J’ébauchai un ouvrage sur les fauves, leur capture, leur transport, les soins à leur prodiguer et la manière de les dresser. Pour qu’il pût être lu en public sans susciter l’ennui, je contai maints incidents effrayants dont j’avais été témoin ou qui m’avaient été rapportés et ne me permis que le degré d’exagération nécessaire pour éveiller l’intérêt des auditeurs, ce qu’on pardonne ordinairement aux auteurs. Aux dires de Pétrone, c’était un excellent ouvrage qui passerait à la postérité et lui-même y collecta les expressions grossières des gens de l’amphithéâtre.
Comme l’exigeaient mes liens de parenté avec le préfet de la cité, je cessai de prendre part aux escapades nocturnes de Néron dans les bas-fonds de Rome. En cela j’agis sagement car ces plaisirs désordonnés connurent une triste fin.
Néron ne nourrissait jamais de ressentiment contre ceux qui l’avaient rudoyé dans une rixe. S’il recevait des coups, il considérait simplement que c’était là le signe que le combat avait été honnête. Mais une nuit, un malheureux sénateur qui défendait l’honneur de sa femme le frappa très rudement à la tête. Lorsqu’à sa grande horreur, le sénateur découvrit l’identité de son adversaire, il fut assez stupide pour écrire à l’empereur une lettre d’excuse. Néron ne put faire autrement que de s’étonner qu’un homme qui avait frappé l’empereur fût toujours en vie et s’en vantât même sans vergogne dans ses lettres. Il ne restait plus au sénateur qu’à demander à son médecin de lui ouvrir les veines.
L’incident inquiéta Sénèque qui estima nécessaire de trouver d’autres terrains où Néron pût donner libre cours à son impétuosité. Il fit donc transformer le cirque de Caius au pied du Vatican en terrain de course réservé aux plaisirs de Néron. Là, en présence de ses amis et de nobles Romains, le jeune empereur pouvait pratiquer jusqu’à l’épuisement l’art de conduire un char.
Agrippine lui donna ses jardins, qui s’étendaient jusqu’au pied du Janicule et de ses innombrables bordels. Sénèque espérait que les exercices athlétiques auxquels l’empereur s’adonnait dans un demi-secret, diminueraient un penchant pour la musique et le chant qu’on pouvait estimer exagéré. Néron devint bientôt un fier et intrépide aurige, lui qui depuis l’enfance avait toujours été entiché de chevaux.
En fait, dans les courses auxquelles il prenait part, il lui suffisait de veiller à ne pas être heurté et renversé par un autre char. Néanmoins, la capacité à maîtriser un équipage espagnol en plein virage n’est pas donnée à tout le monde. Plus d’un amateur de courses, pour ne s’être pas défait à temps des rênes attachées à son corps, s’est tué ou mutilé pour la vie.
En Bretagne, Flavius Vespasien avait eu un grave différend avec Ostorius. Il avait été finalement rappelé à Rome. Le jeune Titus s’était distingué de la plus prometteuse façon en faisant ses premières armes à la tête d’un manipule de cavalerie avec lequel il avait porté secours à son père encerclé par les Bretons, quoique Vespasien assurât qu’il aurait vaincu même sans aide.
Sénèque estimait sans objet et dangereuse cette perpétuelle guerre d’escarmouches en Bretagne. Pour lui, le prêt consenti aux rois bretons pacifierait le pays bien mieux que des expéditions punitives qui n’aboutissaient qu’à grever un peu plus les dépenses publiques. Néron autorisa Vespasien à occuper la charge de consul pendant quelques mois, le nomma membre d’un collège réputé et plus tard lui proposa comme dernière charge de la course aux honneurs, le proconsulat d’Afrique.
Lorsque nous nous retrouvâmes à Rome, Vespasien me jaugea du regard.
— Tu as beaucoup changé en quelques années, Minutus Manilianus. Et je ne parle pas des cicatrices de ton visage. Quand tu étais en Bretagne, je ne me serais jamais douté que nous serions un jour apparentés par ton union avec ma nièce. Mais un jeune homme progresse bien davantage en demeurant à Rome plutôt qu’en contractant des rhumatismes en Bretagne ou en se mariant çà et là à la mode bretonne.
J’avais presque oublié mon mariage purement formel en pays icène. Mes retrouvailles avec Vespasien me ramenaient à des jours douloureux et je le priai de garder le silence sur ce point délicat.
— Quel légionnaire n’a pas laissé de bâtards aux quatre coins du monde ? répondit-il. Mais ta prêtresse du lièvre, Lugunda, ne s’est pas remariée. Elle élève ton fils à la romaine. Les plus nobles des Icènes sont déjà civilisés.
Cette nouvelle rouvrait une blessure. Mon épouse Sabine ne manifestait aucun désir de me donner un enfant et nous n’avions plus partagé la couche dans cette intention depuis longtemps. Mais ainsi que j’en avais agi la première fois, je me défis de la gênante pensée de Lugunda, et Vespasien consentit volontiers à garder le secret sur mon mariage, car il connaissait le naturel peu accommodant de sa nièce.
Ce fut au banquet que mon beau-père donna en l’honneur de Vespasien que je rencontrai pour la première fois Lollia Poppée. On disait que sa mère avait été la plus belle femme de Rome et qu’elle avait à ce point captivé l’attention de Claude, que Messaline l’avait rayée du rôle des vivants. Mais je ne croyais pas toutes les rumeurs infâmes qui continuaient de courir sur le compte de Messaline.
Dans sa jeunesse, le père de Poppée avait fréquenté Séjan et pour cela, était tombé dans une défaveur sans recours. Lollia Poppée avait épousé un certain Crispinus, chevalier assez insignifiant. Plutôt que le nom disgracié de son père, la jeune femme portait celui de son grand-père Poppée Sabinus, qui avait été consul et avait reçu les insignes du triomphe.
Poppée était donc apparentée à Flavius Sabinus mais, ainsi qu’il advenait souvent dans la noblesse romaine, par des détours si compliqués que je n’ai jamais tout à fait réussi à les suivre. La mémoire de tante Laelia était souvent prise en défaut et elle confondait des gens différents. En saluant Poppée, je lui dis que ma propre épouse, qui était aussi une Sabina, n’avait rien de commun avec elle.
Poppée écarquilla ingénument ses grands yeux gris – par la suite je m’aperçus qu’ils changeaient de couleur suivant les jeux de la lumière et de ses humeurs.
— Du seul fait que j’ai une fois enfanté, tu me supposerais tellement plus âgée et expérimentée, que je ne pourrais être comparée à ma cousine Sabine, cette pudique Artémis ? dit-elle, en feignant de se méprendre sur le sens de mes paroles. Nous sommes pourtant du même âge, Sabine et moi.
La tête me tournait tandis que je plongeais mes regards dans les siens.
— Non, non, protestai-je. Je voulais dire que tu es la plus modeste et la plus pudique des femmes mariées de Rome et que je ne puis que m’émerveiller de ta beauté, à présent que je la découvre pour la première fois sans voile.
— Il me faut toujours porter un voile pour me protéger du soleil. Ma peau est si délicate, expliqua Poppée avec un sourire timide. J’envie ta Sabine qui sait si bien jouer les Dianes aux muscles puissants et à la peau hâlée, quand elle fait claquer son fouet dans l’arène.
— Ce n’est pas ma Sabine, maugréai-je, même si nous sommes mariés suivant l’ancien régime. C’est la Sabine des dompteurs et des lions et son langage ressemble de plus en plus à celui de ces brutes.
— N’oublie pas, me réprimanda Poppée, que nous sommes apparentées, elle et moi. Cependant, poursuivit-elle, je ne suis pas la seule personne à Rome à m’étonner qu’une personne délicate comme toi ait choisi quelqu’un comme Sabine, quand tu aurais pu élire tant d’autres femmes.