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D’un geste, je lui montrai ce qui nous entourait, indiquant par là qu’il y avait d’autres raisons que l’attirance mutuelle pour ce mariage, que le père de Sabine était préfet de Rome et que son oncle avait obtenu un triomphe. Je ne sais comment cela arriva, mais, stimulé par l’attention de la timide Poppée, je me lançai dans un bavardage à bâtons rompus et il ne se passa pas longtemps avant que la jeune femme ne m’avouât en rougissant qu’elle était malheureuse dans son mariage avec un vaniteux centurion prétorien.

— On est en droit d’espérer davantage d’un homme que sa mine hautaine, son uniforme étincelant et son plumet rouge. Je n’étais qu’une enfant innocente quand on m’a unie à lui. Je ne suis pas bien forte, comme tu peux le voir. Ma peau est si délicate que je dois me baigner chaque jour dans de la mie trempée de lait d’ânesse.

Mais elle n’était pas si jeune et faible qu’elle le prétendait, comme je le sentis quand, par mégarde, elle pressa sa poitrine contre mon bras. Sa peau était d’une si exquise blancheur que je ne saurais trouver de mots pour la décrire. Je n’avais jamais rien vu de pareil. Je marmonnai les fadaises de rigueur sur l’or, l’ivoire et la porcelaine chinoise, mais je crois que mes yeux bien mieux que mes paroles portaient témoignage de sa beauté.

Bientôt mes devoirs de beau-fils du maître de maison me forcèrent d’interrompre ce délicieux tête-à-tête. Mais je m’acquittai de mes tâches sans y penser, car mon esprit était encore tout entier occupé par certains yeux d’un gris profond et certaine peau éblouissante de blancheur. En lisant les antiques serments aux dieux domestiques, je bafouillai.

Sabine finit par me prendre à part.

— Ton visage est rouge, tes gestes son saccadés, remarqua-t-elle d’une voix aigre, comme si tu étais ivre, alors que tu n’as vidé que quelques coupes. Ne te laisse pas entraîner dans les intrigues de Lollia Poppée. C’est une calculatrice, cette petite putain. Elle est à vendre, mais je crains que son prix ne soit bien trop élevé pour toi, pauvre benêt.

J’étais furieux que Sabine insultât ainsi Poppée dont le comportement parfaitement innocent ne donnait nulle prise aux soupçons. Mais les allusions grossières de mon épouse eurent aussi pour effet de me fouetter les sangs et de stimuler en moi le secret espoir qu’une conduite pleine de tact trouverait peut-être sa récompense auprès de Poppée.

Libéré un instant de mes obligations, je revins à elle, ce qui n’était guère difficile, les autres femmes l’évitant ostensiblement et les hommes s’étant une nouvelle fois rassemblés autour de l’invité d’honneur pour l’écouter raconter sans embellissement aucun ses souvenirs de Bretagne.

À mes yeux éblouis, en dépit du port altier de sa tête blonde, Poppée n’était qu’une enfant abandonnée. Dans un élan de tendresse, je voulus caresser son bras nu mais elle se rejeta en arrière avec un regard qui exprimait un profond désappointement.

— Est-ce donc tout ce que tu attends de moi, ô Minutus ? murmura-t-elle tristement. J’avais cru trouver en toi un ami et tu serais comme tous les autres hommes ? Ne vois-tu pas que si je dissimule mon visage derrière un voile, c’est pour échapper à leurs regards lubriques ? Quand bien même je divorcerais volontiers si je le pouvais, n’oublie pas que pour l’heure, je suis toujours mariée.

Je lui assurai que j’aimerais mieux m’ouvrir les veines que de la blesser en quelque façon. Au bord des larmes, épuisée, elle se laissa aller contre moi et mon corps goûta la proximité du sien. De ce qu’elle dit, je crus comprendre qu’elle ne disposait pas de l’argent nécessaire au divorce et que seul l’empereur avait le pouvoir de dissoudre son union, car elle était patricienne. Mais elle ne connaissait personne au palais du Palatin qui fût assez influent pour présenter l’affaire à Néron.

— Je connais la mesquinerie des hommes, dit-elle. Si je m’adresse à un inconnu, il se contentera d’abuser de ma faiblesse. Si seulement j’avais un ami qui sût se contenter de ma gratitude éternelle sans offenser à ma pudeur !

De fil en aiguille, je la raccompagnai chez elle. Crispinus, son époux, m’en avait volontiers donné la permission, trop heureux de pouvoir s’enivrer en paix. Ils étaient si pauvres qu’ils ne possédaient pas même une litière et je lui proposai donc la mienne. Après un instant d’hésitation, elle m’autorisa à prendre place à ses côtés, de sorte que durant tout le trajet, elle fut tout près de moi.

En fait, nous ne gagnâmes pas directement le camp des prétoriens, car la nuit était belle et claire et Poppée était lasse de l’odeur de sueur de la garnison comme j’étais moi-même las de la puanteur de la ménagerie. Du sommet de la colline la plus proche, nous contemplâmes les lumières des marchés. Puis nous nous retrouvâmes dans ma demeure de l’Aventin pour l’étrange raison que Poppée désirait poser certaines questions sur son malheureux père à tante Laelia. Mais comme on pouvait s’y attendre, ma vieille parente dormait et Poppée ne voulut pas la réveiller à une heure si tardive. Alors nous nous assîmes côte à côte, bûmes quelques gorgées de vin en contemplant les lueurs de l’aube au-dessus du Palatin et rêvâmes à ce qu’auraient été nos vies si nous avions été libres tous deux.

Poppée s’abandonna en toute confiance contre mon épaule et m’avoua qu’elle avait toujours espéré connaître les joies d’une amitié pure et désintéressée mais que cette espérance avait toujours été déçue. Mes prières finirent par la convaincre d’accepter le prêt d’une très importante somme d’argent qui lui permettrait d’entamer la procédure de divorce.

Pour la distraire de ses sombres préoccupations, je lui parlai de l’extraordinaire et magnanime bienveillance de Néron à l’égard de ses amis et aussi de ses autres qualités, car Poppée, qui ne l’avait jamais rencontré, était fort curieuse de ses manières d’agir avec les femmes. J’évoquai aussi la beauté et la bonne conduite d’Acté, et fis allusion aux autres femmes que Néron avait connues. Je confirmai que Néron n’avait toujours pas consommé son mariage avec Octavie, en raison de son antipathie pour la sœur de Britannicus, sa propre demi-sœur autrefois, au regard de la loi.

Poppée savait me flatter et par des questions pertinentes, m’inciter à lui dire davantage de tout ce que je savais, de sorte que je finis par l’admirer autant pour son intelligence que pour sa beauté. Il peut sembler surprenant qu’une femme si adorable et sensible, qui avait déjà donné naissance à un fils, ne montrât guère d’attirance pour la vie de cour et ses obligations. Elle semblait même ressentir, dans les profondeurs candides de son âme, une grande répugnance pour elles. Je l’en admirai d’autant et plus je l’imaginais incorruptible, plus je la trouvais désirable.

Au matin, quand nous nous quittâmes, un instant avant l’appel des buccins, elle me permit de lui donner un baiser d’amitié. Quand ses lèvres suaves eurent épousé les miennes, je fus si transporté de bonheur que je lui jurai que je ferais tout ce qui était en mon pouvoir pour l’arracher à un mariage indigne d’elle.

Durant les jours qui suivirent, je vécus dans la confusion du rêve. Les couleurs avaient plus de netteté, les nuits étaient d’une sombre douceur, je baignais dans une ivresse légère, et j’en vins même à essayer d’écrire des poèmes. Nous nous rencontrâmes au temple de Minerve, où nous nous promenâmes sous prétexte d’admirer les peintures et les sculptures des maîtres grecs.

Poppée me raconta qu’elle avait eu une discussion approfondie avec son époux et qu’il avait accepté de divorcer en échange d’une compensation financière suffisante. Avec un solide bon sens, Poppée m’expliqua qu’il serait plus sage de payer Crispinus que de perdre de l’argent en avocats et de s’exposer au scandale d’un procès public.

Mais la seule idée que je pusse encore lui donner de l’argent la faisait frémir. Elle possédait quelques joyaux qu’elle pourrait vendre. C’étaient des biens de famille auxquels elle tenait beaucoup, mais la liberté n’avait pas de prix à ses yeux.