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— Claude a été divinisé, rétorqua-t-il, et qui pourrait dire du mal d’un dieu ? Dans les champs élyséens, Claude se tient dans la divinité, au-dessus des insultes contre sa personne. Tu n’es pas sans le savoir, proconsul. Gallio, le frère de Sénèque, soutient, par plaisanterie sans doute, que Claude a été hissé dans les cieux par un croc fixé dans la mâchoire, à la façon dont nous traînons le corps des traîtres de Tullianum au Tibre. Mais ces bons mots signifient seulement que le temps de rire sans entraves est revenu à Rome.

Comme Julius Silanus bredouillait de rage, Publius, changeant d’expression, dit avec une nuance de menace dans le ton :

— Mieux vaut que tu boives à la santé de l’empereur et que tu oublies ta rancœur, proconsul.

Sur un geste de Publius, Hélius apporta une autre coupe d’or et la tendit à l’envoyé de Rome qui sous nos yeux mêla d’eau le vin, approcha la coupe de ses lèvres, puis la passa à Silanus, qui avait cabossé la sienne. Comme le veut la coutume, Silanus vida le récipient en deux gorgées. Il n’aurait pu refuser d’offrir des libations pour l’empereur.

Il reposa la coupe et s’apprêtait à poursuivre ses récriminations lorsque, tout à coup, ses tempes gonflèrent, il se prit la gorge, grogna, incapable d’articuler un mot, le visage bleuissant. Nous le fixions, terrorisés. Avant que quiconque eût bougé, il tombait sur le sol. Son gros corps eut un ou deux soubresauts et il rendit son dernier souffle.

Nous bondîmes tous sur nos pieds, muets de frayeur. Seul Publius Celer garda la tête froide.

— Je lui avais bien dit de ne pas s’enflammer. Cette nouvelle inattendue l’avait beaucoup ému et il a pris un bain beaucoup trop chaud avant le festin. Mais considérons cette attaque plutôt comme un présage favorable. Vous avez tous entendu avec quel ressentiment il parlait de l’empereur et de sa mère. Lucius, son frère cadet, s’est donné la mort d’une façon presque semblable autrefois. Apprenant que ses fiançailles avec Octavie étaient annulées par Claude, il est passé de vie à trépas à seule fin de gâcher les propres fiançailles de Claude et d’Agrippine.

Nous nous mîmes à parler tous en même temps. Il était bien connu que lorsqu’un homme obèse s’enflammait outre mesure, son cœur risquait d’éclater et qu’alors son visage noircissait d’un coup. Hélius courut chercher le médecin de Silanus qui avait déjà gagné sa couche suivant les saines règles de vie des habitants de Cos. Il entra dans la pièce en nous lançant des regards effrayés, retourna le corps en réclamant davantage de lumière et jeta un regard circonspect à l’intérieur de la gorge de Silanus. Puis il couvrit la tête de son manteau sans mot dire.

Quand Publius Celer lui posa la question, il admit d’une voix peu assurée qu’il avait souvent mis en garde son maître contre les abus de la table. Il confirma que ce dernier donnait tous les signes d’un arrêt de cœur.

— Ce malheureux incident devra être consigné dans une attestation du médecin, dit Publius Celer. Et aussi dans un rapport officiel que nous signerons tous comme témoins. La mort soudaine d’une personne connue donne toujours prise aux ragots. Il faudra donc préciser que j’ai moi-même goûte le vin avant de le lui passer.

Nous échangeâmes des regards troublés. Nous avions effectivement vu Celer porter la coupe à ses lèvres ; mais si elle avait contenu du poison, il aurait très bien pu feindre de boire. J’ai décrit ce qui s’est passé aussi exactement que j’ai pu, car le bruit a couru par la suite qu’Agrippine avait envoyé Celer dans le dessein précis d’empoisonner Silanus. On ne saurait nier que la mort du proconsul survint à point nommé.

La rumeur prétendit que Celer avait acheté Hélius et le médecin, et mon nom fut aussi mêlé à l’affaire, par des allusions malveillantes à mon amitié avec Néron. Le procès de Celer, par lequel le sénat voulait éclaircir l’affaire, fut repoussé d’année en année et finalement abandonné quand Celer mourut de vieillesse. J’aurais été heureux d’y témoigner pour sa défense. Hélius reçut après cette affaire des charges importantes au service de Néron.

La mort inopinée du proconsul attira tous les regards sur Éphèse et la province d’Asie. Il n’y eut pas de funérailles solennelles pour ne pas inquiéter le peuple. Son corps fut incinéré dans son jardin bien-aimé, dans son domaine campagnard. Quand le bûcher s’éteignit, nous recueillîmes ses cendres. Enfermées dans une urne magnifique, elles furent envoyées à Rome pour être déposées dans le mausolée des Silanus, qui se remplissait rapidement. Publius Celer assura l’intérim le temps qu’il fallut au sénat pour désigner un nouveau proconsul. De toute façon, la charge de Silanus touchait à sa fin.

La succession à la tête de l’empire provoquait déjà un grand malaise dans les esprits éphésiens, et la mort du proconsul ne fit qu’empirer la situation. Les innombrables devins, thaumaturges et trafiquants de livres de magie noire, et surtout les marchands de modèles réduits du temple d’Artémis, profitèrent des incertitudes de l’heure pour susciter des troubles de rue et maltraiter les Juifs.

À l’origine de tout cela, on trouvait évidemment Paul, qui, je venais de le découvrir, semait la discorde à Éphèse depuis deux ans. Quoique je n’en eusse pas conscience sur le moment, c’était lui le magicien dont le médecin de Silanus m’avait parlé. Sur ses instances, ses disciples avaient rassemblé leurs calendriers astrologiques et leurs livres des songes et avaient brûlé l’ensemble, qui représentait bien une centaine de sesterces. Cette démonstration, attaque en règle contre les magiciens rivaux, avait excité le courroux de la superstitieuse plèbe éphésienne. Elle avait aussi soulevé la réprobation des gens cultivés qui n’aimaient pas que l’on brûlât des livres, même s’ils ne se souciaient guère d’horoscope ou d’interprétation des rêves, car ils craignaient que les prochains ouvrages jetés au feu fussent des œuvres poétiques ou philosophiques.

La fureur me prit quand j’entendis mentionner le nom de Paul comme celui du grand agitateur de l’heure. J’aurais volontiers quitté Éphèse sur-le-champ mais Publius Celer, craignant de nouveaux désordres, me demanda de prendre la tête de la cavalerie de la cité et de la garnison romaine.

Il ne fallut pas longtemps pour que le conseil de la cité nous adressât un message lourd d’anxiété nous avertissant que des foules se dirigeaient de toutes parts vers le théâtre grec pour y tenir une réunion illégale. Les bijoutiers avaient attaqué en pleine rue des partisans de Paul, avaient réussi à en retenir deux prisonniers, mais les autres s’étaient échappés et avaient prévenu le thaumaturge chrétien de ne pas se présenter au théâtre. Ce dernier avait également reçu une mise en garde des pères de la cité qui l’invitaient à ne pas prendre part à des mouvements de foule qui pourraient entraîner mort d’homme.

Quand il fut évident que le conseil de la cité perdait la maîtrise de la situation, Publius Celer m’ordonna de rassembler la cavalerie et lui-même, à la tête d’une cohorte de fantassins prit position à l’entrée du théâtre. Souriant, les yeux froids et la bouche sardonique, il m’assura qu’il avait pris toute mesure pour profiter de l’occasion qui se présentait d’inculquer à ce peuple indiscipliné quelques principes d’ordre romain.

Suivi d’un trompette et d’un chef de cohorte, je pénétrai dans le théâtre afin d’être en mesure de donner le signal de l’intervention au cas où la foule deviendrait violente. Sur les innombrables gradins s’entassait une foule bruyante et agitée. Beaucoup de personnes présentes ignoraient jusqu’à l’objet même des débats et n’étaient venues que pour se livrer à l’occupation favorite des Grecs : discuter en criant le plus fort possible. Il me sembla que nul n’était armé. J’imaginais sans peine la panique qui s’emparerait de la foule si nous voulions évacuer le théâtre de force.