Sa présence se faisait sentir avec une clarté parfaite. Je respirais l’agréable odeur des bougies, des mets choisis, de l’encens et des peaux de chèvres propres. Comme il était bon d’être en sa compagnie ! Néanmoins, dans une espèce de rêve, je m’efforçai de me détacher de cette sensation. M’arrachant à la somnolence qui me gagnait, je m’écriai :
— Comment peux-tu t’imaginer connaître toute chose mieux que d’autres ?
Ouvrant les bras, il répondit en toute simplicité :
— Je suis le coopérateur de Dieu.
Et il ne blasphémait pas en parlant ainsi. Il était paisiblement mais absolument convaincu de la vérité de ses paroles. Portant vivement la main à mon front, j’arpentai la pièce, comme possédé. S’il disait vrai, alors c’était pour moi l’occasion ou jamais de trouver le sens de la vie.
— Je ne comprends pas ce que tu dis, admis-je d’une voix tremblante, mais pose tes mains puissantes sur ma tête, comme c’est la coutume parmi les vôtres, afin que ton esprit descende en moi et que je comprenne.
Mais il ne me toucha pas et me promit seulement de prier pour moi afin que Jésus me fût proclamé et devînt mon Christ, car le temps se faisait court et ce monde avait déjà commencé de périr. Dès qu’il fut parti, tous ses discours me parurent pures balivernes. Je criai à pleins poumons, me reprochai ma crédulité, donnai des coups de pieds dans les meubles et fracassai sur le sol les vaisseaux d’argile.
Hierex accourut et constatant mon état, appela le portier à la rescousse. Tous les deux me traînèrent de force jusqu’à ma couche. Je pleurais bruyamment et d’entre mes lèvres jaillit un cri dément qui n’était pas de moi. C’était comme si quelque étrange puissance s’était emparée de mon corps tout entier et s’était arrachée à moi avec ce terrible hurlement.
Enfin, je m’effondrai, épuisé, et m’endormis. Au matin ma tête et tout mon corps me faisaient mal. Je gardai le lit.
Lorsque j’eus péniblement ingurgité la potion amère que m’avait préparée Hierex, il me demanda :
— Pourquoi avoir reçu ce magicien juif ? Rien de bon ne peut venir des Juifs. Ils s’y entendent, pour faire perdre le sens aux gens raisonnables !
— Ce n’est pas un magicien. Ou bien il est fou, ou bien c’est l’individu doué des plus puissants pouvoirs spirituels que j’aie jamais vus à l’œuvre. Je crains fort qu’il jouisse de l’intimité de quelque inexplicable divinité.
Hierex me jeta un regard inquiet.
— Je suis né et j’ai été élevé dans la servitude, dit-il, c’est pourquoi j’ai appris à juger la vie du point de vue d’un vermisseau. Mais par ailleurs, je suis plus vieux que toi, j’ai beaucoup voyagé, j’ai connu le bien et le mal, et appris à connaître les hommes. Si tu le désires, j’irai écouter ton Juif pour te dire ensuite honnêtement ce que j’en pense.
Sa loyauté me toucha. Je réfléchis qu’il serait utile d’avoir l’opinion de Hierex sur Paul.
— Oui, va te mêler à eux. Efforce-toi de les comprendre et prête l’oreille aux discours de Paul.
Pour ma part, je rédigeai un court rapport sur Paul à l’intention de Gallio, en m’efforçant à la sécheresse administrative.
De Paul, par Minutus Lausus Manilianus
J’ai écouté son prêche à la synagogue de ses disciples. Je l’ai questionné en tête à tête. Il parlait sans retenue. Il n’a pas essayé de me gagner à sa cause. Il n’a rien fait.
Juif né de parents juifs, il a étudié à Tarse, puis à Jérusalem. Il a d’abord persécuté les disciples de Jésus de Nazareth, puis a eu une révélation, et à Damas a reconnu en Jésus le messie juif. Après une retraite au désert, il s’est rendu à Antioche où une querelle l’a opposé à Simon le pêcheur, chef des disciples de Jésus. Plus tard les deux hommes se sont réconciliés. Paul a reçu le droit de proclamer Jésus-Christ aux non-circoncis. Il a voyagé dans les provinces orientales, a souvent été puni. Sa tactique consiste à visiter d’abord les synagogues juives, à y proclamer le messie Jésus. À la suite de quoi on le moleste souvent. Il convertit ceux de ses auditeurs qui s’intéressent au dieu juif. Il ne leur demande pas de se circoncire, ni de se conformer aux lois juives, car celui qui croit en Jésus-Christ est pardonné et reçoit la vie éternelle.
Ce n’est pas un agitateur de populace. Il n’encourage pas les esclaves à la rébellion. Il conseille de mener une vie paisible et réserve ses invectives à ses disciples. Il jouit d’une grande autorité et d’une grande puissance. La plupart de ceux qu’il touche ont déjà été contaminés par le judaïsme.
Nota Bene : Il est convaincu que Jésus de Nazareth reviendra un jour pour juger le monde entier et que la colère de Dieu punira tous ceux qui ne sont pas chrétiens. Pour cela, il peut être considéré comme un ennemi de l’humanité.
Mais du point de vue de Rome, il ne présente aucun danger politique. Il provoque scissions et dissensions chez les Juifs, ce qui est tout à l’avantage de Rome.
Je n’ai rien trouvé à reprocher à cet homme.
Je portai mon rapport à Gallio. Après l’avoir lu, il me jeta un regard à la dérobée. Son menton tremblait légèrement.
— Tu es très laconique.
— Ce n’est qu’un simple mémorandum, répondis-je, agacé. Si tu le désires, je pourrais t’en dire plus.
— Quel est son secret divin ? demanda Gallio d’une voix lasse.
— Je ne sais, répliquai-je abruptement.
Puis, baissant la tête, j’ajoutai en tremblant :
« Si je n’étais pas romain, j’ôterais peut-être mon insigne de tribun, je quitterais mes fonctions et je le suivrais.
Gallio me scruta intensément puis, se raidissant et relevant le menton, il laissa tomber, cassant :
— J’ai commis une erreur en te demandant de te renseigner. Tu es encore trop jeune.
Puis, secouant la tête, il ajouta avec abattement :
— Oui, c’est bien cela. La sagesse du monde et les plaisirs de la vie ne t’ont pas encore entamé. Es-tu malade pour trembler ainsi ? Nous avons d’excellentes tuyauteries à Corinthe, il arrive néanmoins quelquefois qu’on boive de l’eau polluée. Alors on contracte ce qu’on appelle la fièvre de Corinthe. Je l’ai eue moi-même. Mais ne crains rien. Je ne pense pas que ce Jésus de Nazareth viendra en notre époque juger l’humanité.
J’eus cependant l’impression que le surnaturel intéressait Gallio. Quel Romain est tout à fait libéré de la superstition ? Mais pour changer de sujet, il m’invita à vider quelques coupes de vin en sa compagnie et en celle de son épouse. Il nous fit la lecture d’une pièce qu’il avait composée en latin à partir d’un original grec, et nous récita quelques vers grecs pour nous montrer, par comparaison avec leur traduction latine, que notre langage, quand on mettait correctement les inflexions, s’adaptait parfaitement aux rythmes grecs.
Le thème de la pièce, la guerre de Troie, aurait du m’intéresser, puisque les Troyens, par Énée, sont les aïeux des Romains. Mais après avoir un peu bu, je ne pus m’empêcher d’interrompre la lecture :
— Le grec écrit est une belle langue mais ses mots rendent un son étrange et mort à mes oreilles. Paul parle la langue vivante du peuple.
Gallio me jeta un regard de commisération.
— Dans la langue du peuple on ne peut écrire que les plus grossières satires et alors le langage lui-même sert à produire un effet comique, à l’instar des acteurs d’Ostie qui à Rome usent de la langue des marchands de poisson. Mais employer le langage parlé pour traiter de philosophie ? Tu as perdu l’esprit, ô Minutus.