Après l’avoir longtemps cherché, je finis par trouver Néron au cirque de Caius, en train d’exercer son quadrige espagnol. En galopant à une vitesse folle, il tentait de battre à la course le char de l’ancien exilé Caius Sophonius Tigellinus, qu’il avait engagé comme maître d’écurie. Il y avait quelques gardes à l’entrée, pour la forme. Sur les gradins, quelques spectateurs encourageaient et applaudissaient Néron.
Je dus patienter un long moment avant que l’empereur vînt, en ôtant son casque, le corps entier couvert de sueur, se faire enlever les bandes de lin qui protégeaient ses jambes. Tigellinus le complimenta pour ses rapides progrès et critiqua sévèrement les fautes que Néron avait commises en négociant ses virages et en manipulant les rênes. L’élève écouta en toute humilité les conseils du maître. Très raisonnablement, il s’en remettait sans réserves à Tigellinus pour tout ce qui concernait les chevaux et les chars.
Tigellinus ne laissait approcher personne et traitait ses esclaves avec une brutalité extrême. De haute taille et de puissante stature, le visage émacié, il posait sur le monde entier un regard arrogant, et paraissait convaincu que rien dans la vie ne pouvait être obtenu autrement que par la dureté. Il avait en un jour perdu tout ce qu’il possédait, mais dans son exil s’était rebâti une fortune en élevant des chevaux et en se mêlant de pêcheries. On disait que lui présent, aucune femme et aucun adolescent ne pouvaient se sentir en sécurité.
— Comme j’indiquais avec forces gestes et grimaces que j’étais porteur d’un message d’importance, Néron m’invita à l’accompagner aux thermes du jardin attenant. Lorsque j’eus murmuré le nom de Poppée à ses oreilles, il renvoya ses autres compagnons et en signe de faveur me demanda de frotter à la pierre ponce son corps trapu imprégné de poussière. Il me pressa vivement de questions et eut tôt fait d’extraire de moi un compte-rendu pratiquement exhaustif de tout ce que Poppée avait dit.
— Il faut donc que tu la laisses en paix, concluais-je solennellement. C’est tout ce qu’elle demande. Ainsi son âme ne sera plus déchirée de sentiments contradictoires. Son seul désir est de demeurer une femme honorable. Tu connais bien sa modestie et sa candeur.
Néron s’esclaffa puis, brusquement sérieux, hocha plusieurs fois du chef.
— Certes, j’aurais mieux aimé que tu revinsses en brandissant des lauriers à la pointe de ta lance, ô messager, dit-il. Ta perspicacité quand il s’agit des femmes me remplit d’étonnement. Mais quant à moi, je suis las de leurs caprices.
Il y a d’autres femmes au monde que Lollia Poppée. Je la laisserai donc en paix. Qu’elle veille pour sa part à ne plus venir se dandiner sous mon nez comme elle a fait jusqu’à présent. Salue-la de ma part et dis-lui que ses conditions sont par trop exorbitantes.
— Mais elle n’a posé aucune condition, protestai-je, rempli de confusion.
Néron me jeta un regard de pitié.
— Tu ferais mieux d’aller surveiller tes fauves et ta propre épouse, dit-il. Et envoie-moi Tigellinus pour qu’il me lave les cheveux.
Ainsi donc, il me congédiait. Mais je pouvais le comprendre. S’il était vraiment si follement amoureux de Poppée, il devait à présent éprouver une cuisante déception. Je me précipitai chez mon amie pour lui apprendre la bonne nouvelle mais, à ma grande surprise, elle ne se réjouit nullement. En fait, elle jeta à terre une fiole qui se brisa en mille morceaux et répandit un onguent dont le parfum me fit tourner la tête.
Le visage contracté et enlaidi par la colère, elle cria :
— Nous verrons bien qui de lui ou de moi gagnera, pour finir !
Je n’ai pas oublié certain jour de l’été qui suivit, où j’eus une discussion avec le surveillant de l’aqueduc au cours de laquelle j’exigeai avec entêtement la pose de nouvelles conduites plus grosses pour la ménagerie. Depuis quelques jours un vent brûlant soufflait, charriant de la poussière rouge et me causant de violentes migraines.
L’alimentation en eau de la ville était un constant sujet de discorde, car les riches patriciens disposaient de leurs propres dérivations à partir de l’aqueduc, qui approvisionnaient leurs thermes privés, remplissaient leurs bassins et arrosaient leurs jardins, tandis que la population de Rome ne cessait de croître, ce qui aggravait sans cesse la pénurie. Il ne m’échappait pas que la position du surveillant était difficile. Quoiqu’un homme avisé pût s’enrichir dans cette charge, elle n’était guère enviée. Mais en ce qui me concernait, j’estimai que la ménagerie méritait un traitement particulier et que je n’avais nulle raison de payer pour ce qui me revenait de droit.
Nous avions atteint le point de rupture. Il refusait toujours et je m’obstinais. Nous commencions à avoir du mal à garder notre conversation dans les limites des formes de la politesse. J’aurais volontiers renoncé, mais la fureur de mon épouse menaçait d’être encore plus éprouvante que cet entretien.
— Je connais par cœur les décisions du sénat sur la question de l’approvisionnement en eau, déclarai-je pour en finir. Je porterai l’affaire moi-même jusque devant Néron, bien qu’il n’aime pas être dérangé pour de pareilles broutilles. Je crains que tout cela ne se termine beaucoup trop mal pour toi.
Le surveillant, un butor, sourit ironiquement.
— Comme tu voudras. Mais à ta place, je n’irais pas tracasser Néron avec la question de la distribution de l’eau à Rome. Pas en ce moment.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu de ragot. Je lui demandai donc ce qui se passait.
— L’ignores-tu vraiment ou bien fais-tu semblant ? demanda-t-il, incrédule. Othon a été nommé proconsul en Lusitanie et invité à partir dans les plus brefs délais. Ce matin Néron a dissous officiellement le mariage d’Othon et de Poppée. Sur la requête d’Othon, bien entendu. Toutes affaires cessantes, Néron s’est précipité pour offrir sa protection à la malheureuse Poppée, ainsi abandonnée sans défense. Elle s’est installée au Palatin.
J’eus l’impression de recevoir un coup de bâton sur mon crâne déjà douloureux.
— Je connais Poppée, me récriai-je. Elle n’aurait jamais agi ainsi de son plein gré. Néron l’aura certainement enlevée et conduite de force au Palatin.
Le surveillant secoua sa tignasse grise.
— Je crains bien que nous n’ayons une nouvelle Agrippine en remplacement de l’ancienne. On dit que la mère de Néron va quitter la demeure d’Antonia pour la campagne d’Antium.
Je ne pouvais me résoudre à prendre au sérieux ces insinuations. Le nom d’Agrippine fut tout ce que je retins de ces propos. J’oubliai mes fauves assoiffés et le bassin à sec des rhinocéros. Agrippine était la seule personne que je croyais capable de sauver Poppée des entreprises immorales de Néron. La mère aurait suffisamment d’influence sur son fils pour l’empêcher de violer publiquement la plus belle femme de Rome. C’était à moi de protéger Poppée puisqu’elle ne pouvait plus se protéger seule.
Hors de moi, je me ruai à la vieille maison d’Antonia sur le Palatin, que je trouvai en plein chaos, en raison du départ imminent de ses occupants. Nul ne s’opposa à mon entrée. Agrippine était plongée dans une rage froide. À ses côtés, je découvris Octavie, la silencieuse jeune fille qui ne possédait que son titre de femme de l’empereur. Fille du premier mariage de Claude, la demi-sœur d’Octavie, Antonia, une femme belle encore, était là aussi, avec son second mari, Faustus Sulla. Mon apparition inattendue interrompit brusquement leur conversation mais Agrippine me salua d’une voix aigre :