Un jour, je les accompagnai chez une célèbre hétaïre pour l’écouter jouer de la flûte et assister aux danses et aux acrobaties qu’on présentait dans sa demeure. Je n’eus aucun mal à croire notre souriante hôtesse quand elle m’assura qu’elle avait su élever la sensualité aux raffinements de l’art. Mais elle ne me toucha point et ne poussa personne à étudier cet art dans les bras de ses esclaves expérimentées. Elle-même préférait goûter avec ses hôtes aux joies de la conversation plutôt qu’à celles de la couche. Elle demandait pour ces dernières une somme si exorbitante que seuls les plus riches vieillards débauchés pouvaient les acheter. Vivant dans l’opulence, elle ne désirait nullement inciter de jeunes Romains à gaspiller leur argent avec elle.
— Je suis fière de mon savoir, ajouta-t-elle, mais peut-être n’a-t-il d’utilité que pour les êtres décrépits. Tu es jeune. Tu sais ce qu’est la faim et la soif. Le vin résiné et le pain des pauvres ont pour toi plus de goût que le vin chypriote et les langues de flamants pour des palais blasés. Si tu tombes amoureux d’une jeune fille, la seule vue d’une épaule nue bouleversera davantage tes sens que la satisfaction de ton désir. Abandonne donc cette moue renfrognée et réjouis-toi de vivre, car tu es encore jeune.
— Accepterais-tu de me parler de secrets divins ? Sers-tu Aphrodite en t’adonnant à ton art ?
Elle posa sur moi le regard pensif de ses yeux rendus encore plus beaux par l’ombre qui y passait.
— Aphrodite est une déesse capricieuse et cruelle mais en même temps merveilleuse. Celui qui quête sans répit ses faveurs, qui accumule les sacrifices en son honneur, celui-là demeurera à jamais insatisfait. Née de l’écume de la mer, elle est elle aussi comme l’onde écumante qui bouillonne et s’évapore. Elle se dérobe comme une insaisissable vapeur quand l’avaricieux tente d’agripper ses membres parfaits.
Elle eut à son tour une petite moue en considérant d’un air absent ses ongles écarlates.
— Permets que je t’expose un exemple de ses caprices, reprit-elle. Une de mes semblables, encore assez jeune pour garder une peau lisse et sans tache, jouit d’une grande réputation pour avoir servi de modèle aux sculpteurs. Un jour la déesse lui mit en tête de séduire tous les philosophes célèbres qui venaient à Athènes enseigner la vertu et la maîtrise de soi. Dans sa vanité, elle désira humilier leur sagesse et les faire pleurer dans ses bras. Elle les écoutait soir après soir exposer leurs arguments et sa seule présence troubla plus d’une tête austère. Les philosophes faisaient son éloge, l’appelaient la plus sage des femmes pour la déférente attention qu’elle affectait en les écoutant. Mais ce n’était pas leur sagesse qu’elle convoitait. Elle usait de toutes les ressources de son art pour les arracher à leur vertueuse réserve et quand elle était parvenue à ses fins, elle les congédiait, et quoiqu’on en eût vu plus d’un se prosterner dans la poussière sur le seuil de la demeure, quoique l’un même s’y fût donné la mort, elle demeura toujours inflexible dans son refus de les revoir. Mais, il y a quelque temps, six mois peut-être, un Juif est arrivé à Athènes…
— Un Juif ! m’écriai-je en bondissant sur mes pieds.
Des picotements me parcouraient le cuir chevelu, comme si mes cheveux se dressaient sur ma tête. L’hétaïre, se méprenant sur ma réaction, reprit :
Oui, oui, je sais, les Juifs sont de puissants magiciens. Mais celui-là était différent. Il a pris la parole sur la place du marché. L’Aréopage l’a questionné sur son enseignement, comme c’est la coutume. Il avait un nez crochu, il était chauve et bancal mais un feu ardent le dévorait. La femme dont je te parle fut possédée du désir ardent de rabaisser honteusement la doctrine du Juif, comme elle l’avait fait avec tous les autres. Elle le convia à venir en sa demeure exposer ses vues, à elle et quelques invités. Elle se vêtit avec une modestie affectée et se couvrit la tête en son honneur. Mais elle eut beau faire, elle ne sut l’induire en tentation. Alors elle renonça et se mit à lui prêter une oreille attentive. Quand il quitta Athènes, elle en fut profondément abattue, et ferma la porte de sa maison. À présent, elle ne voit plus que les quelques Athéniens que le Juif a réussi à impressionner car il n’existe pas de philosophe qui n’ait trouvé au moins un ou deux disciples à Athènes. Voilà comment la déesse a puni la vanité de cette femme qui pourtant honorait grandement Aphrodite. Pour ma part, je soupçonne ce Juif de n’être pas un authentique érudit mais un possédé de la déesse elle-même. C’est pour cela qu’il pouvait résister à toutes les manœuvres de séduction. La pauvre femme ressent tant d’amertume de l’humiliation subie qu’elle menace de quitter notre confrérie pour vivre dans la simplicité sur ses économies.
Elle rit, avec un regard qui m’encourageait à rire avec elle. Mais je n’avais nul désir de l’imiter. Aussi redevint-elle sérieuse.
— La jeunesse s’enfuit à tire-d’aile, avoua-t-elle, et la beauté s’étiole mais par la grâce de la déesse, on peut conserver jusque dans la vieillesse le pouvoir de ravir les sens. J’ai l’exemple de cela avec cette vieille femme qui appartenait à notre confrérie jusqu’à tout récemment. À soixante-dix ans, elle avait autant de charme qu’une jeune fille.
— Quel est le nom de cette femme et où puis-je la trouver ?
— Elle n’est plus que cendres. La déesse lui a permis de mourir d’une attaque sur sa couche alors qu’elle pratiquait son art.
— Je ne parle pas de celle-là, mais de la femme que le Juif a convertie.
— Elle s’appelle Damaris. En demandant ton chemin, tu trouveras aisément sa maison. Mais je t’ai expliqué qu’elle a honte de sa mésaventure et ne reçoit plus d’hôtes. Qu’est-ce qui te déplaît dans ma demeure ?
Rappelé au devoir de courtoisie, je fis l’éloge de sa maison, des divertissements offerts, du vin à l’exquis parfum et de l’incomparable beauté de notre hôtesse. Mes louanges apaisèrent son indignation et après un délai convenable, je me levai et regagnai l’auberge dans les plus sombres dispositions. Une malédiction me suivait donc partout, pour que même à Athènes, je ne pusse me débarrasser de Paul le Juif ? Car c’était lui, très certainement, l’homme dont l’hétaïre m’avait parlé.
Je cherchai longtemps le sommeil sans le trouver, l’écoutais les bruits nocturnes de l’auberge jusqu’à ce que l’aube se glissât dans ma chambre à travers les fentes des volets, et j’aurais voulu être mort ou n’être jamais né. Je n’avais pourtant pas lieu de me plaindre. La fortune me chérissait plus que la plupart de mes contemporains. Je jouissais d’une excellente santé et de mon intégrité corporelle à l’exception d’une légère claudication mais hormis entrer dans quelque collège de prêtres à Rome, cette infirmité ne m’empêcherait pas de me consacrer à l’occupation qui me conviendrait. Pourquoi tout bonheur m’avait-il été arraché ? Pourquoi Claudia avait-elle si cruellement abusé de ma crédulité ? Qu’est-ce qui, dans la rencontre de Paul, me plongeait en un tel désespoir ?
Je sombrai enfin dans un profond sommeil dont je ne sortis que vers midi. En me réveillant je sus que j’avais fait un rêve merveilleux, mais il me fut impossible de me le rappeler. Contrairement à ce que je pensais la veille, j’étais envahi par la certitude que ce n’était pas par hasard que l’hétaïre m’avait parlé de Damaris, et que cette coïncidence avait un sens. Cette idée me plut tant que je dévorai la collation du matin avant de me rendre chez le barbier. Les cheveux élégamment bouclés, je disposai artistement les plis de mon manteau grec et m’enquis de la demeure de l’ancienne hétaïre.