Je rougis de honte en l’entendant s’exprimer ainsi et la contraignis à accepter un très important ordre de paiement sur mon banquier. Il ne restait plus qu’à obtenir l’accord de Néron pour la dissolution du mariage. Il la prononcerait en qualité de pontifex maximus, charge dont il pouvait revêtir la dignité quand il le désirait, même s’il se refusait à l’assumer en permanence pour ne pas ajouter encore à ses innombrables devoirs religieux.
Pour ne pas gâcher nos chances, je ne voulus pas présenter moi-même l’affaire à Néron, car il aurait pu me soupçonner d’intentions peu honorables. Comme j’étais moi-même marié suivant l’ancienne forme d’union, Néron avait observé, pour ma grande mortification, qu’il vaudrait mieux pour moi me cantonner dans les tâches de la ménagerie plutôt que de participer à des conversations touchant à la philosophie et à la musique.
Je songeai à Othon, le meilleur ami de Néron, qui était si riche et si influent qu’il osait même parfois contredire l’empereur et se quereller avec lui. Othon mettait un soin maniaque à conserver une peau si douce qu’il paraissait parfois imberbe, ce qui me fournit l’occasion de faire un jour allusion à une femme de ma connaissance qui employait du lait d’ânesse pour nettoyer sa peau délicate.
Tout de suite intéressé, Othon me confia que lui aussi, lorsqu’il avait trop bu ou trop veillé, se frottait le visage de pain trempé dans du lait d’ânesse. En faisant appel à sa discrétion, je lui parlai de Poppée et de son mariage malheureux. Comme il est normal, il désira rencontrer avant de présenter son cas à Néron.
Ce fut donc moi, comme un imbécile heureux que j’étais, qui conduisis Poppée à la somptueuse maison d’Othon. La beauté, la modestie et le teint adorable de la jeune femme firent sur mon ami une si profonde impression qu’il lui promit d’être son porte-parole auprès de Néron. Mais il fallait d’abord qu’il se renseignât en détail sur la situation.
Avec un sourire réconfortant, Othon questionna Poppée sur les aspects intimes de son mariage. Remarquant que la tournure de la conversation me plongeait dans un tel embarras que je ne savais plus quelle contenance prendre, il me suggéra de les laisser. J’acceptai avec plaisir, car je me rendais compte que Poppée aimerait mieux s’entretenir en tête à tête de ces questions avec un homme d’expérience si bien disposé à son endroit.
Derrière des portes closes, ils s’entretinrent tout l’après-midi. Enfin Poppée sortit et, les yeux timidement baissés, le visage à demi dissimulé par le voile, elle me remercia d’une pression de la main. Othon me remercia de lui avoir présenté une femme si délicieuse et promit de faire de son mieux pour obtenir la dissolution du mariage. La conversation délicate qu’elle avait dû subir avait mis des taches rouges sur la blanche gorge de Poppée.
Othon tint sa promesse. En présence de deux juges et en s’appuyant sur tous les documents nécessaires, Néron prononça la nullité de l’union de mon amie et de Crispinus. Poppée obtint la garde de son fils et quelques semaines plus tard, sans même attendre les neuf mois traditionnels, Othon l’épousait. La nouvelle m’assomma et d’abord je refusai même de la croire. Ce fut comme si le ciel me tombait sur la tête. Les couleurs perdirent leur éclat et je souffris d’une si effroyable migraine que je dus rester quelques jours dans une chambre aux volets clos.
Lorsque j’eus retrouvé mon sang-froid, je brûlai mes poèmes sur l’autel domestique en jurant de ne jamais plus en écrire, serment que j’ai respecté jusqu’à aujourd’hui. Je compris, pour avoir moi-même éprouvé l’empire enchanteur de Poppée, que je ne pouvais rien reprocher à Othon. Dans ma simplicité, je m’étais imaginé qu’Othon, dont les aventures féminines et les liaisons avec des adolescents étaient aussi nombreuses que célèbres, ne serait pas attiré par une femme timide et ingénue comme Poppée. Mais peut-être Othon avait-il décidé de se ranger et Poppée ne pouvait avoir qu’une influence favorable sur cette âme débauchée.
Je reçus une invitation personnelle à leurs noces, écrite de la main de Poppée. En réponse, je leur envoyai une série de vaisseaux d’argent, les plus beaux que j’avais pu trouver. Mais au banquet lui-même, je crains fort de n’avoir été qu’une sorte de fantôme surgi du séjour souterrain et je bus plus que de coutume. Enfin, les yeux noyés de larmes, je fis observer à Poppée que moi aussi, j’aurais pu obtenir un divorce.
— Alors pourquoi ne pas me l’avoir dit ? se récria-t-elle. Mais je n’aurais pas accepté de causer un tel chagrin à Sabine. Certes, Othon n’est pas sans défaut. Il est un peu efféminé et traîne une jambe, tandis qu’on remarque à peine ta claudication. Mais il m’a promis de changer de vie et d’abandonner les amis qui l’ont entraîné à certains vices. Le pauvre Othon est si sensible, il se laisse si aisément influencer par les autres ! J’espère que ma propre influence fera de lui un homme nouveau.
— Et puis, il est plus riche que moi, lâchai-je, incapable de contenir plus longtemps mon amertume. Il est d’une famille très ancienne et c’est l’un des plus proches amis de l’empereur.
Le regard de Poppée était lourd de reproche.
— Crois-tu cela de moi, Minutus ? murmura-t-elle, les lèvres tremblantes. Je croyais que tu avais compris que la gloire et la richesse ne signifiaient rien pour moi si l’éprouvais de la sympathie pour quelqu’un. Je ne t’ai jamais considéré avec hauteur, alors que tu n’es qu’intendant général de la ménagerie.
Elle était si triste et si belle que je capitulai et la suppliai de me pardonner.
Pour quelque temps, Othon fut transformé. Il se tint à l’écart des festins de Néron et quand ce dernier le mandait spécialement auprès de lui, il prenait congé bientôt, déclarant qu’il ne voulait pas faire attendre une épouse si belle. Il vanta tellement les charmes et les talents amoureux de Poppée que Néron se montra de plus en plus curieux de la connaître et pressa Othon de l’amener au Palatin.
Mais Othon expliqua que Poppée était beaucoup trop farouche et ne cessa ensuite de trouver de nouvelles excuses, ce qui ne l’empêcha pas de conter que même Vénus née de l’écume ne pouvait être plus belle que Poppée dans son bain matinal de lait d’ânesse. Othon avait acheté tout un troupeau de ces animaux qui étaient traits tous les jours pour l’usage exclusif de la toilette de son épouse.
Férocement jaloux, j’évitai toutes les réunions auxquelles participait Othon. Mes amis écrivains moquaient ma mélancolie. Peu à peu je me maîtrisai en me convainquant que si je l’aimais, je devais ne lui souhaiter que du bonheur, En apparence au moins, Poppée était parvenue à la position la plus avantageuse qu’elle pût espérer.
Cet épisode ne me rapprocha nullement de Sabine. Ma femme me devenait chaque jour plus étrangère. Chacune de nos rencontres dégénérait en querelle. Je me mis sérieusement à envisager le divorce, en dépit de la haine que je m’attirerais de la part des Flaviens. Mais je ne pouvais imaginer une réconciliation avec Sabine. Elle m’avait un jour donné à entendre que je l’avais définitivement dégoûtée des plaisirs de la couche conjugale.
Elle ne trouvait rien à redire à ce qu’une esclave experte aux joies de la chair me rejoignît parfois dans ma couche, pour autant que je la laisse elle en paix. Il n’y avait nulle raison légale de dissoudre notre mariage et la simple allusion à un divorce la faisait délirer de rage, car elle craignait par-dessus tout de perdre la compagnie de ses chers animaux. Je n’eus bientôt plus qu’un espoir, ce fut qu’un jour elle se ferait déchiqueter par l’un de ces lions qu’elle soumettait à sa puissante volonté et qu’elle contraignait à exécuter les tours les plus surprenants, avec l’aide du dompteur de lions Épaphroditus.