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Je ne nourris nul ressentiment contre elle. Elle fut plus déçue par moi que moi par elle. Comment et pourquoi elle devint ce qu’elle est devenue, c’est ce que je ne saurais dire. Vénus est une déesse capricieuse et ses caprices sont souvent cruels. Au point de vue de la famille, Junon est plus digne de confiance, mais dans ce qui touche aux autres aspects du mariage, elle est bien ennuyeuse à long terme.

Livre VII

AGRIPPINE

Comme nous passions les jours les plus chauds de l’été à Caere, mon épouse trouva un exutoire à son besoin d’activité dans la construction d’une résidence d’été, en remplacement de la vieille cahute de pêcheur au toit de roseau. Tandis qu’elle s’employait à nous bâtir une maison dotée de toutes les commodités de notre temps, elle m’observait à mon insu et notait mes faiblesses. Cependant, elle s’abstenait de m’interroger sur mes projets d’avenir, car il ne lui avait pas échappé que la seule allusion au choix d’une charge dans l’État me plongeait dans la morosité. À notre retour à Rome, Sabine eut un entretien avec son père, à la suite duquel le préfet de la cité me manda près de lui.

— On vient de terminer l’amphithéâtre de bois, m’annonça-t-il, et Néron assistera en personne à la cérémonie inaugurale. Je me tracasse beaucoup au sujet des fauves de grand prix qui m’arrivent sans cesse de toutes les parties du monde. La vieille ménagerie de la via Flaminia est beaucoup trop exiguë et Néron a des exigences nouvelles et spéciales. Il lui faut des animaux dressés qui réaliseront des prouesses jamais vues. Des sénateurs et des chevaliers devront démontrer dans l’arène leurs talents de chasseur. Les animaux promis à leurs coups ne devront donc pas être trop dangereux. En revanche, les bêtes qu’on jettera les unes contre les autres doivent être suffisamment féroces pour offrir un spectacle divertissant. Nous avons besoin d’un homme de confiance pour la charge d’intendant général, responsable à la fois de l’entretien des animaux et du spectacle du cirque. Néron désire te nommer à ce poste, car tu as une certaine expérience des animaux sauvages. C’est la une importante charge au service de l’État.

Je suppose que je n’avais à m’en prendre qu’à moi-même, car il m’était arrivé de me vanter comme un gamin d’avoir un jour capturé un lion vivant et d’avoir sauvé la vie de mes compagnons lors de ma captivité cilicienne, quand un chef de brigands s’était amusé à nous enfermer dans la tanière d’un ours. Mais l’entretien de centaines de fauves et l’organisation des spectacles de l’amphithéâtre représentaient des responsabilités pour lesquelles rien ne me désignait.

J’en fis l’observation à mon beau-père qui répliqua d’un ton caustique :

— Tu recevras du trésor impérial tout l’argent dont tu auras besoin. Les plus habiles dompteurs accourent de tous les pays pour offrir leurs services à Rome. On ne te demande que de faire preuve de jugement et de goût dans l’élaboration des spectacles. Sabine te secondera. Depuis sa plus tendre enfance, elle fréquente les ménageries.

C’était là un détail du passé de Sabine que j’ignorais. Maudissant mon sort, je regagnai ma demeure pour me plaindre amèrement à Sabine.

— À tout prendre, s’il s’agit de te plaire, j’aurais préféré une charge de questeur plutôt que celle de dompteur de fauves.

Sabine me considéra des pieds à la tête, comme si elle m’évaluait, puis, inclinant son visage sur le côté, elle laissa tomber :

— Allons, mon pauvre ami, tu ne seras jamais consul. Pourquoi ne pas choisir la vie animée, pleine d’intérêt, d’un intendant général de la ménagerie ? Le titulaire de ce poste n’avait jamais été un chevalier.

Je lui opposai que mes goûts me portaient plutôt vers la littérature.

— Que vaut, me répliqua-t-elle, sarcastique, une célébrité gagnée dans une salle de lecture, auprès de cinquante ou de cent personnes qui tapent dans leurs mains pour manifester leur joie que tu aies fini de lire ? Tu n’es qu’un oisif sans dessin personnel. Tu n’as aucune ambition.

Sabine se mit dans une telle fureur que je n’osai pas m’opposer davantage à elle, quoique la célébrité qu’on pouvait gagner auprès de fauves puants ne m’attirât guère. Nous nous rendîmes immédiatement à la ménagerie et durant notre brève tournée d’inspection, nous pûmes constater que la situation était encore pire que ce qu’avait donné à entendre le préfet.

Les animaux mouraient de faim après leur long voyage et on ne leur fournissait aucune nourriture convenable. Un tigre de grand prix agonisait et l’on ne savait plus très bien ce qu’on pouvait donner à manger aux rhinocéros ramenés à grands frais d’Afrique, car ils avaient piétiné à mort les gardiens venus avec eux. Les abreuvoirs ne contenaient qu’une eau croupie, les éléphants n’avaient pas de fourrage, les cages étaient sales et trop exiguës. Les girafes mouraient de peur, placées tout à côté des cages à lion.

Les mugissements et les rugissements des animaux épuisés me firent tourner la tête. La puanteur prenait à la gorge. Aucun des employés ou des esclaves de la ménagerie n’acceptait d’être tenu pour responsable de quoi que ce fût. Mes demandes se heurtaient invariablement à la même réponse : « Ce n’est pas mon travail. » On m’objecta même que des animaux affamés et terrorisés, pourvu qu’ils subsistassent jusque-là, se battaient mieux quand on les envoyait dans l’arène.

Sabine fut fascinée par deux énormes singes à longs poils, plus grands et plus forts que des hommes, qui avaient été transportés à Rome depuis quelque lointaine région d’Afrique. Ils ne jetaient pas un regard à la viande qu’on leur présentait et ne buvaient même plus.

— Il va falloir rebâtir tout cela, tranchai-je. Les dompteurs auront de la place pour les exercices et les cages seront assez vastes pour laisser aux bêtes la place de bouger. On fera venir de l’eau potable jusqu’ici. Des gardiens connaissant leurs habitudes seront affectés à chaque espèce d’animaux.

L’employé qui me guidait secoua la tête.

— À quoi bon ? De toutes façons, ils mourront tous dans l’arène.

Exaspéré de rencontrer tant de mauvais vouloir, je jetai la pomme que j’étais en train de croquer dans la cage des singes géants, en hurlant :

— Faudra-t-il que je vous fasse tous fouetter pour vous apprendre votre métier ?

Sabine posa une main sur mon bras en un geste apaisant en même temps que, d’un mouvement du menton, elle me montrait la cage aux singes. À ma grande surprise, une main velue se saisit de la pomme et, découvrant des crocs terrifiants, la bête l’engloutit d’un seul coup. Je fronçai le sourcil et ordonnai du ton le plus ferme que je pus :

— Donne-leur un panier de fruits et de l’eau fraîche dans un abreuvoir propre.

Le gardien éclata de rire.

— Les animaux sauvages comme ceux-là sont des carnivores. Cela se voit à leurs dents.

Arrachant la badine de mes mains, Sabine lui en cingla le visage.

— Est-ce ainsi que tu parles à ton maître ? cria-t-elle.

Terrorisé et furieux à la fois, l’homme résolut de me prouver mon erreur et s’en fut chercher un panier de fruits qu’il déversa dans la cage. Revenant à la vie, les animaux affamés se jetèrent sur cette pitance et, à ma grande surprise, se régalèrent même de raisin. C’était si étrange que les gardiens s’attroupèrent pour observer le phénomène et cessèrent de se moquer de mes ordres.

Quand mon autorité fut tout à fait établie, je vérifiai bientôt que la principale lacune ne résidait pas tant dans l’inexpérience des hommes que dans une indifférence générale et dans le manque de discipline. Depuis le premier des contremaîtres jusqu’au dernier des esclaves, chacun estimait posséder un droit naturel à chaparder une partie des aliments destinés aux animaux qui, en fin de compte, étaient nourris de manière fluctuante et hasardeuse.