Brusquement écarlate, il enroula le manuscrit d’un geste énergique.
— Il est temps, ajouta-t-il, de chasser ces fumées juives de ta tête. Tu n’es pas encore allé à Athènes. Un différend de frontière requiert la présence de quelqu’un à Ostie. Et à Olympie, la mise au point du programme des jeux se heurte à certaines difficultés. Tu vas partir sur le champ. Mon secrétaire te fournira toutes les informations nécessaires et te remettra une lettre de créance.
L’adorable Helvia caressa du bout des doigts les joues grasses et le front de Gallio.
— Pourquoi, se récria-t-elle, infliger à un si talentueux jeune homme un voyage éreintant ? Les Grecs viendront tôt ou tard te consulter sur leurs différends. Nous sommes à Corinthe. L’amitié d’une femme mûre sera plus enrichissante pour cet enfant que d’inutiles pérégrinations.
Par-dessus la tête de Gallio, elle m’adressa un regard charmant en remontant les plis de sa tunique qui avait glissé, découvrant l’épaule blanche. Comment décrire le drapé artistique de son vêtement, l’apprêt de sa chevelure et ses rares bijoux indiens ? J’étais trop naïf alors pour pouvoir analyser froidement de tels détails. Sans la quitter des yeux, je me mis au garde-à-vous :
— À tes ordres, proconsul.
Ce fut ainsi que Paul sema aussi la dissension entre Gallio et moi. Laissant ma demeure à la garde de Hierex, je quittai Corinthe à cheval, accompagné de quelques soldats de la cohorte et d’un guide grec.
Comme il existe déjà pléthore d’excellentes descriptions de Delphes, d’Olympie et d’Athènes, il est inutile que je m’étende sur les prodigieuses merveilles que recèlent ces cités. Même Rome n’est pas parvenue à les dépouiller de l’essentiel de leurs trésors. Et pourtant, depuis Sylla, nous avons fait de notre mieux pour enrichir notre ville aux dépens de la Grèce.
Mais j’avais beau contraindre mon corps à visiter tous les monuments, la beauté que je découvrais n’avait plus de sens a mes yeux. Ni les marbres peints, ni l’or et l’ivoire des plus délicieuses sculptures du monde ne touchèrent mon cœur.
À Delphes, collectant les arguments des partis en présence dans le litige de frontière, je dus accepter des invitations des deux côtés. J’ai contemplé de mes propres yeux le délire de la Pythie et ses prêtres ont tiré de ses paroles incompréhensibles quelques prédictions personnelles flatteuses. Je ne peux pas même les répéter ici.
Près d’Olympie s’étendent des terres sacrées et se dresse le temple que Xénophon dédia il y a plus de quatre cents ans à Artémis. Un dixième de la moisson de ces terres était autrefois réservé aux fêtes des moissons que célébraient les habitants. Quiconque le désirait pouvait récolter des fruits dans les antiques vergers.
Mais avec les années, maintes bornes avaient disparu et le temple était dans un triste état de décrépitude. Au temps des Pompéiens, même la statue de la déesse avait été emportée à Rome. Les gens qui vivaient là se plaignaient de ce que l’homme qui avait acquis les terres sacrées eût cessé de tenir ses engagements. Ils conservaient précieusement une stèle sur laquelle on pouvait encore lire ces lettres gravées dans la pierre :
Ce lieu est dédié à Artémis. Celui qui en prend possession doit chaque année offrir le dixième. Sur le reste de la récolte, il faudra trouver de quoi entretenir le temple. Si quelqu’un néglige de se conformer à ce commandement, la déesse ne l’oubliera pas.
Durant l’assemblée des habitants, quelques vieillards évoquèrent les souvenirs du temps passé, de l’époque disparue où le vin, la farine et des friandises étaient distribués durant les fêtes d’Artémis. Chacun avait des droits de chasse sur la terre sacrée. Je les laissai exposer tout au long leurs doléances. Pour finir, le propriétaire du territoire promit qu’il restaurerait la tradition de la fête des moissons mais il déclara que l’entretien du temple excédait ses moyens. Alors je prononçai mon jugement :
— Ce n’est pas à Rome de trancher. Vous devez en référer à la déesse, c’est elle qui réglera l’affaire, comme il est écrit sur la stèle.
Le verdict ne satisfit personne. Pourtant, de retour à Olympie, j’appris que le propriétaire avait chu dans une crevasse en chassant le cerf. Je suppose qu’Artémis a réclamé sa dette. Comme le propriétaire n’avait pas de descendants directs, les habitants de la région se partagèrent équitablement la terre sacrée. Je rangeai cet incident dans un coin de ma mémoire pour le conter à Claude, si un jour je le revoyais. L’empereur était amateur de vieilles stèles et ferait sans difficulté réparer le temple.
Enfin, je vis les murs d’Athènes. Comme le voulait la coutume, je me défis de mes armes à la porte de la cité, me couvris d’un manteau blanc, posai une couronne sur ma tête et fis mon entrée accompagné de mon seul guide grec. J’avais envoyé mes soldats au Pirée, où ils pourraient se divertir sous la protection de la garnison romaine du port.
Il est bien vrai, comme d’autres l’on dit avant moi, que l’on voit plus de statues que d’êtres humains à Athènes. De superbes bâtiments construits par les rois orientaux ornent la ville. Du crépuscule du matin à celui de la nuit, les philosophes déambulent sur le forum avec leurs disciples. Dans chaque ruelle, des boutiques offrent des souvenirs bon marché pour la plupart, mais de très chères copies des temples et des idoles.
Après m’être acquitté d’une visite officielle à la curie et à l’Aréopage, je retrouvai dans la meilleure auberge de la ville quelques jeunes Romains qui complétaient à Athènes leur éducation avant de commencer la carrière des honneurs. Certains louaient leur professeur, d’autres me citèrent les noms des plus célèbres hétaïres et les endroits où l’on servait la meilleure chère.
Je fus d’abord sans cesse importuné par les guides qui voulaient à tout prix me faire visiter Athènes, puis quand je me fus promené pendant quelques jours sur le forum en écoutant l’enseignement des différents maîtres, on s’habitua a ma présence et on me laissa en paix. À ce que je compris, tous les philosophes d’Athènes rivalisaient pour inculquer l’art de vivre dans la paix de l’âme. Ils parlaient avec ardeur et subtilité, à grand renfort de métaphores frappantes et ergotaient volontiers entre eux.
Parmi ces hommes, deux ou trois sages vagabonds à longue chevelure, vêtus de peaux de bêtes, se vantaient d’avoir voyagé en Inde et en Éthiopie et étudié des savoirs secrets. Ils débitaient des mensonges si invraisemblables sur leurs voyages que leurs auditeurs riaient à gorge déployée. Certains des plus grossiers menteurs avaient été bannis par l’Aréopage mais à l’ordinaire, quiconque le désirait pouvait venir sur le forum et discourir sur le sujet de son choix, à condition qu’il n’insultât pas les dieux et ne se mêlât pas de politique.
Je mangeais et buvais et m’appliquais à jouir de la vie. Il était fort agréable, après un bon repas, de s’asseoir au soleil sur un banc de marbre tiède pour suivre du regard les ombres mouvantes des passants sur le pavé de la place du marché. Les bons mots de l’esprit attique ont assurément un charme piquant. Dans les controverses, celui qui met les rieurs de son côté est assuré de l’emporter. Mais la causticité attique m’apparut sans joie et les pensées qu’elle défendait effleurèrent mon esprit sans le marquer, car elles n’appartenaient pas à une authentique sagesse.
Pour le seul plaisir de défier Gallio, j’avais décidé de demeurer à Athènes et de me consacrer à l’étude, jusqu’à ce que le proconsul se vît contraint de me rappeler à Corinthe. Mais mes dispositions d’esprit étaient telles qu’aucun ouvrage des bibliothèques ne retint mon attention et que je ne trouvai aucun maître dont j’eusse souhaité être le disciple. Le découragement me gagnait un peu plus chaque jour et je me sentais à chaque instant davantage étranger à Athènes. J’en étais réduit à partager la table des jeunes Romains pour le plaisir d’entendre le latin à la cristalline clarté au lieu du grec babillard.