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La présence de Sénèque et de Burrus s’expliquait si Néron, offensé par le comportement de Britannicus, souhaitait interroger Locuste, sans doute dans le dessein d’accuser Agrippine d’avoir empoisonné Claude. Il pourrait ainsi la mater en menaçant de porter l’affaire sur la place publique, ou même, après un procès secret, la bannir. Mais il me semblait impossible qu’il l’accusât publiquement. Cette idée me rassurait, car je ne croyais toujours pas qu’Agrippine avait vraiment fait tuer Claude. Son cancer de l’estomac m’était connu deux ans avant sa mort.

Après avoir ainsi médité, j’observai :

— Je crois qu’il vaudrait mieux que nous gardions le silence sur ce qui est arrivé cette nuit.

Julius Pollio éclata de rire.

— Ce ne sera pas difficile en ce qui me concerne. Un soldat obéit aux ordres sans discuter.

Je dormis mal cette nuit-là, et mes rêves furent autant de sinistres présages. Le lendemain, je partis pour le domaine campagnard de mon père, aux environs de Caere, accompagné du seul Barbus. Il faisait très froid et nous étions dans les jours les plus sombres de l’hiver. Mais dans la paix silencieuse de la campagne, je conçus l’espoir de pouvoir enfin accomplir un projet qui me tenait depuis longtemps à cœur : écrire un livre sur mes mésaventures ciliciennes.

Je ne suis pas poète, je m’en étais rendu compte. Je ne pouvais donner une narration historique de la rébellion sans éclairer sous un jour défavorable le rôle du roi de Cilicie et celui du proconsul de Syrie. Me remémorant certains récits d’aventure grecs que j’avais lus pour tuer le temps dans la demeure de Silanus, je décidai de composer une semblable histoire de brigands, dans un grossier style comique. Je grossirais les aspects ridicules de ma captivité et j’en minimiserais les souffrances. Pendant plusieurs jours, je me plongeai si complètement dans mon ouvrage que j’en oubliais et le temps qui passait et le lieu où je me trouvais. Je croyais qu’en me moquant ainsi par écrit de toutes les misères que j’avais subies, je m’en libérais.

L’encre des dernières lignes était à peine sèche que me parvint de Rome une nouvelle étonnante. Au cours d’un repas de réconciliation de la famille impériale, Britannicus avait été frappé d’une grave crise d’épilepsie. On l’avait transporté jusqu’à sa chambre et il était mort peu après, à la surprise générale, car d’ordinaire il se remettait très promptement de ses attaques.

Fidèle à la tradition de ses aïeux qui s’abstenaient de rendre publics les douloureux événements, Néron avait le soir même fait brûler le corps de Britannicus sur le Champ de Mars, sous une violente averse d’hiver. Puis les ossements, sans oraison funèbre ni procession, avaient été transférés au mausolée du divin Auguste. Parlant ensuite sur ce décès devant le sénat et le peuple, Néron avait fait appel à la patrie, dont le soutien était son seul espoir pour l’avenir, à présent que son frère n’était plus là pour l’aider à gouverner l’empire.

On est toujours trop heureux de croire ce qu’on souhaite être la vérité. Mon premier sentiment fut donc un énorme soulagement. La brusque disparition de Britannicus résolvait dans mon esprit tous les conflits politiques latents, de la meilleure façon qui fût pour Rome et pour Néron. Agrippine ne pourrait plus utiliser Britannicus quand elle reprocherait son ingratitude à son fils. Le fantôme menaçant de la guerre civile se dissipait en nuées.

Mais au plus profond de moi, un doute secret me rongeait, que je voulais encore ignorer. Je m’attardai à Caere, peu soucieux de rentrer à Rome. J’appris que Néron avait partagé l’immense fortune héritée de Britannicus entre ses amis et les membres influents du sénat. Il semblait avoir distribué de fabuleux cadeaux, comme pour acheter les bonnes dispositions de chacun. Je n’avais quant à moi nul désir de recevoir une part sur les richesses de Britannicus.

Quand enfin je retournai à Rome, au début du printemps, Néron avait retiré à Agrippine sa garde d’honneur et lui avait ordonné de quitter le Palatin pour la maison décrépie de la vieille Antonia, la mère défunte de Claude. Là Néron lui rendait parfois visite, mais toujours accompagné, de façon qu’elle fût obligée de se contenir.

Agrippine avait fait bâtir un sanctuaire à Claude sur la colline du Coelius, mais Néron l’avait fait raser sous le prétexte qu’il avait besoin du terrain pour d’autres projets, de grandioses plans de construction d’un nouveau palais. De la sorte, le titre de prêtresse de Claude auquel avait droit Agrippine, perdait tout son sens. Tante Laelia m’apprit que la mère de Néron se retrouvait aussi solitaire qu’aux temps difficiles où Messaline était encore vivante.

Titus, le fils de Vespasien, avait lui aussi été malade après le repas au cours duquel son ami Britannicus avait été frappé par le destin. Je résolus de me rendre à son chevet, car même si je l’avais évité depuis que je fréquentais Néron, je connaissais très bien son père.

Encore pâle et amaigri par sa maladie, Titus me jeta un regard incrédule en me voyant arriver les bras chargés de cadeaux. Ma visite était pour lui totalement inattendue. Bien plus que chez son père, les origines étrusques des Flaviens étaient visibles à son visage carré, à son menton et à son nez. Il suffisait pour s’en convaincre de le comparer aux statues étrusques et, pour moi qui revenait de Caere, la ressemblance était étonnamment frappante.

— J’ai séjourné à Caere depuis la fin des saturnales, lui expliquai-je. J’ai écrit un récit d’aventures dont je tirerai peut-être une pièce. J’ignore donc ce qui s’est passé à Rome pendant tout ce temps. Mais certains bruits infâmes me sont venus aux oreilles. Mon nom a même été associé à la mort soudaine de Britannicus. Tu dois me connaître assez pour ne pas croire ce qu’on dit de mal à mon sujet. Raconte-moi la vérité. Comment est mort Britannicus ?

Titus me considéra d’un regard dépourvu de crainte.

— Britannicus était mon unique ami. Un jour, je lui élèverai une statue d’or parmi les dieux du Capitole. Dès que je serai suffisamment rétabli, je rejoindrai mon père en Bretagne. Durant ce banquet, j’étais assis aux côtés de Britannicus. Néron ne nous permettait pas, à nous qui ne portions pas la toge virile, de prendre notre repas couchés. La soirée était froide et l’on nous servit des boissons chaudes. Le serviteur qui s’occupait de Britannicus lui a volontairement présenté une boisson si chaude qu’il s’est brûlé la langue en la goûtant. Britannicus a réclamé un peu d’eau froide qu’on lui a versée : il a bu et, aussitôt, il a perdu l’usage de la parole et de la vue. Je me suis saisi de sa coupe et j’ai avalé une gorgée de liquide. J’ai été pris de vertige, tout s’est mis à danser devant mes yeux. Heureusement, j’en ai été quitte en tombant gravement malade, ce que je n’avais jamais été jusqu’alors. Je serais peut-être mort moi aussi, si je n’avais pas vomi.

Je n’en croyais pas mes oreilles :

— Alors tu penses vraiment qu’il a été empoisonné et que tu as toi aussi bu du poison ?

Titus posa sur moi son regard d’enfant sérieux.

— Je ne le crois pas. Je le sais. Ne me demande pas qui est le coupable. Ce n’était pas Agrippine, en tout cas, car elle a été bouleversée quand elle a vu ce qui se passait.

— Si c’est vrai, alors, il ne me reste plus qu’à croire qu’elle a vraiment empoisonné Claude comme l’affirme toujours la rumeur.

Ses yeux en amande me considérèrent avec pitié.

— Tu ignorais même cela ? Même les chiens de Rome hurlaient à la mort autour d’Agrippine quand elle est descendue sur le Forum après que les prétoriens aient proclamé Néron empereur.