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Je m’enquis de ce qu’on avait fait du cadavre du magicien. Comme nul n’était venu le réclamer, on l’avait jeté en pâture aux fauves. Ainsi agissait-on d’ordinaire à la ménagerie, avec le corps des esclaves. Je n’aimais guère cette pratique mais pour autant qu’on s’assurait de la bonne qualité de la chair, elle permettait du moins d’épargner sur les dépenses de nourriture. J’avais interdit à mes subordonnés d’employer les cadavres de personnes mortes de maladie.

Dans le cas présent, il me semblait que Sabine avait agi trop rapidement. Il s’était trouvé autrefois beaucoup de gens pour respecter Simon le magicien, il méritait bien une sépulture conforme aux coutumes de son peuple. En fait, lorsque les esclaves eurent arrachés les lions furieux à leur repas, il ne restait plus du Juif qu’un crâne rongé et quelques vertèbres.

Je fis placer ces vestiges dans une urne acquise à la hâte et la remis à tante Laelia en lui conseillant de ne pas l’ouvrir, pour conserver la tranquillité de son esprit. Sabine manifesta le plus grand mépris pour notre faiblesse.

À la suite de cette dernière querelle avec Sabine, nous fîmes chambre à part. Quelque triste que je fusse, je dormis infiniment mieux que je n’avais dormi depuis longtemps, sans ces lionceaux aux dents de plus en plus aiguës pour me piétiner le visage.

Après la mort de Simon, tante Laelia perdit le goût de vivre et le peu de raison qui lui restait. Certes, c’était depuis longtemps une vieille dame. Mais désormais, au lieu de le dissimuler, comme elle avait fait jusqu’alors, à grand renfort de robes amples, de perruques et de fard, elle abandonnait le combat et demeurait claquemurée à marmonner sur l’époque d’autrefois qui était bien plus heureuse qu’aujourd’hui.

Je découvris un jour qu’elle ne savait plus le nom de l’empereur et qu’elle me confondait avec mon père. Je jugeai alors de mon devoir de passer aussi souvent que possible mes nuits dans notre vieille demeure de l’Aventin. Sabine ne s’y opposa pas et semblait plutôt se réjouir de rester seule à surveiller la ménagerie.

Sabine se plaisait en la compagnie de dompteurs qui, en dépit de talents professionnels très respectés étaient d’une grossière ignorance et ne savaient parler d’autres sujets que d’animaux. Sabine s’y entendait aussi fort bien pour surveiller le débarquement des bêtes et marchandait mieux que moi. Et par-dessus tout, elle maintenait une discipline de fer dans la ménagerie.

Je découvris bientôt que j’avais très peu à faire, dès l’instant où je m’étais assuré que Sabine disposait des fonds nécessaires, car l’agent que nous versait le trésor impérial était loin de permettre l’entretien de la ménagerie et l’approvisionnement en bêtes aussi bien qu’en nourriture.

La fabrique de savon de mon affranchi gaulois rapportait de solides bénéfices. L’un de mes anciens esclaves égyptiens confectionnait à l’intention des dames de précieux onguents.

Hierex m’envoyait de Corinthe de superbes présents. Mais mes affranchis désiraient réinvestir leurs profits dans de nouvelles entreprises. Le marchand de savon étendait son commerce aux grandes villes de l’empire et Hierex spéculait sur les terrains de Corinthe. Mon père remarqua sans acrimonie que la ménagerie n’était pas une activité très profitable.

Pour lutter contre le manque de logements, j’avais acquis à bas prix, par l’entremise de mon beau-père, des terrains urbains libérés par l’incendie et j’y avais fait bâtir des insulae de sept étages. Je réalisai aussi quelques modestes bénéfices en commanditant des expéditions commerciales en Thessalie, en Arménie et en Afrique, et en vendant des bêtes en surnombre aux jeux des cités provinciales. Je conservais naturellement les plus beaux animaux.

Je tirais la plus grande partie de mes revenus des navires dans lesquels j’avais le droit d’acheter des parts et qui ralliaient la mer Rouge aux Indes, officiellement en quête de nouveaux animaux rares. Les marchandises que ces bateaux ramenaient étaient acheminées à Rome via Alexandrie. Par la voie inverse, les produits gaulois et les vins campaniens parvenaient jusqu’en Inde.

Rome avait obtenu des princes arabes l’autorisation d’établir, à l’extrême sud de la mer Rouge, un relais protégé par une garnison. La nécessité de renforcer la voie maritime découlait de la prospérité croissante de la nation, qui se traduisait par une augmentation de la demande des denrées de luxe. En outre, on échappait en empruntant cette route aux exigences des Parthes qui prélevaient un droit sur les marchandises des caravanes romaines traversant leur territoire.

L’intensification du trafic par la voie maritime profitait à Alexandrie, mais les grands centres commerciaux comme Antioche et Jérusalem souffraient de la baisse des prix des produits indiens. Depuis quelque temps, les princes marchands syriens s’employaient à répandre, par l’intermédiaire de leurs agents à Rome, l’idée qu’il faudrait tôt ou tard faire la guerre aux Parthes, pour ouvrir une route terrestre directe pour l’Inde.

Le calme une fois rétabli en Arménie, Rome était entrée en relations avec les Hyrcaniens, qui occupent les rives salées de la Caspienne, au nord de la Parthie. Ainsi avait été établie une route commerciale avec la Chine, qui évitait le territoire parthe, et par laquelle la soie et la porcelaine étaient acheminées jusqu’à la mer Noire et de là, à Rome. Je dois avouer que l’ensemble était à mes yeux comme une fresque comportant de larges zones d’ombre et qu’à Rome, chevaliers et patriciens se trouvaient dans le même cas que moi. On disait qu’il fallait deux années entières pour transporter à dos de chameaux des marchandises de Chine à la mer Noire. La plupart des personnes raisonnables se refusaient à croire qu’un pays pût être si éloigné et l’on disait que c’était une invention des caravaniers pour justifier leurs prix exorbitants.

Dans ses pires moments, Sabine me pressait d’aller chercher moi-même des tigres en Inde ou bien de voyager jusqu’en Chine pour en ramener les légendaires dragons, ou enfin de descendre le Nil, jusqu’au cœur de la Nubie ténébreuse, en quête de rhinocéros. Et moi, dans mon humeur morose, j’imaginais parfois de me lancer dans quelque interminable voyage. Mais la raison reprenant le dessus, je concluais que c’était là une entreprise réservée à des hommes accoutumés aux périls de la route.

C’est pourquoi, chaque année, pour l’anniversaire de la mort de ma mère, j’affranchissais l’un des esclaves de la ménagerie et lui finançais une expédition en pays lointains. J’envoyai ainsi un de mes affranchis en mal de voyage vers l’Hyrcanie et la Chine. Il savait écrire, ce qui lui aurait permis de fournir de son aventure un utile compte-rendu dont j’aurais pu faire un livre. Mais je n’ai jamais plus entendu parler de lui.

Après mon mariage et la mort de Britannicus, je m’étais quelque peu éloigné de Néron. Avec le recul, je puis dire aujourd’hui que mon union conjugale fut en quelque sorte un moyen de fuir le cercle des proches de Néron et que le désir de m’écarter de l’empereur fut sans doute pour quelque chose dans l’élan qui me porta vers Sabine.

Comme je disposais de nouveau de loisirs, j’organisais dans ma demeure d’aimables et modestes soirées pour les auteurs romains. Annaeus Lucain, fils d’un des cousins de Sénèque, était heureux d’entendre les louanges sans retenue que je lui adressais. Pétrone, à peine plus âgé que moi, prisait fort le petit ouvrage que j’avais rédigé sur les brigands ciliciens, car j’y avais délibérément employé le simple langage du peuple.

Homme raffiné, ayant parcouru la carrière des honneurs, Pétrone nourrissait l’ambition de hisser la vie elle-même au rang des plus beaux arts. Il était d’une compagnie exténuante, car il dormait dans la journée et veillait la nuit, sous prétexte que le bruit de la circulation nocturne l’empêchait de trouver le sommeil.