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Il ne l’avait épousée que parce qu’elle était la sœur de Britannicus. Ils n’avaient pas encore partagé la même couche, car Octavie était trop jeune. Je dois à la vérité de dire que les traits d’Octavie n’avaient rien de bien charmant C’était une fillette d’un caractère hautain et renfermé, avec laquelle il était difficile d’avoir une conversation à cœur ouvert. Elle n’avait malheureusement pas hérité la beauté piquante de sa mère, Messaline.

Agrippine fut assez sage pour se rendre à l’évidence. Ses plaintes et ses explosions de fureur ne faisaient que l’éloigner chaque jour davantage de son fils. Elle redevint une mère débordante de tendresse, l’accabla de caresses et de baisers passionnés, lui offrit de partager sa chambre pour jouer de nouveau le rôle de sa plus proche et de sa meilleure confidente. Cette attitude suscita chez Néron un torturant sentiment de culpabilité. Un jour qu’il choisissait dans les réserves de tissus et de joyaux du Palatin un présent pour Acté, un remords de conscience le poussa à prendre aussi un bijou pour Agrippine. Blêmissant de rage, celle-ci lui jeta au visage que le trésor du palais lui appartenait déjà, à elle, l’héritière de Claude et que c’était grâce à elle que son fils y avait accès.

À mon tour, je m’exposai au courroux d’Agrippine en refusant de répondre à ses questions sur les opinions politiques et les frasques des amis de Néron. On aurait dit que cette femme qui avait si longtemps tenu tête à l’adversité, se ressentait tout à coup des épreuves subies et perdait toute maîtrise d’elle-même en découvrant qu’elle ne parviendrait pas à gouverner Rome à travers son fils. Dans la colère, son visage se crispait, effrayant de laideur, ses yeux étincelaient comme ceux de la Méduse et elle se répandait en imprécations d’une insoutenable obscénité. Pour moi, elle s’était tout à fait déconsidérée.

Je pense que la cause première de la rupture entre Néron et Agrippine procédait de l’excès même de l’amour qu’il lui portait et qui allait bien au-delà de l’affection décente qu’un fils doit à sa mère. Agrippine l’avait très délibérément séduit. À la fois dégoûté et attiré par elle, il ne la quittait que pour se réfugier dans les bras d’Acté ou pour se défaire de son fardeau de haine dans quelque bataille de rue. Cependant, l’éducation morale qu’il avait reçue de Sénèque lui avait appris à se maîtriser au moins extérieurement. Dans sa folle jalousie, Agrippine avait commis l’erreur décisive de perdre son sang-froid.

Agrippine ne conservait qu’un soutien, mais extrêmement puissant. Il avait nom Pallas. L’affranchi grec se prétendait descendant des mythiques rois d’Arcadie. Après avoir servi l’État sous trois empereurs, il était devenu si rusé et si méfiant qu’il ne parlait jamais à ses esclaves pour qu’on ne déformât pas ses propos et qu’il ne donnait ses ordres que par écrit. À mes yeux, la rumeur d’une liaison entre Agrippine et lui n’avait pas de sens. N’était-ce pas Pallas qui avait conseillé à Claude de l’épouser ? Mais il ne faisait pas de doute que l’amitié que la première dame de Rome lui témoignait devait le flatter.

Pallas considérait toujours Néron comme un enfant stupide et il saisissait toutes les occasions de lui montrer combien sa propre expérience était indispensable à l’État.

Quand Néron émit le vœu de diminuer les impôts pour plaire aux provinces et à la plèbe, Pallas feignit d’abord d’accepter sans hésitation cette idée puis incidemment, d’une voix acerbe, demanda comment l’empereur prévoyait de trouver l’argent dont le sénat avait besoin. Et, chiffres irréfutables à l’appui, il démontra que l’État ferait faillite si les impôts baissaient. Si talentueux que fût par ailleurs Néron, il n’avait pas la tête aux chiffres et considérait le calcul comme une activité d’esclave indigne d’un empereur.

Pallas était un homme courageux. Un quart de siècle plus tôt, il avait risqué sa vie en allant à Capri dévoiler à Tibère la conspiration de Séjan. Son immense fortune était évaluée à trois cents millions de sesterces, et son influence était à la mesure de sa richesse et de sa position. Enfants de Claude, Britannicus et Octavie suscitaient son respect et il n’avait pas été directement impliqué dans la misérable fin de Messaline. Quand il avait accepté de prendre en charge les finances de l’État, il avait arraché à Claude la promesse de ne jamais être obligé de rendre compte des mesures qu’il prendrait. Le jour même où Néron avait pris le pouvoir, Pallas lui avait arraché une promesse identique en échange du paiement sur les deniers de l’État, de la récompense promise à la garde prétorienne.

Mais c’était un homme vieilli et fatigué et les finances de l’État n’avaient pas connu l’évolution qu’aurait nécessitée la gigantesque expansion de Rome. Pallas conservait les anciennes traditions avec une obstination rigide. De tous côtés, on me répétait cela. Mais lui se croyait toujours indispensable. Quand il avait un différend avec Néron, il n’hésitait jamais à brandir la menace de sa démission et du chaos, qui, à l’en croire, s’installerait alors dans l’État.

— Demande-donc à ta mère, si tu ne me crois pas, concluait-il toujours.

Sénèque, sentant son pouvoir menacé, prit au nom de Néron la décision fatidique. Avec l’aide des plus sagaces banquiers de Rome, il dressa un plan détaillé des profondes réformes de l’impôt nécessaires à la santé des finances de l’État, en accord avec l’esprit du temps. Après consultation de Burrus, il fit occuper le Palatin et le Forum par les prétoriens.

— Es-tu l’empereur, oui ou non ? dit-il à Néron. Convoque Pallas et donne-lui son congé.

Néron éprouvait tant de respect et de crainte pour Pallas qu’il reculait devant cette idée.

— Je pourrais peut-être lui envoyer un ordre écrit, comme il fait lui-même toujours ?

Mais Sénèque voulait endurcir la volonté de Néron. Si difficile que ce serait pour le jeune empereur de regarder Pallas droit dans les yeux, il lui faudrait annoncer la nouvelle en personne. De son côté, Pallas avait eu vent de ce qui se tramait, mais il méprisait trop le précepteur philosophe pour prendre au sérieux la rumeur de son renvoi.

En cet instant fatidique où il allait affirmer son jeune pouvoir, Néron désira être entouré de ses amis, avoir leur approbation et leur soutien moral et je fus donc témoin de ce déplaisant épisode. Quand Pallas reçut le message de l’empereur, des gardes avaient déjà été placés à sa porte pour empêcher l’affranchi de prévenir Agrippine. Mais il faut reconnaître que, lorsqu’il comparut devant Néron, ce fut avec une majesté princière. Pas un muscle ne bougea sur son vieux visage ridé quand Néron, avec des gestes élégants, discourut en son honneur, sans oublier les rois arcadiens et en le remerciant du fond du cœur pour les services rendus à l’État.

— Je ne puis plus longtemps supporter de te voir ainsi, vieilli avant l’âge et ployant sous le faix de tes responsabilités, comme tu t’es toi-même si souvent décrit, dit Néron en exhorde. Par faveur spéciale, je t’autorise à te retirer immédiatement dans ton domaine de campagne. En ce lieu dont le luxe aimable est connu de tous, tu pourras jouir en paix jusqu’à la fin de tes jours de la richesse que tu as accumulée sans commettre jamais la moindre indélicatesse, la moindre faute qui eût souillé ta réputation.

— J’espère, parvint seulement à répondre Pallas, que tu me permettras de prononcer le serment de purification sur le Capitole, comme le mérite ma position.

Néron répondit que, lui ayant promis de ne lui demander aucun compte, il ne pouvait certes pas exiger ce serment d’un serviteur de l’État si digne de confiance mais, puisque Pallas désirait alléger ainsi sa conscience, alors bien sûr, Néron n’y verrait pas d’objection. Bien au contraire, ce serment mettrait fin à certaines rumeurs qui circulaient avec obstination.