Lassé de ces ruminations, j’éprouvai le désir de boire dans la coupe de bois ayant appartenu à ma mère et tant chérie de mon père. Je ne l’avais pas touchée depuis longtemps. Je la tirai de mon coffre, y versai un peu de vin que je bUS. Ma chambre était plongée dans la pénombre, mais je n’allumai pas de lampe. Brusquement, ce fut comme si mes pensées perdaient leurs assises, leurs racines.
La philosophie rationnelle de ce temps refuse tout espoir à l’homme. On peut choisir entre une vie de plaisirs raisonnables ou une vie uniquement vouée au service de l’État et du bien public. Une épidémie, une tuile qui tombe d’un toit ou un trou dans le sol peuvent se faire les instruments du hasard qui mettra fin à la vie de l’homme. Le sage se suicide quand la vie lui devient intolérable. Plantes, pierres, animaux et humains ne sont qu’une obtuse combinaison d’atomes. Il est aussi raisonnable d’être mauvais que bon. Les dieux, les sacrifices, les prédictions, ne sont que des superstitions d’État, tout juste bonnes à satisfaire des femmes et des gens simples.
Certes, il existe aussi des hommes comme Simon le magicien et les druides qui, en cultivant certaines capacités mentales, savent se rendre maîtres des volontés plus faibles ou parviennent à plonger quiconque dans un sommeil proche de la mort. Mais ce pouvoir est en eux et ne vient pas d’un au-delà. Pour moi, cela ne fait pas de doute, quoique les druides prétendent trouver leurs visions dans le séjour souterrain.
Le sage, par ses propos, l’exemple de sa vie et le choix de l’heure de sa mort, prouvera à ses semblables que la vie et la mort ne sont que des leurres. Mais je ne crois pas qu’une telle sagesse mérite toute une vie d’efforts.
Mes pensées chancelaient tandis que les ténèbres s’installaient dans ma chambre. D’une étrange façon, j’éprouvai la présence miséricordieuse de ma mère dans cette coupe de bois que je serrais dans ma main. Je songeais aussi à mon père qui croyait sérieusement que le roi des Juifs était ressuscité d’entre les morts après avoir été crucifié et qui assurait l’avoir vu lors d’un voyage accompli avec ma mère en Galilée. Depuis ma plus tendre enfance, j’avais toujours craint qu’il se couvrît de honte en affichant ses lubies aux yeux des gens convenables.
Mais que m’importait le point de vue des gens convenables ou même celui des êtres supérieurs, si la vie n’avait toujours pas de sens pour moi ? Certes, en servant un empire qui voulait imposer au monde entier la paix, la loi et l’ordre romains, il me semblait accomplir un grandiose dessein. Cependant la sûreté des routes, la beauté des aqueducs, l’élan hardi des ponts et la pérennité solide des demeures de pierre suffisent-ils à donner un sens à la vie ? Pourquoi suis-je vivant, moi, Minutus Lausus Manilianus, et pourquoi existé-je ? me demandai-je alors, et je me le demande encore, dans cette ville thermale où l’on soigne la maladie de mon sang, et pour remplir mes loisirs j’écris cela pour ton édification, ô mon fils, toi qui viens de recevoir la toge virile.
Le lendemain je m’abaissai jusqu’à m’enquérir de Paul dans la ruelle des fabricants de tentes. Je voulais m’entretenir seul à seul avec lui. N’était-il pas plus qu’un simple Juif, n’était-il pas citoyen romain ? Le doyen de la guilde comprit instantanément de quel individu je lui parlais. Il éclata d’un rire bruyant :
— C’est ce Juif savant que tu veux voir ? Celui qui a apostasié sa loi et prêche une foi nouvelle en menaçant les Juifs de voir le sang retomber sur leurs têtes, et leur souhaite non seulement de se circoncire mais encore de se châtrer ? Un brave homme et un excellent artisan. Il n’a pas besoin d’être stimulé pour prêcher, il pourrait même prêcher à un métier à tisser, s’il le désirait. Il me fait beaucoup rire et puis sa renommée nous attire de nouveaux clients. Désires-tu acheter une nouvelle tente ou bien un manteau de pluie ?
Dès que j’eus réussi à me débarrasser de lui, je ressortis dans la ruelle où flottait une épaisse brume de poils de chèvre et, m’approchant d’un atelier en plein air, j’eus la surprise d’y apercevoir Paul en compagnie de cet Aquila au nez camus que j’avais connu à Rome. Prisca, l’épouse de ce dernier, me reconnut aussitôt et poussa un cri de plaisir, dit mon nom à Paul et lui expliqua comment autrefois j’avais porté secours aux chrétiens dans leur lutte contre les Juifs orthodoxes de Rome.
— Mais tout cela est bien fini, se hâta d’ajouter Prisca. Nous regrettons beaucoup la suffisance aveugle qui nous a poussés à trop nous mettre en avant. Désormais, nous avons appris à présenter l’autre joue et à prier pour ceux qui nous insultent.
Elle était toujours aussi bavarde et son époux toujours aussi taciturne. Il n’avait pas même interrompu son labeur monotone pour me saluer. Je m’enquis de leur fuite et de la manière dont il avait réussi à atteindre Corinthe. Le sort n’avait pas été trop inclément avec eux mais Prisca éclata en sanglots à la seule idée des morts qu’ils avaient laissés derrière eux dans les fossés au bord des routes, en fuyant Rome.
— Mais ils ont reçu l’immortalité. Ils ne sont pas morts le blasphème aux lèvres mais en invoquant Jésus qui les a délivrés de leurs péchés.
Je ne répondis rien à cette femme sotte qui avait causé tant de mal aux siens et aux Juifs orthodoxes.
— J’ai écouté ton prêche hier, dis-je avec respect à Paul. Je dois écrire un rapport précis sur toi et ta foi. J’ai donc quelques objections à te présenter et à discuter avec toi. Nous ne pouvons le faire ici. Consentirais-tu à venir chez moi ce soir à ma table ? Pour autant que je sache, tu n’as rien à cacher de ton enseignement et rien ne t’interdit de partager le repas d’un Romain.
À ma grande surprise, Paul ne fut nullement impressionné par mon invitation. Tournant vers moi son visage fatigué et son regard perçant, il me répondit abruptement que la sagesse de Dieu balayait toutes les objections et les ridiculisait. Il n’avait pas été appelé par une révélation à polémiquer mais à témoigner pour Jésus-Christ.
— Mais, protestai-je, on m’a dit que tu avais parlé sur la place du marché d’Athènes. Il n’est pas possible que les Athéniens aient écouté ton prêche sans disputer avec toi.
Paul n’éprouvait apparemment aucun plaisir à évoquer son séjour à Athènes. Sans doute avait-il été tourné en ridicule dans cette ville. Mais, à ses dires, il avait trouvé quelques personnes pour le croire, parmi lesquelles figurait un des juges du tribunal de la cité. Je ne cherchai pas à savoir s’ils avaient vraiment été convaincus par cet orateur étranger ou s’ils avaient préféré ne pas l’offenser.
— Tu pourrais au moins répondre à quelques questions, insistai-je. Et je pense que tu dois manger comme tout le monde. Je te promets de ne pas interrompre le cours de tes pensées par des objections rhétoriques. Je n’ergoterai pas, je me contenterai d’écouter.
Aquila et Prisca le pressèrent d’accepter mon invitation en lui assurant qu’à leur connaissance, il n’avait rien à craindre de moi. Durant les troubles de Rome, j’avais par une suite de hasards été amené à participer au repas d’amour. Mon père secourait les pauvres et se comportait en homme bon. Paul non plus, apparemment, ne nourrissait pas de soupçons à mon égard, du moins pour ce qui touchait le domaine politique.
Rentré chez moi, je pris toutes les dispositions nécessaires et, le soir-même, Paul dînait sous mon toit.
Je dois reconnaître qu’il ne tenta nullement de me gagner à sa cause et proclama hautement sa foi. Ses paroles m’émurent car elles exprimaient la ferveur la plus pure. Sans que j’eusse à l’interroger, il me parla des anges et des puissances du mal, de ses voyages dans différents pays et de l’autorité dont il avait été investi par les disciples de Jérusalem. Par-dessus tout, je fus surpris de découvrir qu’il ne montrait nul désir de me convertir. À la fin, je l’écoutais moins que je ne me soumettais à la puissance sereine qui parlait à travers lui.