Ils manifestèrent le désir de m’avoir à leur table ce soir-là, mais je croyais devoir me présenter au Palatin dans les plus brefs délais, avant que la nouvelle de mon arrivée n’y parvînt par d’autres canaux. Les gardes me laissèrent passer sans vérifier que je n’étais pas armé. Décidément, les temps avaient vraiment changé. À ma grande surprise une foule très nombreuse de chevaliers se pressait sous les portiques. Chacun avait sollicité une audience. Je m’adressai à plusieurs employés du palais, mais Sénèque était trop surchargé de travail pour me recevoir et l’empereur Néron s’était enfermé pour écrire ses poèmes. Nul n’était autorisé à le déranger quand il courtisait les muses.
Qu’ils étaient nombreux, les solliciteurs avides des faveurs du jeune empereur ! Cette découverte m’accablait. Je m’apprêtais à me retirer, lorsque l’un des secrétaires de Pallas vint me chercher pour me conduire chez Agrippine. Elle arpentait ses appartements en renversant les sièges et en donnant des coups de pied dans les précieuses tentures d’orient.
— Pourquoi ne t’es-tu pas présenté directement à moi ? me reprocha-t-elle avec fureur. Aurais-tu, toi aussi, perdu tout respect pour moi ? L’ingratitude est ma seule récompense. Je ne crois pas qu’aucune mère ait fait autant que moi pour son fils et les amis de son fils.
— Ô Augusta, mère de la patrie ! me récriai-je, quoique je ne fusse pas sans savoir qu’elle n’avait nul droit à ces titres officiellement, elle n’était que prêtresse du dieu Claude.
« Comment peux-tu me reprocher mon ingratitude ? Je n’aurais pas même osé rêver de troubler les chagrins de ton veuvage avec mes affaires insignifiantes.
Saisissant ma main, Agrippine la pressa contre son giron plantureux et me souffla au visage des senteurs de violette.
— Quel bonheur que tu sois revenu, ô Minutus Lausus, dit-elle. Tu es un homme d’un commerce fort aimable, en dépit de tes erreurs passées et encore ne furent-elles que l’effet de l’inexpérience. À cette heure, Néron a plus que jamais besoin de ses vrais amis. C’est un garçon indécis, et qui se laisse trop aisément influencer. J’ai peut-être été trop stricte avec lui. On dirait qu’il commence à m’éviter délibérément, alors que dans les premiers temps il montait dans ma litière ou la suivait respectueusement. Tu sais peut-être que le sénat m’a accordé le droit de chevaucher jusqu’au sommet du capitole si je le désire. Néron gaspille des sommes folles pour des amis qui ne lui valent rien, des citharèdes, des acteurs, des cochers et divers auteurs d’ouvrages à sa gloire. On dirait qu’il n’a aucune idée de la valeur de l’argent. Pallas s’inquiète beaucoup. Heureusement qu’il avait mis de l’ordre dans les finances de l’État à l’époque du pauvre Claude, quand le trésor impérial était encore strictement séparé de celui de l’État. Mais Néron ne comprend pas la différence. Et voilà qu’il s’est amouraché d’une esclave. Conçois-tu cela ? Il préfère à sa mère une maigrichonne fillette à la peau blanche. Ce n’est pas un comportement digne d’un empereur. Et ses horribles amis le poussent à toutes sortes d’actes illégaux.
Agrippine, dont la fermeté de caractère ne le disputait qu’à la beauté, qui, d’ordinaire mettait dans tous ses gestes la majesté d’une déesse, Agrippine avait perdu son sang-froid au point de me conter ses doléances avec une franchise qui supposait une trop grande confiance en mon amitié.
— Sénèque m’a trahie ! s’exclama-t-elle. Ce maudit hypocrite à la langue perfide ! C’est moi qui l’ai arraché à son exil. C’est moi qui l’ait engagé comme précepteur de Néron. C’est moi, uniquement moi, qui l’ai porté au sommet où il se tient à présent. Tu n’ignores pas qu’il y a des troubles en Arménie en ce moment. Comme Néron s’apprêtait à recevoir une ambassade arménienne, j’ai voulu prendre ma place dans la salle des audiences, la place qui me revient de droit, à ses côtés. Sur l’instigation de Sénèque, Néron est venu au-devant de moi pour m’inviter à retourner sur mes pas, oh ! il l’a fait avec de grandes démonstrations de piété filiale, bien sûr. Mais c’était une insulte publique. Les femmes n’ont pas à se mêler des affaires de l’État mais il y a une femme, et une seule, qui a fait de Néron un empereur.
Je n’imaginais que trop bien quelles auraient été les pensées du légat arménien en voyant une femme apparaître en public aux côtés de l’empereur, et je songeai que Néron avait en l’occurrence montré davantage de jugement que sa mère. Mais je ne pouvais certes pas livrer mes réflexions. Je considérai mon interlocutrice avec terreur, comme on observe une lionne blessée et je compris que j’arrivais à l’instant décisif d’une lutte dont l’enjeu était de savoir qui, des conseillers de Néron ou de ceux d’Agrippine, gouverneraient Rome.
Pour dissimuler le trouble de mon âme, je voulus raconter mes aventures, mais Agrippine n’avait pas la patience de m’écouter. Elle ne manifesta d’intérêt pour mon récit qu’au moment où je parlai de l’arrêt de cœur de Silanus.
C’est ce qu’il pouvait lui arriver de mieux, dit-elle. Sinon quelque jour nous aurions été contraints de le poursuivre pour trahison. De cette famille ne sont issues que des vipères.
Comme elle disait cela, un serviteur survint pour avertir que Néron avait commencé son repas, plus tard qu’à l’accoutumée. Agrippine me donna une petite tape.
— Cours, idiot. Précipite-toi auprès de lui. Et ne permets à personne de t’arrêter.
Si fort était l’ascendant de cette femme sur moi que je courus à moitié et que j’assurai aux esclaves qui tentèrent de me barrer la route que j’étais invité au souper de l’empereur. Néron prenait son repas dans la petite salle des banquets, qui ne recevait en temps ordinaire qu’une cinquantaine de convives. La salle était déjà pleine à craquer quand j’arrivai. Quoiqu’on eût placé trois personnes par lits, il n’y avait pas assez de couches pour tous les invités, dont certains avaient dû se contenter de chaises. Vêtu avec soin et recherche, Néron parlait avec animation et son visage d’une juvénile beauté rayonnait de bonheur. D’abord il me fixa sans mot dire, puis il m’embrassa et ordonna d’apporter une chaise pour moi, tout à côté de lui, à la place d’honneur.
— Les muses étaient dans d’excellentes dispositions, aujourd’hui, m’annonça-t-il puis, se penchant vers moi, il me murmura à l’oreille :
— Minutus, ô Minutus, sais-tu ce que c’est que d’aimer de toute son âme ? Aimer et être aimé. Qu’est-ce qu’un être humain peut désirer de plus ?
Tout en dévorant avec entrain, il donna ses instructions à un homme portant le manteau long des musiciens. C’était, je devais l’apprendre par la suite, Terpnus, le plus célèbre citharède de notre temps. J’étais si ignorant alors ! Durant le repas, Terpnus composa un accompagnement pour les poèmes d’amour que Néron avait écrits dans l’après-midi, après quoi il les chanta dans un silence religieux.
Sa voix était si travaillée et si puissante qu’elle transperçait l’âme et lorsqu’elle s’éteignit, après un dernier accord de cithare, nous applaudîmes éperdument. Je ne saurais dire si les vers de Néron étaient bons ni dans quelle mesure ils plagiaient d’autres poètes, mais chantés par Terpnus, ils me firent une forte impression, et pourtant je ne suis pas particulièrement connaisseur en matière musicale. Avec des affectations de timidité, Néron remercia l’assistance pour ses applaudissements, prit l’instrument des mains de Terpnus et en agaça longtemps les cordes, sans oser cependant chanter, bien qu’on l’en pressât.