L’architecte chargé par Néron de la construction de l’amphithéâtre de bois pensait déchoir en s’occupant de cages d’animaux et de cours d’exercice. Mais quand il eut vu mes plans et écouté les explications de Sabine, quand il eut compris l’ampleur de nos projets – en fait, ils se traduiraient par la création d’un nouveau quartier de la ville – son intérêt s’éveilla.
Je renvoyai ou attribuai d’autres tâches aux hommes qui s’amusaient à tourmenter les bêtes ou qui en avaient trop peur. Sabine et moi conçûmes un élégant uniforme pour les employés et nous nous fîmes bâtir une demeure dans l’enceinte des ménageries, car je n’avais pas tardé à me rendre compte que ma présence à toute heure du jour et de la nuit était indispensable si je tenais vraiment à ce que les précieux animaux fussent convenablement soignés.
Nous abandonnâmes toute vie mondaine pour nous vouer totalement aux animaux, au point qu’une lionne ayant mis bas peu avant de mourir, Sabine éleva les lionceaux dans notre couche et me contraignit à les nourrir à l’aide d’une corne à boire. Emportés par ce tourbillon d’activités indubitablement passionnantes, nous en oubliâmes notre vie conjugale.
Quand nous eûmes fait nettoyer la ménagerie et attribué à chaque espèce d’animaux des gardiens compétents et aimant leur métier, il nous fallut mettre au point le déroulement du spectacle inaugural de l’amphithéâtre, dont la date approchait avec une alarmante rapidité.
J’avais suffisamment observé de combats contre les animaux pour savoir comment organiser dans l’arène des chasses qui fussent à la fois plaisantes à regarder et point trop dangereuses pour les chasseurs. L’organisation des combats entre fauves était plus difficile, car le public était habitué aux plus étonnantes combinaisons. Par ailleurs, je plaçais de grands espoirs dans ces dompteurs de toutes nationalités qui, chaque jour en nombre croissant, venaient m’offrir leurs services. Ils apprenaient aux animaux des tours étonnants.
De fait, le plus difficile ne fut pas tant de préparer le spectacle que de conserver intact le secret dont je voulais qu’il fût entouré jusqu’au dernier jour. Comme nous étions sans cesse importunés par les curieux, je décidai d’organiser des visites. Plutôt que de garder les droits d’entrée pour moi, comme j’en avais le droit et comme j’en avais d’abord eu l’intention, je les employai à l’entretien de la ménagerie. Quand l’affluence n’était pas trop grande, les enfants et les esclaves pouvaient entrer gratuitement.
Une semaine avant la fête inaugurale, un homme décharné et barbu s’approcha de moi. Je ne le reconnus que lorsqu’il parla : c’était Simon le magicien. Le bannissement des diseurs d’horoscope étant toujours en vigueur, il avait dû renoncer à porter son splendide manteau chaldéen orné de signes du zodiaque et paraissait avoir sombré dans la misère. Posant sur moi ses yeux inquiets, il me fit une si étrange requête que je crus d’abord qu’il avait perdu la raison. Il désirait voler devant le public de l’amphithéâtre pour regagner son ancienne réputation.
À ce que je compris de ses explications confuses, ses pouvoirs de guérisseur avaient décliné et ses services n’étaient plus recherchés. À l’en croire, sa fille était morte, victime des intrigues de magiciens rivaux. Les chrétiens de Rome, en particulier, l’avaient tant poursuivi de leur haine qu’il était menacé de finir sa vie dans la déchéance et l’incertitude du lendemain. Voilà pourquoi il voulait prouver d’éclatante façon ses pouvoirs.
— Je sais que je peux voler. Autrefois, je volais sous les yeux d’immenses foules et je descendais des nuages. Et puis un jour, les messagers chrétiens sont arrivés avec leur sorcellerie et ils m’ont fait choir sur le Forum et je me suis brisé les genoux. Je veux prouver que je peux encore voler, je veux me le prouver à moi-même autant qu’aux autres. Une nuit de violente tempête, je me suis jeté du haut de la tour aventine, en étendant comme des ailes les pans de mon manteau. J’ai volé sans difficulté aucune et atterri sur mes pieds, sans dommage.
— En vérité, je dois t’avouer que je n’ai jamais cru que tu volais. J’ai pensé que tu abusais simplement le regard des spectateurs et qu’ils croyaient t’avoir vu voler.
Simon le magicien tordit ses mains noueuses et gratta son menton barbu.
— Il est possible que j’abuse le regard des autres, mais peu importe. J’ai été contraint de me convaincre que je volais, avec tant de force que je le crois toujours. Mais je ne tenterai plus d’atteindre les nuages. Je me tiendrai pour satisfait si je parviens à exécuter un ou deux tours au-dessus de l’amphithéâtre. Alors je croirai de nouveau en mes pouvoirs et à mes anges qui me portent dans les airs.
Puisqu’il ne pouvait chasser de sa tête cette idée, je finis par lui demander comment il comptait opérer. Il m’expliqua qu’il faudrait ériger un mât au milieu de l’amphithéâtre et qu’on le hisserait au sommet dans un panier afin qu’il pût s’élancer d’assez haut dans le vide. Il ne se sentait pas capable de s’élever seul au-dessus du sol avec des milliers de regards posés sur lui. Il me fixait de ses yeux perçants et parlait avec tant de conviction que la tête me tournait. Du moins, songeai-je, ce serait là un événement jamais vu dans un amphithéâtre. Si Simon voulait se briser le cou, c’était son affaire. Et puis, comment savoir ? Sa téméraire tentative serait peut-être couronnée de succès.
Néron vint à l’amphithéâtre surveiller les évolutions d’un groupe de jeunes Grecs qui répétaient une danse du glaive. Pour un jour d’automne, il faisait très chaud. Vêtu seulement d’une tunique trempée de sueur, Néron criait des encouragements aux danseurs et prenait parfois place dans la danse pour leur mettre son exemple sous les yeux. Il applaudit à la proposition du magicien lorsque je la lui communiquai :
— Un homme qui vole est déjà remarquable mais on pourrait présenter ce numéro avec un décorum artistique qui ajouterait encore à son caractère exceptionnel. Ton Juif pourrait jouer le rôle d’Icare, mais il nous faudra aussi Dédale et son chef-d’œuvre, la vache de bois dans laquelle se dissimula Pasiphaé. Et aussi pourquoi pas Pasiphaé elle-même ? Il faut bien amuser la foule.
Voyant qu’il donnait libre cours à son imagination, je me réjouis de ce que la Fortune fût à mes côtés. Nous tombâmes d’accord que Simon se raserait la barbe, se vêtirait en jeune Grec et qu’on lui fixerait dans le dos des ailes étincelantes d’or.
Quand je communiquai les prétentions impériales a Simon, il refusa tout net de se raser, affirmant qu’il y perdrait ses pouvoirs. En revanche, il n’avait rien contre les ailes. Quand je lui racontai la légende de Dédale et de sa vache de bois, il me raconta le mythe juif de Samson, qui perdit toutes ses forces lorsqu’une étrangère à sa nation lui coupa la chevelure. Mais quand je suggérai qu’il manifestait bien peu de confiance dans ses capacités à voler, il céda à toutes mes demandes. Je lui demandai s’il voulait qu’on érigeât le mât immédiatement pour qu’il pût s’entraîner, mais il objecta que cela ne ferait qu’affaiblir ses pouvoirs. Il lui semblait préférable de jeûner et de lire des incantations dans la solitude afin de rassembler ses forces pour le jour fatidique.
Néron avait prescrit que la représentation fût à la fois divertissante et édifiante. Pour la première fois dans l’histoire du cirque, on présenterait un spectacle de cette importance sans verser de sang humain. C’est pourquoi il fallait faire rire le plus possible le peuple dans l’intervalle des numéros artistiques ou émouvants. Dans les inévitables temps morts, on jetterait des cadeaux à la foule, tels que oiseaux rôtis, fruits et gâteaux, et des jetons de loterie en ivoire, qui donneraient droit à des lots de blé, de vêtements, à des objets d’argent et d’or, à des bœufs, des esclaves et même des terres.