Cette brillante démonstration des talents de chanteur de Britannicus constituait une désagréable surprise pour Néron mais, dissimulant ses sentiments, il loua avec beaucoup d’éloquence la belle voix du jeune homme. Britannicus se retira un peu plus tard, prétextant un léger malaise. Je suppose que le tumulte de son âme lui faisait craindre une attaque d’épilepsie. Ses compagnons se levèrent aussi et plusieurs jeunes gens élevés dans des principes sévères profitèrent de l’occasion pour prendre congé. À tort ou à raison, Néron interpréta leur départ comme une manifestation d’opposition à sa personne et donna libre cours à sa fureur.
— Ce chant appelle à la guerre civile, s’écria-t-il. Souvenez-vous ! Popée n’avait que dix-huit ans et le divin Auguste dix-neuf lorsqu’ils ont pris la tête de leurs légions dans les guerres civiles. Mais si Rome préfère un épileptique hargneux à un chef comme moi, alors je renoncerai à gouverner et me retirerai à Rhodes. Je ne plongerai jamais l’État dans la guerre civile. Mieux vaudrait s’ouvrir les veines ou prendre du poison que d’infliger pareil malheur à la patrie.
Tout ivres que nous fussions, nous fûmes saisis de frayeur en entendant ces paroles. Plusieurs convives se retirèrent encore. Ceux qui demeurèrent, dont j’étais, louèrent Néron de ses pensées généreuses tout en lui assurant que Britannicus était éloigné de l’espérance même de lui succéder.
— D’abord, un empire à deux têtes : c’est ce dont me menace ma mère, expliqua Néron. Puis la guerre civile. Qui sait quelles listes Britannicus compose dans le secret de ses pensées ? Peut-être vous tous y figurez-vous déjà.
Ces paroles rendaient à nos oreilles un son inquiétant. Elles avaient le désagréable accent de la vérité. Nous nous efforçâmes pourtant d’en rire et lui rappelâmes que le roi des saturnales pouvait se livrer à toutes les facéties qui lui convenaient, si cruelles fussent-elles. Ainsi rappelé au jeu, il se mit à nous charger de corvées humiliantes. Quelqu’un dut aller s’emparer des chaussures des vestales. Senecio reçut l’ordre de réveiller et d’amener parmi nous la vieille patricienne qui avait joué de son influence pour l’introduire au Palatin, malgré ses basses origines.
Fatigué de ces simples fredaines, Néron décida de tenter l’impossible. Bon nombre d’entre nous se retirèrent quand il s’écria :
— Mes lauriers à qui m’amènera Locuste.
Les autres semblaient savoir de qui il s’agissait mais moi, dans ma candeur, je demandai :
— Qui est Locuste ?
Personne ne semblait vouloir me répondre.
— Locuste, dit Néron, est une femme qui a beaucoup souffert et qui sait cuisiner des plats de champignons pour les dieux. J’aurai peut-être du goût pour la nourriture des dieux après avoir été si ignoblement insulté ce soir.
— Donne-moi tes lauriers, m’écriai-je sans prendre garde à ces derniers mots. Tu ne m’avais pas encore attribué de corvée.
— Oui, oui, ô Minutus Lausus, mon meilleur ami, c’est à toi que revient la tâche la plus difficile. Minutus sera notre héros des saturnales.
— Et après nous le chaos ! s’exclama Othon.
— Non, non, le chaos sera en notre temps, se récria Néron. Pourquoi ne pas goûter aussi au chaos ?
À cet instant, la vieille patricienne entra, demi-nue et saoule comme une bacchante, en jetant autour d’elle des branches de myrtilles, tandis que Senecio tentait en vain de la modérer. Comme elle n’ignorait rien de ce qui se passait à Rome, je lui demandai où je pourrais trouver Locuste. Ma question ne l’étonna point, elle pouffa à la manière des petites filles, en se dissimulant la bouche, avant de me conseiller de demander mon chemin dans le quartier de Coelius. Je me retirai aussitôt. La cité était illuminée comme en plein jour et je n’eus pas de peine à dénicher la bicoque de Locuste. Je cognai l’huis, elle s’ouvrit, et à ma grande surprise, je me trouvai nez à nez avec un garde prétorien courroucé qui ne voulut pas me laisser entrer. La vue de l’étroite bande pourpre des chevaliers qui bordait ma tunique ne le fit pas fléchir.
— La femme Locuste est sous surveillance, expliqua-t-il. De graves accusations pèsent contre elle. Elle ne doit voir personne. À cause d’elle, j’ai manqué toutes les fêtes des saturnales.
Il ne me restait plus qu’à me précipiter au camp de la garde pour intervenir auprès de son supérieur, qui fort heureusement n’était autre que Julius Pollio, frère de mon ami d’enfance Lucius Pollio. Julius était tribun dans la garde prétorienne et ne s’opposa pas aux ordres du roi des saturnales. Au contraire, il saisit l’occasion qui lui était donnée d’approcher Néron.
— Je suis responsable de cette femme, dit-il. Il faut donc que je vienne avec elle pour la surveiller.
Locuste n’était pas encore vieille, mais son visage ressemblait à une tête de mort et ses jambes avaient été si déchirées par la torture que nous dûmes appeler une litière pour la transporter au Palatin. Tout le long du chemin elle ne prononça pas un mot, le regard fixe, une expression amère sur le visage. Il y avait quelque chose d’effrayant et de répugnant en elle.
Néron et les derniers invités restés avec lui s’étaient transportés dans la petite salle de réception. Tous les esclaves avaient été renvoyés. À ma grande surprise, Sénèque et Burrus avaient également rejoint le petit groupe, vers le milieu de la nuit. Je ne sais si Néron lui-même les avait mandés ou si c’était Othon qui les avait prévenus, effrayé par les dispositions d’esprit de l’empereur. Il ne restait plus trace de la gaieté des saturnales. Chacun évitait soigneusement le regard de l’autre et une certaine anxiété régnait dans la salle.
Quand Sénèque aperçut Locuste, il se tourna vers Néron !
— Tu es l’empereur. La décision t’appartient. Qu’il en soit comme le veut le destin. Mais permets-moi de me retirer.
Il se couvrit la tête d’un coin de son manteau et s’en fut, Burrus hésitait. Néron l’apostropha :
— Dois-je me montrer plus faible que ma mère ? Me serait-il interdit de poser à l’amie de ma mère quelques questions sur la nourriture des dieux ?
— Tu es l’empereur, répliqua tristement Burrus. Tu sais mieux que quiconque ce que tu fais.
À son tour, il nous quitta, la tête baissée et son bras infirme ballottant sur son flanc.
Les yeux écarquillés et exorbités, Néron jeta un regard circulaire sur l’assistance.
— Allez-vous-en, tous ! ordonna-t-il. Laissez-moi seul avec l’amie très chère de ma mère. Nous avons de graves questions culinaires à discuter.
Par courtoisie, j’entraînai Julius Pollio dans la grande salle des banquets vide et lui offris du vin et de la nourriture restés inentamés.
— De quoi est donc accusée cette Locuste ? m’enquis-je. Qu’a-t-elle à faire avec Agrippine ?
Julius me lança un regard ébahi.
— Ignores-tu vraiment que Locuste est la plus talentueuse fabricante de poisons de Rome ? Elle a été condamnée il y a plusieurs années en vertu de la loi Julia mais grâce à Agrippine, la sentence n’a jamais été exécutée. Après avoir été soumise à la question, comme tous les empoisonneurs, elle a simplement été assignée à résidence dans sa maison. Je suppose qu’elle avait tant à dire que les magistrats qui la questionnaient en ont été effrayés.
J’étais muet d’étonnement. Julius Pollio cligna de l’œil, but une gorgée de vin et reprit :
— Tu n’aurais donc pas même entendu parler du plat de champignons qui a fait de Claude un dieu ? Nul n’ignore à Rome que Néron a accédé au sommet de l’empire grâce à l’intelligente collaboration d’Agrippine et de Locuste.
— Je voyageais dans les provinces à l’époque et je n’ai jamais fait très attention aux rumeurs venues de Rome, répliquai-je, tandis que les pensées se bousculaient dans ma tête. D’abord je songeai que Néron voulait du poison pour mettre fin à ses jours, comme il avait menacé de le faire. Et puis une autre hypothèse m’apparut clairement.