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Je dus encore subir un long moment le bavardage de tante Laelia avant de pouvoir me précipiter chez mon père. En me frayant un chemin dans les rues, je fus frappé de l’air nouveau de liberté qui y flottait. Les gens osaient rire. Les innombrables statues du Forum étaient couvertes de plaisanteries que l’on lisait à haute voix pour la plus grande joie du public Personne n’effaçait plus les graffiti et, quoique l’après-midi fût à peine entamé, je remarquai dans les rues des jeunes citharèdes à longue chevelure déjà pris de boisson, L’atrium de Tullia était comme autrefois encombré d’une foule de solliciteurs, de clients et aussi, à ma grande fureur, de Juifs, dont mon père n’avait toujours pas réussi à se débarrasser. Tullia interrompit un conciliabule avec deux vieilles femmes célèbres pour leur langue perfide et, à mon grand ébahissement, se leva de son siège pour se précipiter vers moi et m’embrasser tendrement. Ses doigts boudinés étincelaient de bijoux. Elle s’efforçait de dissimuler la peau flasque de son cou sous une large parure de joyaux.

— Il était grand temps que tu reviennes à Rome, ô Minutus. Quand ton père a appris que tu avais disparu, j’ai eu beau lui rappeler sa propre conduite dans sa jeunesse, il été malade d’inquiétude. Je vois que tu te portes fort bien, méchant garçon. Est-ce dans quelque rixe d’ivrognes asiatiques que tu as reçu ces horribles blessures sur le visage ? J’ai craint que ton père ne meure de chagrin à cause de toi.

Mon père avait pris de l’âge mais depuis qu’il était sénateur, son maintien avait encore gagné en dignité. Quand mon regard rencontra le sien, après tout ce temps passé, il me sembla que ses yeux étaient les plus tristes que j’eusse jamais vus chez un homme. Si heureux que nous fussions de nous revoir, nous ne trouvâmes pas les mots pour nous le dire l’un à l’autre. Je me contentai de lui raconter mes mésaventures en insistant le moins possible sur les souffrances de ma captivité. Pour finir, je lui demandai, plutôt par plaisanterie que par intérêt réel, ce que les Juifs lui voulaient encore.

— La procurature de Judée est en ce moment aux mains de Félix, le frère de Pallas, m’expliqua mon père. Tu dois avoir entendu parler de lui, il a épousé la petite-fille de Cléopâtre. Sa cupidité suscite bien des doléances. Ou plutôt, disons que les Juifs sont de fieffés semeurs de zizanie et que maintenant quelqu’un est encore allé quelque part tuer quelqu’un d’autre. Je crois que la Judée tout entière est aux mains d’une bande de brigands. Les pillages et l’incendie se déchaînent là-bas et Félix manifestement ne parvient pas à maintenir l’ordre. Les Juifs manœuvrent pour porter l’affaire devant le sénat. Mais lequel d’entre nous accepterait de porter la main dans ce nid de vipères ? Pallas est beaucoup trop puissant pour courir le risque de l’offenser. Et le sénat a déjà bien assez à faire avec les troubles d’Arménie et de Bretagne.

« Nous allons nous réunir au Palatin, poursuivit mon père. Agrippine souhaite suivre de derrière un rideau les discussions du sénat. La demeure des empereurs est certainement plus commode que cette sinistre curie, où il n’y a pas assez de places assises, dans les jours miraculeux qui voient notre assemblée au grand complet. Dans cette salle, on se gelait les pieds en hiver.

— Et Néron ? Que penses-tu de lui ?

— Je sais que le jour où il lui a fallu signer sa première condamnation à mort, il a dit qu’il aurait préféré n’avoir jamais appris à écrire. Peut-être un jour sera-t-il vraiment l’espoir de l’humanité, comme beaucoup le croient ingénument. Toujours est-il qu’il a redonné une partie de leur pouvoir au sénat et aux consuls. Est-ce par respect pour les pères de la cité ou bien pour ne pas perdre au tribunal un temps qu’il occupe de manière plus divertissante ? C’est ce que je ne saurais trancher.

Pendant que mon père parlait, son esprit était manifestement ailleurs. Il se renfrogna, laissa un moment son regard errer au-delà de moi et parut se désintéresser tout à fait des affaires de l’État. Tout à coup, il me fixa droit dans les yeux.

— Ô Minutus, ô mon fils unique, que vas-tu faire de ta vie ?

— Deux années durant, j’ai vécu dans l’obscurité d’une grotte, plus avili et plus misérable qu’un esclave. Un caprice de la Fortune m’a volé deux ans de vie. Si j’étais encore capable d’une pensée élaborée, alors je souhaiterais de pouvoir un jour racheter ces deux années en étant simplement heureux de vivre en homme, sans mélancolie inutile et sans dégoût pour les douceurs de la vie.

Mon père me montra les murs polis de la pièce, d’un geste qui semblait englober toutes les splendeurs de la demeure de Tullia.

— Il est fort possible que moi aussi, je vive dans une grotte obscure, dit-il avec une sombre détresse dans la voix. Je suis astreint à des devoirs que je n’avais pas demandés. Mais toi, tu es la chair de la chair de ta mère, et tu ne dois pas te perdre. As-tu encore ton gobelet de bois ?

— Les brigands ciliciens n’ont pas pris la peine de m’enlever cet objet dépourvu de valeur. Quand on ne nous donnait pas à boire pendant plusieurs jours, que ma langue gonflait, et que notre haleine puait comme celle des fauves, il m’arrivait de me désaltérer dans le gobelet, en m’imaginant qu’il était plein. Mais il ne l’était pas. Ce n’était que du délire.

Je pris bien soin de ne pas parler à mon père de Paul ni de Céphas, car je souhaitais les oublier aussi complètement que si je ne les avais jamais rencontrés.

— J’aimerais être un esclave, pauvre et insignifiant, pour pouvoir recommencer ma vie. Mais il est trop tard pour moi. Les chaînes se sont déjà incrustées dans mes chairs.

Je n’éprouvais aucun penchant pour ce rêve philosophique d’une vie simple. Sénèque avait éloquemment décrit les bonheurs de la pauvreté et de la paix de l’esprit, mais il préférait en réalité s’exposer aux ennuis du pouvoir, de la richesse et des honneurs en expliquant qu’ils ne pouvaient pas plus atteindre l’homme sage, que ne l’avaient fait la pauvreté et l’exil.

Nous en vînmes pour finir aux question financières. Après avoir consulté Tullia, qui avait ses propres vues sur mon avenir, mon père décida, pour commencer, de transférer un million de sesterces sur mon nom afin de me permettre de vivre sur un pied convenable, en donnant des banquets et en nouant des relations utiles. Il me promit de mettre d’autres sommes à ma disposition, si le besoin se faisait sentir, car lui-même aurait été bien en peine de dépenser tout son argent, quand même l’eût-il désiré.

— Ton père, se plaignit Tullia, manque de ces centres d’intérêt qui conviennent à un homme de son âge. Il ne prend même plus la peine d’aller écouter les lectures d’ouvrages nouveaux, alors que j’ai fait construire un auditorium spécial dans l’idée que tu persévérerais peut-être dans la carrière littéraire. Ton père pourrait collectionner de vieux instruments de musique ou des fresques grecques et devenir célèbre de cette manière. Certaines personnes élèvent des poissons exotiques dans leurs bassins, d’autres entraînent des gladiateurs, il pourrait même s’offrir une écurie de course. C’est l’occupation la plus prestigieuse et la plus chère qu’un homme d’âge mûr puisse s’offrir. Mais non, il est si têtu ! Il ne sait que libérer des esclaves, ou offrir des présents à des gens dépourvus d’influence. Cependant, je suppose qu’il aurait pu trouver des divertissements plus néfastes. Avec des concessions mutuelles, nous avons réussi à trouver un mode de vie qui nous satisfait l’un et l’autre.