Julius Silanus rougit violemment.
— Garde cette idée pour toi. C’est au sénat de décider. Mais entre nous, je ne puis honnêtement appuyer Néron. Son père était redouté pour sa cruauté. Un jour, en plein forum, il a arraché un œil à un chevalier romain qui ne lui cédait pas assez promptement le passage.
Silanus m’apprit ensuite que le proconsul Gallio, au terme de sa charge, avait commencé de souffrir de consomption et qu’il avait gagné Rome pour mettre de l’ordre dans ses affaires avant d’aller se soigner sous le climat sec de l’Égypte.
J’imaginais que ce voyage de Gallio avait sans doute d’autres raisons que le soin de sa santé. Mais je ne pouvais lui écrire pour lui exposer les surprenantes espérances de Silanus. Pourtant, il me paraissait nécessaire de faire savoir que Néron ne pouvait escompter sur les appuis provinciaux auxquels songeaient Sénèque et Agrippine.
Après en avoir longtemps délibéré, je résolus d’écrire directement à Sénèque pour lui raconter mes aventures. Je concluais ainsi ma lettre :
… Le proconsul Julius Silanus m’a offert une généreuse hospitalité, et insiste pour que je n’entreprenne pas le voyage de retour aussi longtemps que mes blessures ne seront pas complètement guéries. Elles suppurent toujours. Je suis désespéré de constater qu’il ne pense pas autant de bien que moi d’Agrippine et de Néron et se vante d’être un descendant d’Auguste en laissant entendre qu’il a beaucoup d’amis au sénat. Selon ce que tu me conseilleras, je rentrerai à Rome ou je demeurerai ici encore quelques-temps.
La captivité m’avait à la fois engourdi et énervé. Je laissai le temps glisser entre mes doigts sans penser à rien.
J’accompagnais Silanus aux courses de chevaux et gagnais de l’argent en pariant sur ses équipages. Il y avait aussi un excellent théâtre à Éphèse, et si l’on n’avait rien de mieux à faire, on pouvait toujours fréquenter son temple, qui est l’une des sept merveilles du monde.
Peu à peu, je repris des forces, grâce à l’excellence de la chère et de la couche, et aux talents des médecins. Je retrouvai les joies de l’équitation et participai aux chasses aux sangliers organisées par les tribuns de Silanus.
Le médecin grec de Silanus avait étudié son art dans l’île de Cos et quand je l’interrogeai sur ses honoraires, il éclata de rire :
— Éphèse est le pire endroit au monde pour pratiquer la médecine. Les prêtres d’Artémis promettent la guérison à ceux qui sacrifient dans leur temple et il y a aussi des centaines de magiciens de différents pays. Le plus couru à l’heure actuelle est un Juif qui soigne les malades et guérit les fous par simple imposition des mains. On vend dans toute la région des morceaux de ses vêtements censés tout guérir. Il a loué l’école de Tyrannus pour y enseigner son art. Il est aussi jaloux de ses collègues et parle avec mépris des livres magiques et des idoles guérisseuses.
— Les Juifs sont cause de tous les troubles, maugréai-je. Ils ne se satisfont plus d’adorer leurs propres dieux sous la protection de leurs droits spéciaux, ils veulent encore infecter les Grecs de leurs superstitions.
Qu’il est doux, l’automne ionien ! Hélius, affranchi de Silanus et intendant de son domaine d’Asie, multipliait les prévenances à mon endroit, donnant pour moi des spectacles de mime et des pièces de théâtre pendant les festins, et mettant quelque belle esclave dans ma couche lorsque je montrais une mine trop sombre. Les jours dorés et les nuits bleu-noir s’envolaient. Il me semblait ne plus rien désirer que la vie quotidienne des êtres humains : c’était assez d’espérance et d’avenir pour moi. Je m’engourdissais et m’endurcissais.
Dans les premiers jours de la saison d’hiver, une trirème romaine amena à Éphèse un vénérable chevalier du nom de Publius Celer. Il apportait la nouvelle qu’on attendait depuis longtemps : Claude était mort de son affection stomacale. Aphranius Burrus, préfet du prétoire avait conduit Néron au camp des prétoriens où le fils d’Agrippine avait harangué les hommes et leur avait promis la traditionnelle gratification. Sous les acclamations générales, il avait été proclame empereur et le sénat avait unanimement ratifié la décision.
Le proconsul Julius Silanus examina de très près les ordres et les lettres de créance que Celer avait apportés. Ce dernier était un homme plein de vigueur, en dépit de son âge, et il savait manifestement ce qu’il voulait. Un coup d’épée lui avait mis au coin de la bouche une cicatrice qui lui donnait en permanence une expression sardonique.
Il avait pour moi un message de Sénèque qui me remerciait de ma missive et me pressait de rentrer à Rome, car Néron avait besoin de ses vrais amis en un moment où il s’efforçait d’instaurer un nouveau régime plus tolérant. Les crimes, les dissensions et les erreurs du passé étaient oubliés et pardonnés. Les exilés pourraient rentrer à Rome. On espérait qu’avec l’appui du sénat, Néron se montrerait digne d’être appelé bienfaiteur de l’humanité.
Les mesures officielles nécessaires furent prises. Les cités de la province décidèrent de commander un portrait de Néron au plus célèbre sculpteur de Rome. Mais en dépit de sa richesse, et contrairement à la tradition, Julius Silanus ne donna pas de grand banquet en l’honneur du nouvel empereur. Il se contenta d’inviter ses proches dans son domaine campagnard. Nous ne fûmes donc que trente à table.
Après avoir fait une offrande à l’empereur Claude, que le sénat avait déifié, Julius Silanus tourna son gras visage vers Celer et lança d’une voix venimeuse :
— Assez de bavardages. Dis-nous ce qui s’est réellement passé à Rome.
Publius Celer leva un sourcil et eut un sourire sarcastique :
— Serais-tu épuisé par les devoirs de ta charge ? Pourquoi tant de flamme ? À ton âge et avec une constitution comme la tienne, les émotions inutiles sont dangereuses.
Julius Silanus, en effet, respirait bruyamment et se comportait avec la brusquerie d’un homme déçu au plus haut point. Publius Celer voulut donner un tour plus détendu à la conversation :
Pendant les funérailles de Claude, Néron, en sa qualité de fils de l’empereur défunt, a prononcé le discours traditionnel sur le Forum. L’avait-il composé lui-même ou bien Sénèque l’avait-il aidé ? C’est ce que je ne saurais dire, En dépit de sa jeunesse, Néron a manifesté des dons poétiques certains. Ce qui est sûr, c’est que son élocution était claire et ses gestes gracieux. Les sénateurs, les chevaliers et le peuple ont écouté avec recueillement Néron faire l’éloge de la célèbre famille de Claude, vanter les consulats et les triomphes de ses ancêtres, les préoccupations érudites de l’empereur et la paix qu’il avait su instaurer aux frontières. Puis, changeant de ton avec un art consommé, Néron s’est lancé, comme le veut la coutume, dans l’éloge de la sagesse, du génie et du sens de l’État qu’aurait possédés Claude. Un rire irrésistible s’est emparé de l’assistance. Le discours de Néron, à partir de cet instant, n’a pas cessé d’être interrompu par des explosions d’hilarité. On rit même quand il se lamenta de l’irréparable perte qu’il avait subie, qu’il invoqua son chagrin et son cœur lourd. Les funérailles ont tourné à la farce. Plus personne n’essayait de dissimuler l’énorme soulagement que Rome éprouvait, à être débarrassée d’un vieillard cruel, débauché et gâteux.
Julius Silanus jeta sa coupe sur le bord de sa couchette avec tant de violence qu’il m’éclaboussa de vin le visage.
— Claude était mon contemporain, gronda-t-il, et je ne permettrai pas qu’on insulte à sa mémoire. Quand les sénateurs auront repris leurs esprits, ils verront bien qu’un béjaune de dix-sept ans, fils d’une femme affamée de pouvoir, ne peut régner sur le monde.
Celer ne parut guère ému par cet éclat.