Livre VI
SABINE
Troxobores, chef d’un peuple de brigands montagnards, se trouvait à l’origine, pour une bonne part, des troubles d’Arménie. Tandis que les légions romaines étaient occupées à les réprimer, il envoya une troupe de ses meilleurs guerriers aux confins de la Cilicie voisine. De là ce corps expéditionnaire fondit sur la côte, pillant les ports et paralysant le trafic maritime. Le vieux roi de Cilicie, Antiochus, était sans défense, car ses propres forces étaient concentrées en Arménie. À la fin, les brigands menacèrent même le port d’Anemurium. Au cours de mon voyage d’Éphèse à Antioche, je rencontrai une division de cavalerie syrienne commandée par le préfet Curtius Severus, qui accourait au secours d’Anemurium. En pareilles circonstances, je considérai comme de mon devoir de me joindre à eux.
Nous subîmes une grave défaite sous les murs d’Anemurium, le terrain favorisant les montagnards de Troxobores. Severus doit en partie en être tenu pour responsable, car il avait cru qu’il serait aisé de semer la terreur dans les rangs d’une bande de brigands qu’il pensait inexpérimentés, simplement en faisant retentir les trompettes et en chargeant au grand galop. Il n’avait pas même pris la peine de reconnaître le terrain et d’éprouver la force des hommes de Troxobores.
Je fus blessé au flanc, à un bras et à un pied. Une corde autour du cou, les mains liées dans le dos, on m’emmena dans les inaccessibles montagnes des brigands. Deux années durant je fus l’otage de Troxobores. Les affranchis de mon père qui vivaient à Antioche étaient disposés à payer la rançon à tout instant, mais Troxobores était un homme rusé et hargneux. Il préférait garder en otage quelques Romains de haute naissance plutôt que de les monnayer.
Le proconsul syrien et le roi Antiochus minimisèrent du mieux qu’ils purent cette rébellion et assurèrent qu’ils l’écraseraient avec leurs propres forces. Ils craignaient, non sans raison, la colère de Claude, s’il venait à apprendre la vérité.
— Nulle montagne d’or ne me sauvera la vie quand je serai le dos au mur, me dit Troxobores. Mais j’aurai toujours la possibilité de te crucifier, ô toi, chevalier romain ! J’aurai une escorte de qualité en descendant dans le séjour souterrain.
Il traitait capricieusement ses otages, passant sans cesse de la bienveillance à la cruauté. Il nous invitait à ses grossiers banquets, nous gavait, nous abreuvait, nous assurait de son amitié en versant des larmes d’ivrogne et le lendemain nous faisait emmurer dans un trou infect où l’on nous nourrissait par une ouverture grosse comme le poing, en nous donnant juste assez de pain pour nous permettre de survivre dans nos excréments. Pendant que nous étions ainsi emprisonnés, deux de mes compagnons de misère se donnèrent la mort en s’ouvrant les veines avec des pierres coupantes.
Mes blessures infectées me tourmentaient. Elles suppuraient et je pensai mourir. Durant ces deux années, j’ai appris à vivre dans l’abjection extrême, dans l’attente permanente de la mort ou de la torture. Ô Julius, mon fils, mon fils unique, quand tu liras cela après ma mort, souviens-toi de certaines cicatrices ineffaçables qui marquaient mon visage. Quand tu étais enfant, je t’ai laissé croire, par pure vanité, que je les avais reçues en guerroyant contre les Bretons. Ces blessures, je me les suis infligées, de nombreuses années avant ta naissance, dans une grotte cilicienne où, perdant honteusement toute maîtrise de moi-même, je me suis précipité tête la première contre la roche dure. Songe à cela, et peut-être seras-tu moins pressé de critiquer ce père avaricieux et désuet, mort quand tu liras ces lignes.
Tous les hommes que Troxobores avait rassemblés au temps de ses victoires, tous ces montagnards qu’il avait transformés en guerriers, il les perdit dès sa première défaite.
Enivré par ses succès, il commit l’erreur d’affronter ses ennemis en terrain découvert. Ses troupes indisciplinées ne pouvaient triompher dans une guerre classique.
Le roi Antiochus traitait avec clémence ses prisonniers. Il les relâchait et les renvoyait dans leurs montagnes en promettant de pardonner à tous les déserteurs de Troxobores. Le plus grand nombre des brigands, considérant qu’ils avaient amassé un butin suffisant, décidèrent que le jeu avait assez duré et retournèrent dans leurs villages pour jouir jusqu’à la fin de leurs jours de ce qui, aux yeux des Ciliciens, constituait une grande fortune. Troxobores faisait pourchasser et tuer ses déserteurs, semant ainsi jusque dans sa tribu la graine des vendettas.
À la fin, même ses plus proches compagnons se lassèrent de ses cruautés et de ses caprices. Ils se saisirent de lui pour le livrer en échange de la vie sauve. Il était temps, car l’armée du roi Antiochus approchait, les esclaves démolissaient le mur de la grotte et dressaient les instruments de notre supplice. Mes compagnons de captivité demandèrent que Troxobores fût crucifié sur une des croix qu’il nous destinait. Mais le roi Antiochus l’avait fait décapiter sans attendre, pour en finir au plus vite avec cette déplaisante affaire.
Mes compagnons et moi nous séparâmes sans regret, car dans les ténèbres de la grotte, dans la faim et la détresse, nous en étions venus à ne plus nous supporter. Tandis qu’ils retournaient à Antioche, j’embarquai à bord d’un vaisseau de guerre romain qui appareillait d’Anemurium pour Éphèse. Pour acheter notre silence, le roi Antiochus nous avait versé une généreuse compensation pour nos souffrances.
À Éphèse, je fus fort bien reçu par le proconsul alors en fonction en Asie. Julius Silanus m’invita dans son domaine campagnard et me fit soigner par ses propres médecins Silanus avait une cinquantaine d’années. Il manquait de vivacité d’esprit mais sa droiture était grande, et l’empereur Caius l’avait autrefois surnommé « l’idiot doré » à cause dises incalculables richesses.
Quand j’abordai le sujet d’Agrippine et de Néron, Silanus m’interdit de jamais faire allusion en sa présence aux troubles digestifs de Claude. Deux hommes très en vue avaient été récemment bannis de Rome pour avoir simplement interrogé un astrologue sur l’espérance de vie de l’empereur. À la suite de cet épisode, le sénat avait exilé les Chaldéens.
Silanus paraissait persuadé de la responsabilité d’Agrippine dans la mort de son frère Lucius, de même qu’il pensait que Messaline avait autrefois causé la perte d’Appius Silanus en rapportant les rêves menaçants qu’elle avait faits à son sujet. Ces soupçons démentiels eurent le don de me mettre en fureur.
— Comment peux-tu nourrir de telles pensées sur la première dame de Rome ? Agrippine est de haute origine. Son frère Caius était empereur, elle est l’épouse d’un empereur et descend du divin Auguste.
Silanus sourit stupidement.
— Même les plus hautes origines ne semblent plus protéger personne à Rome. Souviens-toi du sort de Domitia Lepida, tante de Néron. Quand Agrippine, convaincue de débauches scandaleuses et de haute trahison, fut bannie, Domitia, par pure bonté, s’est chargée d’élever Néron, et elle n’a cessé de lui prodiguer ses soins, même lorsque Agrippine a été en position de la persécuter. Tout récemment, Domitia a été condamnée à mort pour avoir tenté de nuire par la magie noire à Agrippine. Domitia aussi descendait d’Auguste.
« Et, poursuivit Silanus, quand l’âge aura raison de Claude, même s’il faut éviter d’en parler ouvertement, sache que moi aussi je descends du divin Auguste. Je ne serais pas surpris que le sénat préfère un homme de sens rassis à un blanc-bec. Ma réputation est sans tache et je n’ai pas d’ennemi.
Sur ce dernier point, il ne se trompait pas, car sa stupidité était si célèbre que nul ne songeait à le haïr. Mais j’étais ébahi par ses folles prétentions :
— Tu penses vraiment à devenir empereur ?