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Ainsi passèrent pour moi les cinq premières années du règne de Néron. Ce fut probablement la plus heureuse et la plus prospère époque que le monde eût connu et peut-être même qu’il connaîtra jamais. Mais moi, je me sentais comme un animal en cage. Peu à peu, je négligeai les devoirs de ma charge, abandonnai l’équitation et pris du poids.

Cependant, en cela je ne me différenciais guère des Romains de mon âge. On voyait dans les rues des bandes de jeunes gens à longue chevelure mal peignée, trempés de sueur, qui chantaient et jouaient de la lyre, une nouvelle génération qui méprisait les vieilles et rigides coutumes. Quant à moi, j’étais gagné par l’indifférence à tout, car bien que je n’eusse pas trente ans la meilleure part de ma vie s’était insensiblement éloignée.

Et puis Néron et Othon se brouillèrent. Pour rendre Néron jaloux de son bonheur, Othon emmena un jour avec lui Poppée au Palatin. L’empereur tomba naturellement et instantanément amoureux de Poppée à en perdre l’esprit. Comme un enfant gâté qu’il était, il avait l’habitude d’obtenir tout ce qu’il désirait. Mais Poppée repoussa ses avances en disant qu’il n’avait rien qu’Othon ne lui eut déjà offert.

Après le festin au cours duquel on lui avait présenté Poppée, Néron avait ouvert un flacon de son parfum le plus précieux et tous les convives avaient été autorisés à en prendre quelques gouttes pour s’en oindre. Lorsque Néron, quelque temps plus tard, dîna chez Othon, celui-ci arrosa ses invités du même parfum, en une telle quantité qu’il s’en forma un brouillard.

On disait que Néron, dans son amour maladif, s’était en pleine nuit présenté chez Othon et avait en vain tambouriné a la porte. Othon ne l’avait pas laissé entrer, car Poppée considérait que ce n’était pas une heure convenable pour rendre des visites. On disait même qu’Othon, en présence de plusieurs témoins, avait eu l’impudence de lancer à Néron :

— Tu as devant toi le futur empereur.

D’où lui venait cette idée ? Était-ce de quelque prophétie ? Je ne sais. En tout cas Néron avait su se maîtriser et s’était contenté de ricaner :

— Je ne peux même pas te voir en futur consul.

Par un délicieux jour de printemps où fleurissaient les cerisiers dans le jardin de Lucullus, Poppée, à ma grande surprise, me fit appeler. Je croyais avoir réussi à l’oublier, mais mon indifférence n’était que pur semblant car j’obtempérai aussitôt, en tremblant de tous mes membres. Poppée n’avait jamais été aussi belle. Elle avait avec elle son petit garçon et se conduisait comme il sied à une tendre mère. Sa robe de soie révélait plus qu’elle ne dissimulait la bouleversante beauté de ses formes.

— Oh ! Minutus, s’exclama-t-elle, comme tu m’as manqué ! Tu es mon seul ami désintéressé. J’ai besoin de tes conseils.

Je ne pus retenir un mouvement intérieur de méfiance, en me souvenant de ce qui m’était arrivé la dernière fois que je lui avais donné un conseil. Mais le sourire de Poppée était si candide que je ne pouvais rien penser de mal d’elle.

— On a dû te rapporter en quelle position effrayante je me trouve aujourd’hui à cause de Néron, poursuivit-elle. Je ne comprends pas comment nous en sommes venus là. Je ne lui ai pourtant pas donné le moindre encouragement. Mais Néron me harcèle de ses déclarations d’amour, au point que le cher Othon est menacé de tomber en disgrâce parce qu’il protège ma vertu.

Son regard me considéra avec attention. Ses yeux gris tournèrent au violet et, avec sa chevelure d’or soigneusement apprêtée, elle prit pour moi l’apparence d’une statue de déesse d’or et d’ivoire. Ses mains aux doigts fuselés se tordirent.

— Ce qui m’inquiète par-dessus tout, c’est que je ne puis demeurer tout à fait indifférente aux assauts de Néron. Il est beau, avec sa chevelure flamboyante. Et la violence même de ses sentiments me touche. Il y a tant de noblesse en lui, et tant d’élan artistique quand il chante. Sa voix et sa musique ébranlent mes nerfs au point que je puis à peine le regarder. C’est un être si désintéressé, un être comme toi ! Je suis sûre que si je le lui demandais, il s’efforcerait de me protéger contre cette flamme qui couve en moi, plutôt que de l’attiser. Mais peut-être n’a-t-il pas vu quels sentiments sa seule présence éveille en moi. Ô Minutus, je tremble dès que je l’aperçois et jamais je n’avais tremblé en présence d’un homme. Fort heureusement, j’ai réussi pour l’instant à le lui cacher et autant que ma position me le permet, je m’efforce de l’éviter.

Je ne sais pas si elle avait conscience de la souffrance que ses paroles m’infligeaient.

— Ô chère Poppée, m’écriai-je horrifié, tu es en grand danger. Il faut fuir. Demande à Othon de se porter candidat pour quelque proconsulat de province. Éloigne-toi de Rome.

Poppée me fixa comme si elle doutait de ma raison.

— Comment pourrais-je vivre ailleurs qu’à Rome ? J’en mourrais de chagrin. Mais il y a pire et plus étrange encore. Je n’aurais jamais osé t’en parler si je n’avais su que je puis compter sur ton absolue discrétion. Un devin juif, et tu sais jusqu’à quel degré de perspicacité ils peuvent atteindre, m’a dit il y a peu de temps qu’un jour – ne ris pas – qu’un jour je serai l’épouse d’un empereur.

— Mais ma chère Poppée, n’as-tu pas lu ce que Cicéron dit des prophéties ? N’encombre pas ta jolie petite tête de ces billevesées.

Poppée eut une moue mécontente.

— Billevesées ? répéta-t-elle d’une voix aigre. Qu’en sais-tu ? La famille d’Othon est très ancienne et il a beaucoup d’amis au sénat. En fait, Néron ne peut intervenir dans cette prophétie qu’en dissolvant notre mariage. Lui-même a son Octavie, mais il jure qu’il n’a jamais couché avec elle tant est grand son dégoût de la pauvre fille. Par ailleurs, je ne comprends pas comment un empereur se satisfait d’une ancienne esclave comme compagne de lit. C’est si bas et méprisable à mes yeux que je bous de fureur lorsque j’y songe.

Je me taisais, plongé dans mes pensées.

— Qu’attends-tu vraiment de moi, demandai-je enfin, avec une certaine méfiance.

Poppée me tapota la joue, poussa un soupir à fendre l’âme et me jeta un regard plein de tendresse.

— Ô Minutus, tu n’es pas très perspicace, n’est-ce pas ? Mais peut-être est-ce pour cela que je t’aime tant. Les femmes ont besoin d’amis à qui se confier entièrement, en toute honnêteté. Si tu étais vraiment mon ami, tu irais voir Néron pour lui raconter tout ce que je viens de te dire. Il n’hésitera pas à te recevoir si tu lui dis que tu viens de ma part. Il éprouve pour moi une si forte inclination qu’il t’écoutera, je le sais.

— Lui raconter tout ce que tu viens de me dire ? Qu’entends-tu par là ? Tu viens de m’affirmer que tu comptais sur ma discrétion.

Poppée prit ma main et la pressa sur sa hanche.

— Dis-lui de me laisser en paix. Il met ma faiblesse naturelle à rude épreuve. Je ne suis qu’une femme et il est irrésistible. Mais si, dans ma faiblesse, je m’étais laissée séduire, j’aurais dû me donner la mort par respect pour moi-même. Je ne puis vivre dans le déshonneur. Parle-lui de la prophétie également, car je ne supporte pas l’idée qu’Othon lui cause le moindre mal. J’ai été assez stupide pour parler de cette prédiction à Othon et à présent je le regrette de tout mon cœur. Je n’imaginais pas à quel point il est ambitieux.

Je n’avais pas le moindre désir de jouer de nouveau les intermédiaires pour Poppée. Mais sa vue m’ôtait toute volonté et, en se confiant ainsi avec tant d’abandon, elle réveillait en moi le penchant viril à protéger les faibles. Je dois à la vérité de dire que j’avais commencé de soupçonner que Poppée n’avait pas grand besoin d’être protégée. Cependant, il me semblait impossible de ne pas la croire quand on voyait la modestie timide de sa conduite et ses adorables yeux gris. Si elle avait eu le moindre pressentiment des désirs voraces qu’elle allumait dans mon corps sans vergogne, elle ne se serait certainement pas laissée aller dans mes bras et ne m’aurait pas permis de lui donner un baiser.