— Sabine, m’écriai-je, plein de reconnaissance, sans ton expérience, sans ton inflexible énergie, je n’aurais jamais honorablement accompli la tâche qui m’était impartie. En dépit des déconvenues et des difficultés qui les ont entachées, les semaines que nous venons de passer nous laisseront un souvenir mélancolique et ces moments-là nous manqueront quand nous serons de retour dans la vie ordinaire.
— Qui parle de retour ? se récria vivement mon épouse, les traits brusquement durcis. Qu’entends-tu par là, Minutus ?
— J’ai accompli ma mission, à la satisfaction de l’empereur comme à celle de ton père, me semble-t-il. Je vais faire découvrir un mets nouveau à Néron tandis que notre procurateur règle les questions financières avec le trésor impérial. Néron n’a pas la tête aux chiffres et pour être honnête, moi non plus je ne puis comprendre, autrement qu’en gros, des comptes si complexes. Mais je crois que tout est en ordre, et peu m’importent les pertes que mes finances ont subies. Néron me récompensera peut-être en quelque façon, mais la meilleure récompense pour moi, ce fut l’ovation du peuple. Je ne demande pas davantage et pour le reste, je ne supporterai plus longtemps cette agitation incessante.
— Qui de nous deux doit supporter le plus lourd fardeau ? Je ne puis en croire mes oreilles. Tu n’as franchi que le premier pas. Serais-tu en train de m’expliquer que tu es disposé à abandonner le lion qui n’a plus de dompteur, et ces singes géants, presque humains… Écoute ! L’un d’eux aboie si horriblement, il a besoin de soins. Et tous les autres animaux, y songes-tu ? Non, Minutus, tu dois être fatigué ou mal disposé. Père m’a promis que tu pourras garder cette charge, sous ma supervision. Cela lui épargnera bien des tracas, car il n’aura plus à marchander misérablement avec le trésor de l’État pour obtenir les fonds nécessaires.
C’était à mon tour de n’en pas croire mes oreilles.
— Je ne vais pas passer le reste de mes jours à garder des animaux, si beaux et si précieux fussent-ils. Par mon père je descends des rois étrusques de Caere, tout comme Othon ou n’importe quel autre patricien.
— Tes origines sont pour le moins douteuses, répliqua-t-elle avec une fureur glacée. Et ne parlons même pas de ta mère grecque. Les masques de cire de la demeure de ton père lui viennent de Tullia. Chez les Flaviens, nous avons eu au moins quelques consuls. Mais les temps ont changé. Ne vois-tu pas, l’intendance générale de la ménagerie est une position politique qu’on t’envie, même si elle n’est pas encore reconnue publiquement ?
— Je n’ai nul désir de rivaliser avec les cochers ou les joueurs de cithare, protestai-je. Je pourrais te citer déjà deux vénérables sénateurs qui se protègent le nez d’un pan de leur toge quand ils me rencontrent, comme pour échapper à la puanteur de la ménagerie. Il y a cinq cents ans, les plus nobles patriciens étaient fiers de sentir le fumier, mais il n’en est plus de même aujourd’hui. Et je dois avouer que je suis las de dormir avec des lionceaux. Tu leur manifestes plus d’affection qu’à ton mari.
Le visage de Sabine jaunit de fureur.
— Je me suis toujours refusée à te blesser en te parlant de tes capacités d’époux, articula-t-elle en se maîtrisant avec difficulté. Un homme plus intelligent et plus délicat aurait depuis longtemps tiré ses propres conclusions. Nous ne sommes pas sculptés dans le même bois, Minutus. Mais le mariage est le mariage et la couche n’y occupe pas une bien grande place. Tu devrais te réjouir de voir ta femme se trouver des objets d’intérêt qui comblent un peu le vide de sa vie. Quoi qu’il en soit, j’ai décidé, pour ton propre bien, que nous demeurerons à la tête de la ménagerie. Père m’approuve tout à fait.
— Mon père à moi, menaçai-je plus faiblement, pourrait bien avoir d’autres vues sur la question. Son argent ne financera pas éternellement la ménagerie.
Mais c’était peine perdue. J’étais particulièrement blessé par les reproches inattendus de Sabine concernant mes capacités d’époux.
Il me fallait veiller à ce que la gelée de matrice de rhinocéros fût transportée au Palatin pendant qu’elle était encore chaude. Je dus donc interrompre notre querelle. Ce n’était pas la première fois que nous nous chamaillions, mais c’était la première fois que nous nous déchirions si douloureusement.
Néron m’invita à sa table, ce qui était bien naturel. Il me manifesta combien il était satisfait de moi en ordonnant qu’on me versât un demi-million de sesterces pour l’œuvre accomplie, ce qui prouve amplement qu’il n’avait pas la moindre idée du coût réel d’une ménagerie. En fait, on ne devait jamais me remettre la somme, mais à aucun moment je n’ai jugé nécessaire de la réclamer, mon père n’ayant jamais manqué de liquidités.
J’avançai avec une certaine amertume qu’il serait de bien plus grande importance pour moi que le poste d’intendant général de la ménagerie devînt une charge de l’État, afin qu’en la quittant je pusse la faire consigner parmi mes mérites sur le rôle de la chevalerie. Ma suggestion suscita une discussion sur le mode badin, à laquelle mon beau-père s’empressa de mettre fin en déclarant qu’une fonction si importante ne pouvait être laissée à la merci des caprices du sénat qui risquait de l’attribuer à un candidat incompétent. Selon lui, c’était là une charge impériale, comparable à celle d’intendant général des cuisines, d’intendant général de la garde-robe, ou d’officier de bouche et qu’il fallait donc qu’elle dépendît entièrement du bon vouloir de l’empereur.
— À voir le plaisir que te manifeste notre maître, je pressens que tu conserves sa confiance, conclut-il. Pour moi, en tant que préfet de la cité, je considère que tu demeures intendant général. Alors ne nous égare pas avec des remarques de cette sorte, nous avons des questions importantes à discuter.
Néron nous exposa avec passion son projet de fondation de jeux quinquennaux, à la manière grecque, dans un but d’édification du peuple.
— Nous proclamerons que l’objet de ces jeux est de concourir à la permanence de l’État, dit-il pensivement. Je veillerai quant à moi à ce qu’ils soient les plus grandioses de tous les temps. Nous les appellerions tout simplement jeux néroniens. Ils comprendraient des compétitions de danses, d’athlétisme et les habituelles courses de chevaux. Je projette d’inviter les vestales à y assister, car on m’a raconté que les prêtres ses de Cérès jouissaient du droit d’assister aux jeux Olympiques. Les formes les plus importantes des compétitions nobles devront être présentées à Rome. Ce serait d’une grande justesse politique car n’est-ce pas nous, Romains, qui administrons l’héritage des Hellènes ? Montrons-nous dignes de lui.
Je ne pouvais guère partager son emballement, car la raison me disait que cette espèce de jeux grecs ne pouvait que dévaluer le prestige des combats d’animaux et rabaisser encore ma charge. Certes, la plèbe préférerait toujours les âcres saveurs de l’amphithéâtre aux chants, aux musiques et aux compétitions athlétiques. Mais l’engouement violent de Néron pour les arts réduirait l’amphithéâtre à un divertissement plutôt douteux.
En revenant à notre demeure au milieu des ménageries, j’étais d’humeur morose et, pour mon grand désespoir, je trouvai à la maison tante Laelia et Sabine plongées dans une violente altercation. Tante Laelia était venue chercher le corps de Simon le magicien, qu’elle désirait enterrer sans crémation suivant la coutume juive, car Simon n’avait pas d’autres amis pour lui rendre les derniers devoirs. Les Juifs déposaient les corps de leurs défunts dans des galeries souterraines à l’extérieur de la cité. Il avait fallu beaucoup de temps à ma vieille parente pour découvrir l’emplacement de ces nécropoles à demi secrètes.