Le doyen des bijoutiers s’efforçait de calmer la multitude pour prendre la parole, mais il avait déjà tant crié que sa voix enrouée lui fit défaut quand il commença son discours. Il parvint à dire, à ce que je compris, que ce n’était pas seulement à Éphèse, mais dans toute l’Asie, que l’enseignement de Paul égarait le peuple. Il y avait répandu partout la pernicieuse doctrine selon laquelle les idoles fabriquées n’étaient pas des dieux.
— Nous sommes en grand danger, hurla-t-il de sa voix éraillée, de voir le temple d’Artémis perdre la considération des fidèles. La déesse n’aura plus de pouvoir, elle qu’on adore dans toute l’Asie et dans le monde entier.
La multitude hurla à pleins poumons :
— Grande est l’Artémis d’Éphèse !
Le rugissement dura si longtemps que mon trompette perdant son sang-froid porta l’instrument à ses lèvres, mais je le lui rabaissai d’un revers de main.
Un groupe de Juifs en habits à franges, regroupés à l’écart, poussèrent en avant un chaudronnier en criant :
— Laissez parler Alexandre !
D’après ce que je compris, cet Alexandre désirait expliquer que les Juifs de foi intègre n’étaient pas disciples de Paul et que ce dernier n’avait pas même la pleine confiance de tous les chrétiens d’Éphèse.
Mais quand la foule vit à ses vêtements qu’elle avait affaire à un Juif, on ne voulut pas le laisser parler, et l’on eut raison, car les Juifs orthodoxes étaient tout autant que les chrétiens hostiles aux idoles, aux images fabriquées et à tous les objets semblables. Pour l’empêcher de parler, la foule hurla de nouveau :
— Grande est l’Artémis d’Éphèse !
Cette fois, le hurlement dura, sans exagération aucune, le temps de deux lignes de clepsydre. Publius Celer surgit à mes côtés, l’épée à la main.
— Pourquoi ne donnes-tu pas le signal ? grogna-t-il. Nous pouvons disperser cette réunion en un instant.
— On risque de faire fouler aux pieds des centaines de personnes.
Cette idée parut sourire à Celer. Aussi me hâtai-je d’ajouter :
— Ils ne font que rendre grâce à leur Artémis. Ce serait un sacrilège et une erreur politique de disperser une foule pour cette raison.
Nous voyant hésiter ainsi au seuil de l’une des entrées, le doyen du conseil nous adressa des signes désespérés pour nous inviter à attendre. Il avait encore assez d’autorité pour apaiser peu à peu la foule. Il s’avança pour prendre la parole.
On poussa les chrétiens en avant. Ils avaient été rossés et leurs vêtements déchirés, mais rien de plus. Pour montrer ce qu’ils pensaient d’eux, les Juifs leur crachèrent au visage mais le doyen du conseil demanda à la foule d’éviter les brutalités et leur rappela que la cité d’Éphèse avait été élue pour garder la statue d’Artémis tombée du ciel. Selon lui, les disciples de Paul n’étaient ni des sacrilèges ni des blasphémateurs.
Les plus raisonnables dans la foule, ayant remarqué mon plumet rouge et le trompette de la cavalerie, commencèrent de se glisser hors du théâtre. Un instant, tout demeura en balance. Publius Celer grinçait des dents, car il n’avait pas trouvé de raison d’attaquer, ce qui lui aurait permis, suivant la coutume des guerriers romains, de piller et d’incendier les boutiques des bijoutiers. Les personnes d’éducation qui se trouvaient dans la foule, se remémorèrent certains événements du passé et se précipitèrent vers la sortie. Pour soulager un peu sa déception, Celer laissa ses soldats molester quelques Juifs et quelques rebelles, mais rien de pire n’advint.
Par la suite, il m’en fit amèrement le reproche :
— Nous nous serions tous deux considérablement enrichis, si tu n’avais pas été aussi indécis. Anéantir une rébellion nous aurait valu de figurer en tête du rôle de l’ordre Équestre. Nous aurions pu faire porter la faute de ce soulèvement au laxisme du gouvernement de Silanus. Il faut saisir l’occasion quand elle se présente.
Paul se terra quelques temps, puis s’enfuit de la ville. Je lui fis parvenir une sévère mise en garde par des voies détournées et on apprit qu’il était passé en Macédoine. Alors le calme revint peu à peu et les Juifs trouvèrent d’autres sujets de préoccupation. Un grand nombre d’entre eux étaient des artisans bannis de Rome, qui projetaient, grâce au changement de régime, d’y retourner dès le printemps.
Les tempêtes hivernales se déchaînaient et nul navire dans le port n’était en partance pour Rome. Mais Publius Celer m’avait pris en grippe et, pour éviter de me quereller avec lui, je voulus à tout prix partir. Je finis par trouver une petite nef chargée d’idoles de la déesse qui affrontait le risque d’un voyage pour Corinthe sous la protection d’Artémis. Nous fûmes assez heureux pour éviter les tempêtes septentrionales mais dûmes à plusieurs reprises durant la traversée, chercher un abri dans le port d’une île.
À Corinthe, Hierex Lausus, qui n’avait plus de nouvelles de moi depuis longtemps, avait porté mon deuil. Il était plus gros que jamais et marchait le menton relevé, en parlant d’une voix monocorde. Il avait épousé sa veuve grecque et s’était chargé de l’éducation de deux orphelins. Il me fit fièrement visiter sa boucherie, que l’eau des torrents de montagne venait rafraîchir en été. Il avait également acheté des parts de navires et des esclaves habiles qu’il employait dans sa fonderie de bronze.
Quand je lui racontai les troubles d’Éphèse, il secoua la tête d’un air entendu.
— Nous avons eu notre part de dissensions ici. Tu te souviens que Paul nous avait quittés pour aller rendre compte aux doyens de Jérusalem. Ils ont estimé que son enseignement était trop complexe et ne lui ont pas donné une approbation complète, à ce que nous avons appris. Comme tu peux t’en douter, il prêcha avec encore plus de ferveur après avoir reçu cet affront. Il doit bien avoir hérité l’esprit du Christ pour savoir guérir les hommes, mais les plus modérés des chrétiens préfèrent éviter sa compagnie.
— Tu es donc toujours chrétien ? m’étonnai-je.
— Je crois que je suis meilleur chrétien qu’avant. Mon âme est en paix, j’ai une bonne épouse et mes affaires vont bien. Un porteur de la bonne nouvelle, du nom d’Apollus est venu à Corinthe. Il a étudié les écrits juifs à Alexandrie et a reçu l’enseignement d’Aquila et de Prisca à Éphèse. C’est un orateur plein d’éloquence et il s’est fait beaucoup de disciples. Nous voilà donc avec une secte apollinienne qui se réunit à part, organise ses propres agapes et se tient à l’écart des autres chrétiens. Grâce à l’introduction de Prisca, nous avions reçu Apollus avec un empressement bien excessif, car nous ignorions sa soif de pouvoir. Fort heureusement, nous avons aussi eu la visite de Céphas, le plus important des disciples de Jésus de Nazareth. Il a beaucoup voyagé pour trouver la paix de l’esprit et il a l’intention de se rendre à Rome pour veiller à ce que le retour des Juifs exilés ne rallume pas les vieilles querelles. Je crois plus en lui qu’en quiconque, car son enseignement vient directement de la bouche de Jésus de Nazareth.
Quoique je fusse tout à fait dégoûté des Juifs et des chrétiens, Hierex manifestait tant de respect pour Céphas que je souhaitai le rencontrer. Ce Céphas était autrefois un pêcheur de Galilée qui, il y avait de cela vingt-cinq ans, avait appris de Jésus à pêcher les âmes. Sans aucun doute, ce dut être difficile, car Céphas était un homme du peuple ignorant et parlait fort mal le grec, de sorte qu’il lui fallait se faire accompagner d’un interprète pendant ses voyages. Mais je croyais avoir toutes les raisons au monde de rencontrer un homme qui avait réussi à rendre Hierex pieux, car même Paul, avec toute sa sagesse juive et toute sa foi, n’avait pu accomplir ce miracle.
Céphas vivait chez un des Juifs qui avaient reconnu le Christ, un homme qui vivait du commerce des poissons conservés dans l’huile et qui ne pouvait assurément pas être considéré comme riche. Quand je pénétrai dans sa demeure, à la suite de Hierex, je dus me boucher le nez. Nos pieds foulaient un sable crissant laissé par ses nombreux visiteurs.