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— Un jour je chanterai, annonça-t-il. Il faut d’abord que Terpnus m’apprenne à maîtriser ma voix et à l’affermir. Je sais qu’elle a certaines possibilités et si je dois chanter, je veux que ce soit à l’égal des meilleurs. C’est mon unique ambition.

Sur les instances de l’empereur, Terpnus chanta, interminablement. Néron semblait ne devoir jamais se lasser. Il ne cessait de lui demander de nouveaux airs et d’un regard imposait silence à ceux qui, gagnés par l’ennui, entamaient des conversations à mi-voix par-dessus leurs coupes.

À la fin, j’eus moi-même bien du mal à réprimer mon envie de bâiller. Observant les autres convives, je notai que Néron choisissait ses amis sans respect exagéré pour la noblesse des familles ou les hautes fonctions de l’État, et n’obéissait apparemment qu’à son goût personnel.

Dans l’assemblée, le personnage de plus haute naissance était Marcus Othon. Comme mon père, il descendait des rois étrusques. Le sénat avait fait ériger une statue de son père sur le Forum. Lui-même était célèbre pour ses extravagances et ses folles imprudences. Je me souvenais d’avoir entendu dire que ses frasques lui avaient valu d’être battu par son père bien après qu’il lui eût accordé la toge virile.

Je vis aussi parmi les convives Claudius Senecio, dont le père n’était pourtant qu’un des affranchis de l’empereur Caius. Marcus et Claudius étaient tous deux de fort beaux jeunes gens qui pouvaient se conduire bien lorsque l’envie leur en prenait. Enfin j’aperçus aussi Annaeus Serenus, un des riches amis de Sénèque, vers lequel Néron se pencha pour murmurer quelques mots lorsque Terpnus s’interrompant, goba un œuf afin de s’adoucir la voix.

Quand Néron écoutait la musique, il sombrait dans la rêverie, et avec ses traits fins et sa chevelure rousse, il ressemblait à un Endymion de marbre. À la fin, il renvoya la plupart de ses hôtes, n’en gardant qu’une dizaine, au nombre desquels je figurais. Dans sa juvénile ardeur à vivre, il n’était pas encore las et suggéra que nous nous vêtissions pour aller nous divertir dans les rues de la cité.

Lui-même choisit la tenue d’un esclave et dissimula sa tête sous un capuchon. Nous étions tous assez ivres pour que n’importe quoi nous parût amusant. Ainsi donc, hurlant et riant, nous descendîmes les pentes abruptes des rues conduisant au Forum. En passant devant la demeure des vestales, nous chuchotâmes mais Othon lança une plaisanterie obscène bien digne de son absolue impiété.

Dans la rue des orfèvres, nous rencontrâmes un chevalier ivre qui se plaignait d’avoir perdu ses compagnons. Néron lui chercha querelle et l’assomma quand il voulut se battre.

L’empereur était trop fort pour ses dix-huit ans. Othon dénoua son manteau et nous nous en servîmes pour faire rebondir dans les airs le malheureux ivrogne. Quand nous eûmes bien ri, Senecio le poussa dans une bouche d’égout, mais nous l’en tirâmes pour l’empêcher de se noyer. En braillant, donnant des coups de pied dans les auvents baissés des boutiques, et décrochant des enseignes dont nous faisions des ornements de triomphe, nous atteignîmes les puantes ruelles de Subure.

Là, nous chassâmes brutalement tous les clients d’une petite taverne et contraignîmes le propriétaire à nous abreuver. Le vin était ignoble. Nous brisâmes donc les amphores, en répandant leur contenu sur le sol et dans la rue. Pour apaiser les larmes du tavernier, Serenus lui promit de le dédommager. Néron était très fier d’une écorchure qu’il avait reçue au menton et il nous interdit de punir celui qui la lui avait faite, un toucheur de bœufs du Latium, et déclara que ce rustre aux membres grossiers était un homme d’honneur.

Senecio voulut nous emmener dans un bordel, mais Néron dit tristement que sa sévère mère lui interdisait même de fréquenter les prostituées de la plus haute volée. Alors Serenus, avec des airs de conspirateur, nous fit jurer à tous le secret avant de nous entraîner vers une maison sise sur les pentes du Palatin, élégante demeure qu’il avait, nous confia-t-il, acquise et nantie de toutes les commodités pour y abriter la plus belle femme du monde. Néron manifesta beaucoup d’embarras et d’inquiétude :

— Comment oserions-nous la déranger si tard ? demanda-t-il à plusieurs reprises, ajoutant aussitôt après : Crois-tu qu’elle consentira à écouter l’un de mes poèmes ?

Mais tout cela n’était que simagrées car dans cette maison vivait Acté, l’ancienne esclave grecque dont Néron était follement amoureux. Serenus ne feignait d’être son amant que pour permettre à l’empereur de la couvrir de cadeaux par son intermédiaire. Je dois reconnaître que la jeune femme était d’une éclatante beauté. Je présume qu’elle aussi était fort éprise, car elle ne montra que du bonheur d’être éveillée ainsi, aux petites heures du jour, par Néron et sa kyrielle de compagnons d’ivrognerie.

Néron jura qu’elle descendait du roi Attalus et qu’il le démontrerait quelque jour au monde. Pour ma part, je ne l’approuve pas d’avoir jugé nécessaire de nous donner à admirer la jeune fille nue et de nous avoir vanté la blancheur neigeuse de sa peau. Elle paraissait posséder une excellente éducation et toutes sortes de charmes agréables, mais Néron prit seulement plaisir à la faire rougir en nous assurant qu’elle ne saurait rien refuser aux amis de son amant. Il fallait qu’il leur prouvât qu’il était le plus heureux et le plus enviable des jeunes gens de son âge.

Telle fut la nuit inaugurale de ma nouvelle vie à Rome, et ce ne fut pas une vie honorable. Après quelque temps, Néron me promit d’obtenir pour moi quelque charge que je désirais. Il était même disposé à me recommander pour prendre le commandement d’une cohorte de la garde prétorienne. Je déclinai son offre en lui assurant que je ne désirais rien qu’être son ami pour apprendre à ses côtés l’art de vivre. Cette réponse lui agréa :

— Ton choix est sage, ô Minutus. Nulle charge ne mérite qu’on perde du temps pour elle.

Il arrivait parfois que des affaires ne pouvaient être renvoyées ni devant la juridiction du préfet de la ville, ni devant celle du préfet du prétoire et je dois dire pour la défense de Néron que, dans ces occasions où il lui fallait bien siéger, le jeune empereur se montrait consciencieux et juste.

Il savait imposer des bornes à la logorrhée des avocats et, pour éviter que les autres juges ne se rendissent à son avis par flagornerie, il les invitait à lui fournir des conclusions écrites et ne rendait son verdict que le lendemain, après les avoir lues. Sa jeunesse, sa longue chevelure et son goût pour les vêtements élégants ne l’empêchaient nullement d’en imposer au public par la dignité de son maintien.

Je ne lui enviais guère sa position. Il n’est pas facile de garder la tête froide quand, à dix-sept ans, on est porté à la tête de l’empire qui gouverne le monde et que l’on est constamment exposé aux entreprises d’une mère jalouse et avide de pouvoir. Je crois que seule sa passion pour Acté arracha Néron à l’influence d’Agrippine et l’éloigna d’elle. Si déchirante que fut pour lui cette évolution, il ne supportait plus les paroles blessantes que sa mère lançait sans cesse contre la jeune fille. Et en fait, il aurait pu plus mal choisir, car Acté n’interféra jamais dans les affaires de l’État et ne manœuvra jamais pour obtenir quelque cadeau, même si elle était toujours ravie d’en recevoir.

Insensiblement, Acté réussit à subjuguer la folie des Domitiens que Néron portait dans ses veines. Elle avait le plus grand respect pour Sénèque. Et ce dernier favorisait en secret une liaison qu’il considérait comme beaucoup moins dangereuse que celle que son ancien pupille aurait pu nouer avec une jeune fille de haute naissance ou une jeune matrone. Le mariage de Néron et d’Octavie était une simple formalité.