort et que je tombe en son pouvoir ?
Gallio jugea que la question ne méritait pas de réponse.
Les ordres sont les ordres. Je n’avais plus qu’à accomplir ma mission au mieux de mes capacités. Il pouvait fort bien se révéler de première importance de savoir en quoi consistait exactement le prêche d’un agitateur de populace aussi dangereux et influent. Le lendemain, jour de Saturne, vêtu comme un Grec de condition modeste, je passai le seuil d’une maison jouxtant la synagogue juive. Le bâtiment où j’entrai n’était pas une véritable synagogue, mais la demeure d’un inoffensif marchand de tissus. Il l’avait offerte à l’assemblée que présidait Paul.
Dans le triclinium de l’étage, une foule de petites gens se pressait. Tous les regards étaient pleins d’une attente joyeuse. On se saluait chaleureusement et je fus moi-même accueilli par des souhaits de bienvenue sans que quiconque m’eût demandé mon nom. Parmi les artisans, les petits boutiquiers et les esclaves de rang supérieur, je distinguai quelques vieilles femmes portant des bijoux d’argent. À en juger par leurs vêtements, un petit nombre des présents seulement étaient Juifs.
Accompagné de quelques disciples, Paul entra, salué par des cris d’hommage au messager du vrai Dieu. Quelques femmes versèrent des pleurs de joie en le voyant. Il parla, d’une voix tonnante et perçante à la fois, et en chacun de ses mots vibrait une conviction exaltée qui passait comme un souffle brûlant sur la masse des auditeurs en sueur.
Sa voix seule me vrillait les os jusqu’à la moelle. Je m’efforçai d’écouter attentivement pour prendre des notes sur une tablette de cire. Dans son exorde, il s’appliqua à démontrer, en s’appuyant sur les saintes écritures juives, que Jésus de Nazareth, qui avait été crucifié à Jérusalem, était en réalité le Messie ou Christ que les prophètes avaient annoncé.
Chose remarquable, il ne celait rien de son passé. Indubitablement, c’était un homme éminent : il avait fréquenté la célèbre école de philosophie de Tarse, sa ville natale, et avait étudié ensuite à Jérusalem, sous la direction de maîtres réputés. Il avait été élevé tout jeune au grand conseil juif. Il avoua avoir été un fanatique de la loi et un persécuteur des disciples de Jésus. Il avait même pris part à la première exécution illégale, par lapidation, d’un membre de l’assemblée des pauvres. Il avait pourchassé de nombreux adeptes de la nouvelle foi et les avait livrés pieds et poings liés au tribunal juif. Enfin, à sa demande, on lui avait donné pouvoir de poursuivre de sa vindicte les disciples du Nazaréen qui avaient fui à Damas.
Mais sur le chemin de Damas, une lumière surnaturelle l’avait frappé de cécité. Jésus lui-même lui était apparu et dès cet instant, il avait changé. À Damas, un homme qui avait connu Jésus, un certain Ananias, l’avait guéri par imposition des mains, car Jésus de Nazareth voulait lui montrer combien il devrait souffrir pour proclamer le nom du Christ.
Et certes, il avait eu son content de souffrance. Il avait été flagellé à maintes reprises. Il avait subi la peine de la lapidation et failli en mourir. Il affirmait porter sur son corps les stigmates du Christ. Tous ses auditeurs l’avaient déjà entendu souvent, mais ils écoutaient toujours avec autant d’attention et parfois criaient de joie.
Paul les invita à regarder autour d’eux et à invoquer le témoignage de leurs propres yeux pour vérifier qu’il y avait peu de sages parmi eux, et de puissants. Cela, assurait-il, montrait bien que Dieu avait élu sur terre les simples et les misérables pour faire honte aux sages. Dieu préférait les niais et les faibles aux hommes sages, car il transformait la sagesse du monde en niaiserie.
Il parla aussi de la quête de l’Esprit et de ceux qui disputent des courses. Et il parla d’amour, avec plus de sentiment, me sembla-t-il, que quiconque n’en avait parlé auparavant. Il fallait aimer son prochain comme soi-même, à tel point que celui-là qui faisait le bien sans amour n’en tirerait nul bénéfice. Il expliqua clairement que même celui qui distribuerait tous ses biens aux pauvres et jetterait son propre corps au feu pour eux, sans éprouver d’amour véritable, celui-là ne serait rien.
Ces propos s’enfoncèrent jusqu’au plus profond de mon esprit. Gallio aussi avait dit que la seule sagesse ne rendait pas l’homme bon. Je commençai de méditer là-dessus et ne prêtai plus qu’une attention distraite aux paroles qui passaient comme un vent de tempête au-dessus de moi. Il était sans aucun doute en extase pendant qu’il parlait ainsi, passant d’un sujet à l’autre au gré de l’esprit qui mettait les mots sur ses lèvres. Pourtant il semblait savoir ce qu’il disait. En cela, il était bien différent de ces chrétiens que j’avais rencontrés à Rome et qui se contredisaient sans cesse les uns les autres. Tout ce que j’avais entendu jusque-là n’était que babil enfantin au regard de l’éloquence torrentielle de Paul.
Je m’employai à noter les points principaux de son enseignement et notai diverses questions pour en débattre avec lui par la suite, à la manière grecque. Mais ce n’était pas facile, car il virevoltait d’un sujet à l’autre, comme porté par le vent de l’esprit. Même si, dans mon for intérieur, je ne partageais pas ses vues, il me fallait bien admettre que ce n’était pas là un homme insignifiant.
Enfin, tous ceux qui n’étaient pas baptisés furent invités à s’éloigner pour le laisser avec ses initiés. Quelques personnes prièrent Paul de les baptiser, de leur imposer les mains ; mais il refusa fermement en les invitant à se faire donner le baptême par les premiers qui les avaient enseignés. La première fois qu’il était venu à Corinthe, il avait commis l’erreur de baptiser quelques personnes mais ensuite, il les avait entendues se vanter de l’avoir été au nom de Paul et d’avoir reçu en même temps son esprit. Il ne voulait pas répandre pareille perversion de la doctrine, car il savait que lui-même n’était rien.
Plongé dans mes pensées, je rentrai chez moi et m’enfermai dans ma chambre. Bien évidemment, je ne croyais rien de ce qu’avait prêché Paul. Mes seules réflexions en fait portaient sur les arguments que je pourrais lui opposer. C’était l’individu, l’être humain, qui en lui excitait au plus haut point mon intérêt. Il me fallait admettre qu’il avait certainement connu quelque inexplicable expérience pour que sa vie eût été si totalement bouleversée.
On devait porter à son crédit qu’il ne quêtait pas les faveurs ni les dons des riches, à la différence des prêtres d’Isis itinérants et des autres visionnaires. À ses yeux, le dernier des esclaves et l’esprit le plus simple comptaient autant, sinon davantage, qu’un homme sage et noble. Sénèque aussi enseignait que les esclaves étaient des êtres humains, mais il ne désirait pas pour autant se commettre avec des esclaves. Il préférait une compagnie plus choisie.
Je m’aperçus pour finir que, de quelque façon que je m’y prisse, j’étais plus en quête d’arguments pour contredire Paul que pour lui donner raison. Un esprit puissant parlait en lui, car il m’était impossible d’assigner une direction à mes pensées, de réfléchir froidement à sa folle superstition pour pouvoir l’exposer en riant à Gallio. La raison me disait qu’il était impossible que l’assurance de Paul éveillât tant d’hostilité en moi, si ses idées n’avaient pas produit sur mon esprit une impression profonde.