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— Alors le pouvoir est une réalité bien plus terrible que je n’aurais cru !

— Le pouvoir est un fardeau bien trop lourd pour les épaules d’un seul homme, si habile fût-il. Aucun des gouvernants de Rome ne l’a porté sans être écrasé par lui. J’ai eu tout loisir de réfléchir à ces questions durant ma maladie et certes je préfère toujours penser du bien des gens que du mal. Toi aussi je t’estime, pour être ainsi venu me demander la vérité. C’est une démarche honorable. Je sais que le Tout-Puissant a créé les hommes comédiens, mais je doute que sois venu te renseigner pour le compte de Néron sur ce que je pense de la mort de mon meilleur ami. Je connais Néron, aussi. Il est persuadé à présent qu’il a réussi à acheter ses amis pour qu’ils oublient, et lui-même préfère oublier. Mais si tu étais venu pour m’attaquer, j’avais un poignard à portée de la main.

Tirant une dague de sous un coussin, il la jeta, au loin, comme me prouver sa confiance. Mais elle n’était pas absolue. Il avait trop d’assurance, paraissait trop aguerri pour cela. Nous sursautâmes tous deux comme des conspirateurs lorsqu’une jeune femme magnifiquement vêtue entra à l’improviste dans la chambre, suivie d’une esclave qui portait un panier. La jeune femme était mince, avec des épaules musclées comme celles de Diane, ses traits étaient à la fois fins et durs et sa chevelure était apprêtée à la mode grecque, avec de courtes boucles. Ses yeux verts me jetèrent un regard inquisiteur. Son visage me semblait si familier que je la fixai en retour, éberlué et stupide.

— Tu ne connais pas ma cousine, Flavia Sabina ? s’enquit Titus. Chaque jour, elle m’apporte des aliments conformes aux prescriptions du médecin et elle supervise elle-même leur cuisson. Veux-tu te joindre à moi, en ami ?

J’avais affaire à la fille du préfet de Rome, Flavius Sabinus, frère aîné de Vespasien. Pour qu’elle me fût si familière, j’avais dû l’apercevoir dans quelque banquet ou procession de fête. Je la saluai respectueusement, mais ma langue se dessécha dans ma bouche et je contemplai comme ensorcelé son visage énergique.

Sans paraître le moins du monde gênée, elle disposa pour nous une collation spartiate. Il n’y avait pas même un pot de vin dans le panier. Je mangeai par politesse, mais les mets refusaient de franchir le seuil de ma gorge quand mon regard se posait sur la jeune fille, et je songeai qu’aucune femme n’avait jamais, au premier coup d’œil, produit sur moi une telle impression.

Les raisons de tant d’émotion m’échappaient. Flavia Sabina ne manifestait pas le moindre intérêt à mon endroit. Hautaine et sereine, enfermée dans son mutisme, la fille du préfet de la cité faisait sentir dans chacun de ses gestes qu’elle était consciente de son rang. Pendant le repas, je fus tourmenté par la sensation de plus en plus vive que tout cela n’était qu’un rêve. Nous avions beau ne boire que de l’eau, j’étais légèrement ivre.

— Pourquoi ne prends-tu pas ta part de ce repas ? lui demandai-je enfin.

— Je l’ai certes préparé, rétorqua-t-elle d’une voix moqueuse, mais je ne suis pas là pour te tenir compagnie. Je n’ai nul désir de partager avec toi le pain et le sel, Minutus Manilianus. Je te connais.

— Comment peux-tu me connaître quand moi je ne te connais pas ?

Sans plus de cérémonie, elle posa un index fuselé au coin de mon œil gauche.

— Ainsi donc je ne t’ai pas fait grand mal à l’œil, dit-elle. Si j’avais été plus exercée, j’y aurais enfoncé mon pouce. J’espère que mon poing t’a marqué quelques jours, au moins.

— Vous vous êtes battus quand vous étiez enfants ? interrogea Titus, étonné.

— Non, non, j’ai été élevé à Antioche, répondis-je, pensif.

Brusquement, un souvenir me revint en mémoire et je rougis de confusion.

— Ah, tu t’en souviens, à présent ! s’écria-t-elle. Tu étais ivre et insensé, au milieu d’une bande de voyous et d’esclaves. C’était le milieu de la nuit et vous vous livriez à mille folies dans les rues. Nous avons deviné qui vous étiez et père n’a pas voulu te traîner devant un tribunal pour une raison que tu ne connais que trop bien.

Je me rappelais fort bien cet incident. Une nuit d’automne, pendant une des escapades de Néron, j’avais essayé d’agripper une jeune fille et de l’attirer contre moi, mais son petit poing avait si durement frappé mon œil que j’étais tombé à la renverse. Mon arcade sourcilière était restée bleue pendant une semaine entière. Son compagnon s’était jeté sur nous et Othon avait été brûlé au visage avec un flambeau. J’étais tellement ivre ce soir-là que tout l’épisode s’était quelque peu perdu dans ma mémoire.

— Je ne t’ai pas fait de mal, dis-je dans une piètre tentative d’excuse. Je me suis agrippé à toi quand nous nous sommes heurtés dans l’obscurité. Si j’avais su qui tu étais, je me serais empressé de te présenter mes excuses le lendemain.

— Tu mens. Et n’essaie plus jamais de t’agripper à moi.

Cela pourrait tourner beaucoup plus mal la prochaine fois.

— Je m’en garderai bien, rétorquai-je, essayant de plaisanter. Désormais, du plus loin que je t’apercevrai, je m’enfuirai à toutes jambes. Tu m’as durement maltraité.

En vérité, loin de m’enfuir à toutes jambes, je raccompagnai Sabine jusqu’à la demeure paternelle. Ses yeux verts pétillaient de rire et son bras nu était lisse comme le marbre.

Une semaine plus tard, mon père, suivi d’un cortège de deux cents clients et esclaves, s’en fut présenter ma demande à Flavius Sabinus.

Tullia et tante Laelia avaient d’autres projets en tête, mais ces fiançailles n’étaient en aucune façon une mésalliance. La fortune de mon père contrebalançait la pauvreté de la gens flavienne.

À la requête de Sabine, nous nous mariâmes suivant l’ancien contrat, quoique je n’eusse nulle intention d’entrer dans quelque collège sacerdotal. Mais Sabine insista, disant qu’elle voulait être mariée pour la vie et qu’elle rejetait toute idée de divorce. Naturellement, je fis comme elle me demandait. Après notre mariage, il ne me fallut pas longtemps pour découvrir que je la laisserais agir à sa guise en bien d’autres domaines.

Le repas de noces fut somptueux. Sur la caisse de mon père et au nom du préfet de la cité, on invita non seulement tous les chevaliers et tous les sénateurs, mais encore tous les citoyens de Rome. Néron nous honora de sa présence. Il prit la tête du cortège et chanta, sur une musique de flûte, un hymne de mariage obscène. Mais à la fin, sans plus d’embarras, il agita poliment la torche, comme le veut la tradition.

Je retirai le voile écarlate qui coiffait Sabine et détachai de ses épaules le manteau jaune. Mais quand je voulus défaire les nœuds très serrés de sa ceinture de toile, elle se laissa tomber sur la couche et me lança :

— Je suis une Sabine. Prends-moi comme elles furent prises.

Mais je n’avais pas de cheval et je n’étais pas doué pour les brutalités auxquelles elle aspirait. Je ne compris même pas ce qu’elle me demandait, car mon amour pour Claudia ne m’avait enseigné que la tendresse et les concessions mutuelles.

Sabine était déçue mais elle ferma les yeux, serra les poings et me laissa faire comme je désirais ce que le voile rouge exigeait que je fisse. À la fin, elle jeta ses bras puissants autour de mon cou, me donna un bref baiser et, me tournant le dos, s’enfonça dans le sommeil. Je me persuadai que nous étions tous deux aussi heureux que pouvaient l’être deux époux épuisés par les festivités de leurs noces, et je m’endormis avec un soupir satisfait.

Ce ne fut que beaucoup plus tard que je découvris ce que Sabine attendait de notre union charnelle. Les cicatrices de mon visage l’avaient induite en erreur et notre première rencontre dans la rue l’avait fait rêver. Mais elle se trompait en pensant que je lui donnerais ce à quoi elle aspirait.