Néron ne voulait pas de combats de gladiateurs. Cependant, pour ajouter à l’importance et à la dignité de son spectacle, il ordonna que les jeux fussent introduits par une bataille entre quatre cents sénateurs et six cents chevaliers. Le peuple se réjouit fort de voir ces hommes de haute naissance et d’une réputation sans tache, s’affronter armés d’épées en bois et de lances émoussées. Des groupes de soldats d’élite firent aussi une démonstration de leurs talents. Mais, au grand désappointement de la foule, il n’y eut pas de blessés. Comme une rumeur de mécontentement s’élevait, les soldats de garde firent mouvement vers le public, mais Néron annonça qu’il désirait que la troupe se retirât pour que le peuple de Rome apprît à user de la liberté. Cet ordre fut accueilli par des applaudissements exprimant l’allégresse générale. Les mécontents se turent, pour se montrer dignes de la confiance de l’empereur. Un duel au trident et au filet entre deux gros sénateurs poussifs fit hurler la foule de rire et, en fait, ces deux patriciens s’échauffèrent à tel point qu’ils se seraient certainement blessés si les tridents avaient été normalement aiguisés et les filets lestés de plomb comme le veut l’habitude.
Sous les hurlements d’horreur, trois hommes se laissèrent ramper sur le corps des serpents géants. Mais, au grand dépit de Néron, personne ne comprit qu’ils étaient censés représenter Lacoon et ses fils. Les chasses aux lions, aux tigres et aux bisons se déroulèrent sans incident. Grâce au refuge des tours que j’avais fait disposer çà et là dans l’arène, les jeunes chevaliers qui jouaient le rôle de chasseurs s’en tirèrent sans blessure grave, pour le plus grand déplaisir de la populace. Pour ma part, je détestai cette partie du spectacle, car je m’étais beaucoup attaché à mes animaux.
Une gigantesque ovation accueillit une jeune et souple dompteuse jaillie d’un porche obscur, apparemment poursuivie par des lions. Lorsque la jeune femme s’immobilisa au centre de l’arène, une rumeur profonde monta de la foule. Mais d’un coup de fouet, la dompteuse arrêta net les bêtes dans leur course. Les lions s’assirent avec obéissance, comme des chiens et puis, sur l’ordre de leur maîtresse, ils sautèrent les uns après les autres à travers des cerceaux.
Le bruit et les applaudissements avaient dû les énerver car lorsque la jeune femme, parvenue à la partie la plus périlleuse de son numéro, ouvrit la gueule du grand mâle pour y placer sa tête, les mâchoires du fauve se refermèrent et il lui dévora le visage. Cette surprise causa une telle jubilation et souleva une telle tempête d’applaudissements que j’eus le temps de sauver les lions.
Une chaîne d’esclaves munis de flambeaux et de barres rougies au feu les entoura promptement et les ramena dans leur cage, avant que la foule n’enjoignît aux archers à cheval de les abattre. Je dois avouer que j’étais si inquiet pour mes précieux lions que, tout désarmé que j’étais, je sautai dans l’arène pour diriger la manœuvre des esclaves.
J’avais à ce point perdu le sens que je donnai un coup de la pointe ferrée de ma chaussure dans la mâchoire du lion mâle pour lui faire lâcher sa prise sur la jeune femme. Il grogna de fureur, mais probablement trop ému par l’accident, ne m’attaqua pas.
Après qu’une troupe de Nègres peints eut pourchassé et mis à mort un rhinocéros, on transporta dans l’arène une vache de bois et le bouffon Pâris mima la légende de Dédale et de Pasiphaé, tandis qu’un taureau géant saillît la vache avec tant d’ardeur que la plupart des spectateurs crurent que Pasiphaé s’était vraiment cachée dans le simulacre.
Avec ses immenses ailes d’or, le magicien Simon suscita la surprise générale. Pâris, avec force gesticulations, tenta de l’entraîner à esquisser quelques pas de danse mais Simon le repoussa d’un majestueux mouvement de ses ailes. Deux marins le hissèrent jusqu’à une plate-forme qui semblait toucher les nuages. Des galeries supérieures montèrent des imprécations. C’étaient des Juifs auxquels on imposa silence. Dans ce qui était le plus solennel moment de sa vie, Simon se tourna de tous côtés pour saluer la foule. Je crois qu’au tout dernier instant, il fut convaincu d’être sur le point de l’emporter et d’écraser tous ses rivaux.
Alors, agitant ses ailes, il plongea en direction de la tribune impériale et tomba comme une pierre, si près de Néron que quelques gouttes de sang éclaboussèrent la tunique de l’empereur. Il mourut sur le coup. Par la suite, on discuta pour savoir s’il avait ou non vraiment volé. Certaines personnes affirmèrent avoir remarqué que son aile gauche s’était endommagée pendant qu’on le hissait. D’autres croyaient que c’étaient les terribles imprécations des Juifs qui l’avaient fait choir. Peut-être aurait-il réussi si on lui avait permis de garder sa barbe…
Quoi qu’il en fût, le spectacle se poursuivit. Les marins tendirent un épais cordage de la première galerie au pied du mât. Pour le plus grand étonnement de la foule, un éléphant parti de la galerie s’avança sur cette corde, portant sur son cou un chevalier connu dans tout Rome pour sa folle témérité. Ce n’était pas lui qui avait enseigné ce tour à la bête, elle savait l’exécuter seule. Néanmoins, il recueillit tous les applaudissements pour une prouesse jamais vue jusque-là dans un amphithéâtre.
Il me sembla que le public trouvait à son goût tous les numéros présentés. Le saut mortel de Simon et la mort inattendue de la dompteuse emportaient tous les suffrages, quoiqu’on regrettât la trop grande promptitude de leur fin. Les sénateurs et les chevaliers contraints de jouer les chasseurs se réjouissaient de n’avoir reçu aucune blessure. Seuls ceux des spectateurs qui demeuraient le plus attachés à la tradition se plaignirent à haute voix de ce que nul sang humain n’eut coulé en l’honneur des dieux romains et évoquaient avec une pointe de mélancolie les jeux cruels du temps de Claude.
La grande masse du public dissimula bravement sa déception, aidée en cela par les cadeaux de prix que Néron avait fait distribuer dans l’intervalle des numéros. Le retrait des prétoriens avait rappelé au peuple le bon usage de la liberté : il n’y avait pas eu plus d’une centaine de spectateurs gravement blessés pendant les rixes consécutives à la distribution de jetons de loterie.
Octavie avait supporté en silence l’humiliation que lui avait infligée Néron en permettant à Acté d’assister aux jeux depuis la loge impériale, dissimulée aux regards par une cloison spéciale dans laquelle avait été ménagée une ouverture. Quant à Agrippine, nulle place n’avait été prévue pour elle. Néron ayant fait savoir qu’elle était souffrante, quelqu’un dans les tribunes cria que c’était peut-être d’une indigestion de champignons qu’elle souffrait. Je ne l’entendis pas moi-même mais on me rapporta que Néron s’était réjoui de ce qu’en sa présence, la plèbe donnât libre cours à son franc-parler.
Ma ménagerie avait subi des pertes qui me navraient le cœur. Néanmoins, comme une bonne partie de sa population avait été préservée, elle pourrait rapidement être complétée par des apports d’animaux venus de toutes les parties du monde. Ainsi, les futurs spectacles ne seraient plus à la merci du hasard. On pourrait fournir des animaux du jour au lendemain, chaque fois que Néron jugerait nécessaire d’amuser le peuple. Connaissant le caractère fantasque de l’empereur, je jugeai indispensable que la ménagerie fût prête pour tout événement politique déplaisant dont le peuple aurait besoin d’être distrait.
Mijotées toute la nuit dans des tranchées par des cuisiniers africains, les matrices des rhinocéros femelles s’étaient épaissies en masses claires et tremblotantes. Je me proposai de présenter à la table de l’empereur cette friandise qui jusqu’alors n’avait jamais paru dans aucun banquet romain. Je contemplai tristement les cages vides, les esclaves retournés à leurs tâches quotidiennes et la modeste demeure dans laquelle Sabine et moi avions passé un moment de notre vie épuisant mais aussi, décidai-je, fort heureux.